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Poutine et Macron à Versailles, en mai 2017. Crédits : Kremlin.ru

Russia Today, télévision non grata en France

Par peur de la « propagande du Kremlin », l’Élysée tente de limiter l’accès de la chaîne de télévision russe RT France aux informations de première main. Russia Today (RT), qui possède déjà une licence de diffusion en France, n’a d’autre choix que de s’adapter à cette situation qui complique son travail. Ce qui est parfois pire que la propagande la plus grossière.

— Vous ne pouvez pas assister au briefing.
— Pourquoi ?
— Parce que c’est réservé aux journalistes et que vous n’êtes pas journaliste.
— J’ai une carte de presse.
— Et alors ?

Ce dialogue bref mais sans appel s’est tenu le 15 janvier entre un correspondant de la chaîne de télévision RT France, qui a commencé à émettre il y a un mois, et un membre du service de presse de l’Élysée, qui a refusé à RT l’accès à un briefing. Quelques jours plus tôt, le 11 janvier, une équipe de tournage de la chaîne s’est vu dénier le droit d’accompagner le président Emmanuel Macron au quatrième sommet des pays du Sud de l’Union européenne à Rome, où, grâce à la France, un accord a été conclu sur des mesures communes de lutte contre les migrations illégales. RT a été exclue du pool de journalistes, bien que sa demande d’accréditation ait été acceptée dans un premier temps.

Deux refus en une semaine : voilà qui commence à devenir une habitude. L’Élysée manifeste ouvertement sa méfiance à l’égard de la chaîne russe francophone, dont la direction n’a pas lésiné sur les moyens pour paraître respectable aux yeux de l’opinion publique française. Elle a ainsi loué 1 800 m2 de bureaux dernier cri à Boulogne-Billancourt, dans le voisinage de TFI, France 24, RFI, Canal+… À quoi s’ajoute une équipe de présentateurs chevronnés qui ont su gagner la confiance des téléspectateurs : Magali Forestier, Stéphanie de Muru, Jean-Marc Sylvestre…

Régie du studio de RT France. Crédits : RT France
Régie du studio de RT France. Crédits : RT France

En quête d’une image

La respectabilité n’est toutefois pas synonyme d’indépendance. L’agence officielle d’information Rossia Segodnia, dont fait partie RT, s’est préparée au lancement de la chaîne francophone sur fond de scandale suite à l’ingérence supposée de la Russie lors de l’élection américaine de 2016. L’écho de ce scandale a traversé l’océan et est arrivé jusqu’en Europe. RT est partie intégrante de la gigantesque usine à fake news créée par le Kremlin pour influer sur l’opinion publique mondiale. Les mensonges et les manipulations de ce dernier ont opéré un virage dans la conscience des électeurs américains, dont la majorité a voté pour Donald Trump, affirment les « grands » médias libéraux américains (notons que, sur cent journaux américains, seuls trois ont soutenu Trump pendant sa campagne). Les faits montrent cependant une autre réalité : durant la campagne présidentielle, RT a été la seule chaîne de télévision à organiser des débats entre les candidats des « tiers partis », qui ont recueilli ensemble un peu plus de 5 % des voix. Alexeï Kovaliov, célèbre expert média russe indépendant, a demandé, « à titre d’expérience », aux abonnés américains de son compte Twitter de citer au moins deux exemples de fake news transmises durant l’élection. Il est apparu qu’aucun des exemples donnés n’était lié à la Russie ou à RT et que tous provenaient soit de forums anonymes tels que 4chan ou Reddit, soit des sites conspirationnistes pro-américains les plus odieux du type Infowars.

Selon Alexeï Kovaliov, il y a quelques années de cela, de pseudo-experts en géopolitique et en conspirationnisme monopolisaient les ondes de RT, où ils faisaient passer leurs fantasmes malsains pour du journalisme d’investigation. Aujourd’hui, leur nombre a sensiblement diminué. L’émission Truthseeker, diffusée par RT UK, filiale britannique de RT, a disparu de l’antenne. Daniel Bushell, son présentateur, a été relégué à un poste moins visible après que la chaîne britannique a reçu plusieurs avertissements de la part d’Ofcom, organe local de contrôle des médias (notamment pour avoir diffusé un reportage intitulé Génocide en Ukraine orientale, dans lequel apparaissait la phrase : « L’armée de Kiev crucifie des bébés dans les villes occupées et oblige leurs mères à en être témoins »). Contrairement aux années 2014-2015, RT se soucie désormais de donner l’image d’une chaîne convenable et objective et, lorsque son service de presse s’offusque qu’on l’accuse de propager des « fake news », c’est en toute honnêteté, estime M. Kovaliov.

Xenia Fédorova, présidente de la société RT France. Crédits : RT France
Xenia Fédorova, présidente de la société RT France. Crédits : RT France

La défense européenne

L’année 2017 ayant été marquée par d’importantes campagnes électorales en Europe, notamment en France et en Allemagne, le thème de l’ingérence russe s’est glissé avec aisance dans l’espace médiatique du Vieux Continent.

En organisant sa défense contre les cyberattaques et la désinformation russes, l’Europe a relégué les faits et les preuves au second plan. La « menace d’une ingérence russe » est devenue une vérité incontestable. À tel point incontestable que l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron a tout mis en œuvre pour se prémunir contre des cyberattaques. Avec l’aide des États-Unis, elle a réussi à ériger un mur solide auquel se sont probablement heurtés tous les hackers russes. La gestion du contenu audiovisuel a posé davantage de problèmes. La France a été choquée de voir les manifestations parisiennes contre la nouvelle loi travail présentées comme des protestations contre les immigrés par la chaîne publique russe Rossiya 1. (Une affaire dont les services de l’Élysée ont probablement tenu compte lorsqu’ils ont refusé d’accréditer RT au sommet de Rome, dont les migrations étaient le sujet phare.) Certes, ce reportage malhonnête a été diffusé sur une chaîne s’adressant à des téléspectateurs russes et non français, mais Paris ne doit pas s’embarrasser de ces nuances. L’essentiel pour les autorités françaises est que les deux chaînes sont financées et entièrement contrôlées par l’État russe. Autrement dit, toutes deux véhiculent les messages du Kremlin et de Vladimir Poutine en personne. Un concept qui n’est pas étranger à la France : à la fin des années 1960 et au début des années 1970, la télévision française était ironiquement surnommée « la voix de son maître », le « maître » étant le président de la République. Une fois élu, Emmanuel Macron a probablement appris que, durant la course à la présidence, les médias officiels russes avaient ouvertement manifesté leurs sympathies pour son rival François Fillon, qui avait instauré des relations de confiance avec Vladimir Poutine, et s’étaient efforcés d’étouffer le scandale de corruption dans lequel le candidat des Républicains était impliqué et qui a porté un coup fatal à sa campagne. Lors de la conférence de presse conjointe organisée le 30 mai à Versailles à l’occasion de la visite du président russe, Emmanuel Macron a qualifié sans ambages la chaîne Russia Today et l’agence Sputnik d’« organes d’influence et de propagande ». Pour cette raison, dit-on, celles-ci n’ont pas été autorisées à couvrir le travail de son équipe de campagne.

François Fillon et Vladimir Poutine se connaissent depuis l'époque où ils occupaient les fonctions de Premier ministre dans leurs pays respectifs. Crédits : Archives du gouvernement russe
François Fillon et Vladimir Poutine se connaissent depuis l’époque où ils occupaient les fonctions de Premier ministre dans leurs pays respectifs. Crédits : Archives du gouvernement russe

Ce faisant, le président Macron a personnellement donné le coup de grâce à la réputation de la chaîne RT, alors que celle-ci était fin prête à ouvrir ses studios à Boulogne-Billancourt. Le membre du service de presse de l’Élysée qui a refusé à RT l’accès au briefing du 15 janvier n’était, au fond, que « la voix de son maître ».

La réputation et la loi

Mais il ne s’agit ici que d’un côté de la médaille.

Si on en observe le revers, on s’aperçoit que la réputation, quelle qu’elle soit, bonne ou mauvaise, méritée ou non, n’est pas un concept juridique. D’un point de vue législatif, la France n’avait aucune raison de refuser à RT France sa licence de diffusion. Celle-ci l’a donc obtenue, malgré une demande de retrait adressée en décembre à Olivier Schrameck, président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), par un groupe de personnalités françaises spécialistes de la Russie. M. Schrameck leur a répondu que le CSA suivrait attentivement les émissions diffusées par la chaîne.

De toute évidence, RT n’a commis aucune infraction depuis son lancement. Par conséquent, le refus de l’Élysée de lui accorder une accréditation semble pour le moins étrange, venant d’une des plus grandes démocraties du monde.

En définitive, l’État français enregistre officiellement une chaîne et lui remet une licence régie par des conditions générales auxquelles il ajoute ensuite des conditions particulières illégales.

En accusant le Kremlin de créer une usine à fake news, l’Occident tente, comme à l’époque soviétique, d’affirmer son leadership moral. Mais lorsque le département américain de la Justice exige que RT soit enregistrée en tant qu’agent de l’étranger en précisant que cette mesure n’entravera en rien son travail et que, deux semaines plus tard, le Congrès prive la chaîne de ses accréditations, il ne s’agit déjà plus de « leadership moral » mais d’« hypocrisie amorale ». Celle-ci ne fait qu’offrir un prétexte à Moscou pour prendre des mesures de rétorsion (ce qu’elle a fait en refusant l’accès au parlement russe à vingt correspondants américains).

Si l’Élysée persiste à faire obstruction au travail de RT, on est en droit de se demander si les chaînes françaises ne risquent pas de se voir refuser l’accès au Kremlin. Or, qui a intérêt à ce que cela se produise ?

En son temps, l’analyste américain Robert W. Pringle, fort d’une expérience de 25 ans au département d’État américain et à la CIA, a formulé le concept d’« État de contre-espionnage ». Dans ce dernier, la société, convaincue d’être l’objet d’agressions extérieures et craignant des récidives, délègue volontairement des pouvoirs aux services spéciaux, qui acquièrent une pleine liberté d’action. Ce qui se produit sur la scène politique et médiatique américaine depuis la présidentielle rappelle parfois fortement cet État. On y trouve des individus qui vont jusqu’à se méfier de banales transactions financières effectuées par l’ambassade de Russie. (Pourquoi ces informations se retrouvent-elles dans la presse ? C’est une autre question.)

Si l’administration d’Emmanuel Macron souhaite construire cet État en France, elle en a bien entendu le droit. Il est toutefois peu probable que celui-ci vaille beaucoup mieux que l’« État-forteresse » qu’on accuse souvent Vladimir Poutine de construire en Russie.

RT France est accusé par certains officiels de faire la propagande du Kremlin. Crédits : Kremlin.ru
RT France est accusé par certains officiels de faire la propagande du Kremlin. Crédits : Kremlin.ru

Boris IounanovTraduit par Maïlis Destrée

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    1. Liberté -Egalité Fraternité ne sont que des mots qui n’existent pas surtout depuis que nous avons les destructeurs de notre France Hollande et son poulain Macron installé a l’Elysée par fraude ils sont complices et pourrissent la France nos enfants et petits enfants vont payés un lourd tribu pour une France meurtrie et triste si j’étais jeune je partirai en Russie je ferai comme Gérard Depardieu mais hélas je n’ai pas les finances et je ne suis plus jeune la vie en France était belle et tranquille a une époque déjà lointaine aujourd’hui elle est moche et les vautours se sont emparés de ses plus beaux atouts !!!!!!!!!!!!!!!!!

  1. Tout est bon pour diaboliser la mère Russie , mais n écoutons pas le chant des sirènes , la propragande vient de si bas qu elle ne vaut pas la peine qu on s y intéresse , continuons à aimer notre pays ; vive la grande Russie

  2. RT ne plaît pas à Macron et la médiasphère, c’est une vraie preuve de sérieux et de qualité pour ce média. Longue vie à RT.

  3. Une chaîne comme votre est nécessaire à la pluralité des sources d’informations, n’en déplaise à certaines personnes assoiffées de nous retirer ce droit.
    Je regarde quotidiennement votre journal et il apparaît que contrairement à la chaîne RT en anglais, que je suis également très régulièrement, vous faite apparaître des informations moins large sur le bandeau défilant !
    J’espère que vous monterez en puissance dans les prochains mois, car l’avenir est à ceux qui osent s’affranchir des idées pré-conçues.

  4. C’est plutôt bien résumé de la part de l’Elysée : les gens qui travaillent pour Sputnik ou RT ne sont effectivement pas des journalistes. Pour cette raison, ils n’ont pas leur place dans les briefings presse.

    Qu’ils couvrent déjà convenablement la Russie (où sont les 100 manifestations et centaines de personnes arrêtées ces derniers jours ? Les soldats russes repérés par Strava dans le Donbas ? etc. ad nauseam). Et je passe volontairement sous silence les multiples mensonges et bêtises publiées par ces deux « titres » sur l’annexion de la Crimée et la guerre menée par la Russie dans le Donbas…

    Non, définitivement : pas de place pour RT ou Sputnik dans les briefings presse tant qu’ils ne font pas leur boulot correctement…

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