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À quoi bon ?

Un jour que je proposais à un Russe de venir visiter la France, il m’a regardée d’un drôle d’air et m’a demandé : « zatchèm ? ». « Zatchèm ?! » À quoi bon ?! Mon niveau de russe d’alors ne m’avait pas permis de comprendre sa réponse suffisamment bien pour ne pas m’en vexer, mais je crois depuis en avoir saisi le vrai sens. Les Russes ont, en réalité, plusieurs manières de dire « pourquoi » : la première est potchémou, qui équivaut au « pourquoi » français. La seconde, qui se dit zatchèm, signifie plutôt « pour quoi » et, alors que cette locution n’est pas très courante en France, les Russes l’emploient extrêmement souvent.

Par exemple, lorsqu’ils s’étonnent de me voir venir de moi-même dans leur pays (« alors que tu habites en France ! ») et qu’ils s’interrogent sur mes motivations, ils ne me demandent jamais potchémou je suis venue en Russie, mais zatchèm, ou encore radi tchévo : « pour l’amour de quoi ? » Quelle force mystérieuse m’a attirée dans ce pays si rude, quel défaut de mon intériorité trouve une réponse mystique au milieu de la crasse d’une mégalopole perdue dans des plaines désertiques ? Et quand je réponds que j’aime la langue, le pays, que Moscou est magnifique, ils ne sont pas satisfaits, parce qu’au fond, ce n’est pas cela qu’on cherchait à savoir.

En effet, zatchèm implique que l’on est à la recherche de quelque chose, littéralement que l’on est « après quelque chose » ; la préposition za au début du mot est la même que celle utilisée lorsqu’on dit, par exemple, que l’on va chercher du pain. En Russie, on va donc beaucoup plus souvent questionner la finalité de votre action que son motif de départ, même s’il s’agit de quelque chose d’aussi ordinaire que d’aller faire ses courses.

En donnant des raisons de partir en Russie, je ne répondais donc pas à la question zatchèm, où l’on me demandait plutôt ce que j’étais venue y trouver. Par ailleurs, il y a souvent, dans la manière russe de demander pourquoi, une forme de fatalité : après tout, « est-ce que ça va vraiment servir à quelque chose ? » Et c’est pourquoi zatchèm est souvent traduit en français par « à quoi bon ».

La linguiste polonaise Anna Wierzbicka a beaucoup écrit sur la façon dont la grammaire d’une langue façonnerait les mentalités de ses locuteurs ou serait façonnée par elles. En russe, elle établit un lien entre le fatalisme russe et une structure très fréquente : la proposition impersonnelle. En français, il s’agit par exemple d’une phrase comme « il m’est arrivé quelque chose » : « il » renvoie à une chose indéfinie mais douée de pouvoirs, et la personne qui a subi l’action n’est pas sujet de la phrase, elle est cantonnée au « m’ » : quelque chose est arrivé à moi. Anna Wierzbicka explique que la quantité extraordinaire de structures impersonnelles en russe témoignerait d’une tournure d’esprit fataliste.

Exemples: Il fait zéro degré ? En français, c’est vous qui avez froid. Mais en russe, il fait froid à vous (мне холодно). Vous avez été écrasé par un tramway ? En russe, une force mystérieuse a fait du tramway l’objet de son action pour vous rouler dessus (меня переехало трамваем). Nom, prénom ? En français vous répondez: je m’appelle…. En revanche, en russe, vous répondez: les autres m’appellent (меня зовут). Bref, vous subissez tout, tout le temps : le froid, le tramway qui vous roule dessus, et jusqu’à votre identité.

Sur ce, je pars faire mes courses avec mon avoska. Ah, je ne vous ai pas dit ? Le petit sac de courses en forme de filet s’appelle en Russie un avoska. Ça vient de avos, sorte de « au cas où » local, en tout cas une particule qui traduit une espérance peu fondée d’obtenir ce que l’on cherche… À la grâce du destin !

Marguerite Sacco

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  1. Bonjour ,
    Très surpris de lire une sabire aproximative. Le Za en Russe annonce l accusatif en guise d action a l instar de l Alllemand. Tchem = quoi objet direct . Donc un pourquoi suivit d un verbe transitif
    Cela s approche « de pourquoi faire » et non de » à quoi bon » qui en Français se reserve plutôt à une chose abstraite . Ex: À quoi bon rêver si l on ne sait pourquoi faire.
    Cordialement.
    NM

    1. Il y a quand même une notion d’étonnement, l’évènement questionné n’était pas présupposé par l’interlocuteur, c’est moins neutre que « potchémou », selon le contexte et/ou l’intonation, ça pourrait être traduit par « à quoi bon » je pense.

    2. Bonjour,
      Je vous remercie de votre intérêt pour la question.

      Le za n’annonce ici pas l’accusatif mais l’instrumental, tchem étant la version déclinée à l’instrumental de chto. Par ailleurs, le verbe qui suit n’est pas nécessairement transitif, on peut par exemple très bien demander « зачем быть на свете » (« pourquoi / à quoi bon exister »).

      Enfin, le sens « à quoi bon » existe bien :
      D’une part parce qu’il se produit le même phénomène que dans le français « pour quoi », où le questionnement d’une finalité interroge souvent, du même coup, la pertinence de celle-ci.
      Et d’autre part parce que, lorsque l’on veut demander « à quoi bon ? » en russe, on va naturellement se tourner vers cette locution « zatchem », plus courante par exemple que к чему (un peu 19eme).
      Bien à vous

  2. Quand à moi, j’y retrouve très bien la Russie ! L’immense résignation contenue dans le « zatchèm » et le « normalna »… De quoi nourrir ma fascination pour ces adverbes en « -na », redoutables d’expressivité et de concision…

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