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Des corpus et des podiezd

Je me rappelle la première fois que je suis allée en Russie. C’était à Saint-Pétersbourg. J’ai visité le musée de l’Ermitage, tellement immense que j’ai bien failli ne jamais réussir à en sortir — et j’y serais sans doute encore coincée aujourd’hui si un gardien faisant des rondes ne m’avait mise dehors à la fermeture.

Je repense à cette expérience prophétique le jour où une amie russe m’invite à dîner chez elle et me donne une adresse invraisemblable, pleine de chiffres et d’abréviations incompréhensibles. Arrivée à la bonne station de métro, je consulte ce papier mystérieux : l’objet de ma quête est dans la rue où je suis, au numéro 223/1. Que peut bien signifier cette barre oblique ? Toujours est-il que je me trouve devant le 223/35, que le 1 est fléché vers la gauche, et le 201 vers la droite. Vous n’avez rien compris ? Moi non plus. C’est le système de numérotation des immeubles russes : il est aussi complexe que la déclinaison des adjectifs.

Je pars donc sur la gauche, à la recherche du numéro 1. Les immeubles à Moscou sont très longs, ce qui fait que vous pouvez vous trouver devant le numéro 5 d’une rue, parcourir cent cinquante mètres, regarder où vous en êtes, et découvrir que c’est toujours le numéro 5. Sans surprise, je ne déniche pas mon 1 et, ayant fait le tour de trois bâtiments, je rebrousse chemin en me perdant à nouveau entre des immeubles qui se ressemblent tous.

Pour s’y repérer, il y a un système de numérotation supplémentaire, avec des indications de « corpus » et de « construction ». Vous pouvez habiter au numéro 5, mais dans le corpus 2, souvent un autre immeuble situé derrière, auquel on accède en faisant le tour. La « construction » concerne plutôt un immeuble situé à côté, sur le même trottoir, mais comme toujours en Russie, cette règle n’a rien de fixe.

Parallèlement à ces corpus, constructions et cours intérieures, il existe tout un système d’entrées séparées, appelées podiezd. Si vous allez chez quelqu’un, il est impératif de connaître le numéro de l’appartement, sinon, vous ne saurez tout simplement pas par quelle porte pénétrer dans l’immeuble : faut-il prendre le podiezd 1, dont la cage d’escalier permet d’accéder aux appartements 1 à 43 ? Ou le 2, qui conduit aux appartements 44 à 76 ? Il y a parfois plus de dix entrées dans un même immeuble, et les noms ne sont écrits nulle part : ni sur les interphones, ni sur les boîtes aux lettres. S’il vous manque cette information essentielle, vous n’avez plus qu’à rentrer chez vous.

Les numéros des appartements ne figurent pas non plus sur les boutons de l’ascenseur. Je presse le 4 au hasard, monte, les portes s’ouvrent : appartement 76. Je dois aller au 98. Je presse le 6, monte encore : appartement 83. Fermeture des portes, je tente le 8 : appartement 95. J’y suis presque ! Et, après être montée encore d’un étage, après avoir trouvé la rue, le numéro, le corpus, la construction, la cour et le podiezd, si proche du but, j’arrive évidemment au seul palier de l’immeuble où les numéros des appartements ne sont pas indiqués sur les portes.

Marguerite Sacco

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