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Régis Debray et la résistance au monde américain

Régis Debray et la résistance au monde américain

Le philosophe français, ancien révolutionnaire castriste, condamne l’américanisation du monde, à la fois économique, culturelle et technique. Retour de balancier, cette globalisation ravive les réflexes identitaires. En creux, Régis Debray permet de mieux comprendre la Russie contemporaine et son tournant conservateur.

Alexis Feertchak. Crédits : DR

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et créateur du journal iPhilo.fr

Alors que le président russe a annoncé sa candidature à l’élection de mars prochain, résonne encore la chanson du « repli sur soi » et du « tournant conservateur » qui représenteraient l’esprit de la troisième présidence de Vladimir Poutine. Un chant qui, venu particulièrement des pays occidentaux, s’adresse peut-être moins à la Russie qu’à eux-mêmes, inquiets de ressentir sous une forme atténuée les mêmes soubresauts identitaires qu’à l’Est. Ce que d’Europe occidentale nous percevons de la Russie est une sorte de résistance culturelle, au sens physique, qui déstabilise la conception fluide du monde qui est la nôtre. Une conception qui a mis des siècles à prendre chair, mais qui a été particulièrement prégnante dès la chute du mur de Berlin, lorsqu’un élément particulièrement pesant n’a plus été en mesure d’empêcher cette fluidité. Mais de nouveaux murs, souvent beaucoup moins visibles que celui des deux blocs, font resurgir le doute.

À cet égard, l’incompréhension profonde qui entrave aujourd’hui l’Ouest et l’Est, particulièrement depuis la crise ukrainienne, nécessite certainement d’être réfléchie, et pour cela, il existe des penseurs. Régis Debray pourrait être l’un d’eux. Ces interrogations sont au cœur de son dernier ouvrage, Civilisation au sous-titre évocateur et provocateur : «Comment nous sommes devenus américains» ? L’ancien révolutionnaire castriste passé ensuite par la Mitterrandie permet à son lecteur de comprendre que la tendance conservatrice, certes particulièrement prononcée en Russie, s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large, celui de l’américanisation du monde et de son corollaire, la résistance à l’américanisation du monde.

Petit détour par sa philosophie, qui pourrait permettre de mieux penser la Russie contemporaine, en creux néanmoins, dans la mesure où lui-même ne s’y est pas appliqué directement, mais a en revanche étudié le cas américain.

Régis Debray, en août 1967, lors d’une conférence de presse en Bolivie. Crédits : Images d'archives
Régis Debray, en août 1967, lors d’une conférence de presse en Bolivie. Crédits : Images d’archives

Un monde gallo-ricain

« L’innovation est permanente et nous n’avons pas de dette envers un quelconque héritage », explique à propos de notre époque le philosophe dans un entretien éclairant au Figaro. L’auteur de Civilisation de détailler : « C’est un monde fluide, avec primauté des flux sur les stocks, rapide, atomisé où il n’y a pas de place pour la négativité, ou la contradiction, le devoir étant d’être positif et performant. Il ne peut y avoir de groupement que d’intérêts, notamment autour d’une marque, les brand communities. C’est un univers lisse et glissant, où chacun est invité à surfer sur la dernière vague. Le dogme, c’est l’absence de dogme, le consommateur remplace le citoyen, le marché est ouvert à tous, en libre accès ». Tel serait, à grand trait, le monde post-1991 dont l’Occident pensait qu’il s’étendrait sans difficulté au reste de la planète. Il en conclut, dans une forme d’ironie amère : «Cela peut donc s’appeler démocratie».

Au cœur de ce monde, se trouvent les États-Unis, dont la force, «comme jadis l’empire romain et islamique», serait « l’aptitude au trait d’union » dans un « monde composite » que Régis Debray nomme « gallo-ricain » : « Regardez le Pilier des Nautes qu’on a exhumé sous le chœur de Notre-Dame. C’est une stèle élevée par les bateliers de Lutèce sous le règne de Tibère. Elle est dédiée à la fois aux divinités romaines et gauloises. Une formule mixte, fifty-fifty ». « On peut se recommander à la fois de Paul Ricœur et de Jeff Bezos, ce n’est pas contradictoire », lance l’auteur de Civilisation dans une allusion à Emmanuel Macron.

Pour Régis Debray néanmoins, il n’est pas question d’une « sortie de l’histoire », même si l’Europe, « dominion des Etats-Unis », peut en donner l’impression. Au contraire, «l’uniformisation techno-économique a provoqué en contrecoup une formidable fragmentation politico-culturelle du monde, où chaque peuple se raccorde à ses racines pour se redonner une appartenance et qui retrouve ses racines, notamment religieuses, a toutes les chances de retrouver ses vieux ennemis. On peut le regretter mais ce phénomène, la post-modernité archaïque, couvre les cinq continents», précise-t-il. Et de jouer les prophètes : «Au point qu’on peut se demander si notre marche actuelle vers un État-nation transformé en holding et des responsables en managers ne revient pas à prendre l’air du temps à rebours ou l’autoroute à contresens». Voilà une interprétation possible qui surgit : le tournant conservateur de Vladimir Poutine, en ce sens, pourrait être l’une des principales illustrations d’un vaste mouvement de réaction à la fragmentation politico-culturelle du monde post-Guerre froide.

Vladimir Poutine lors de la cérémonie du Noël orthodoxe en janvier 2016. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine lors de la cérémonie du Noël orthodoxe en janvier 2016. Crédits : Kremlin.ru

Un gaulliste d’extrême-gauche

Qui est Régis Debray ? La question peut se poser à la lecture de ces lignes. D’abord politiquement. La tonalité conservatrice et pessimiste pourrait confirmer dans leur jugement ceux qui le taxent hâtivement de « néoréactionnaire ». Un révolutionnaire à la retraite reconverti dans une forme de gaullisme hétérodoxe –lui-même ne se définit-il pas volontiers comme un « gaulliste d’extrême-gauche » ? Sur sa nature ensuite. Est-il philosophe, écrivain, essayiste ou moraliste ? L’expression d’« écrivain à idées » employée à son égard il y a quelques années dans iPhilo par Robert Redeker me paraît la plus juste. Car si l’on sent dans la pensée de Régis Debray le travail de conceptualisation que sa formation philosophique a façonné, c’est souvent davantage le ressort de l’illustration, de l’image et de l’analogie qu’il emploie pour se faire comprendre. Avec son verbe haut, fleuri et presque désuet, Régis Debray s’empare des faits saillants du polémiste ou des anecdotes du fin lettré pour les faire s’entrechoquer, traverse les époques et les continents, saute des siècles avant de les remonter et, dans ce brouhaha, dessine des lignes de sens. Mais quelles sont-elles au juste ?

Éloge des frontières

Au fond, Régis Debray est un Ancien, associant l’existence du social à la nécessité d’un élément transcendant. Rejetant l’auto-organisation, il rejette tout autant l’idée d’une société horizontale. D’où son Éloge des frontières, car pour que la transcendance tienne, que la verticalité s’impose, il faut un dedans et un dehors. Précisément ce à quoi renvoie le sacré et son étymologie latine : sancire, qui signifie délimiter, entourer, interdire. « Pour extraire un cosmos de la soupe primitive, d’un coup de foudre ou de bistouri, le bon Dieu disjoint le conjoint – en vrai petit diable (le diviseur en grec) », écrit-t-il dans ce petit essai publié en 2012. La particularité de sa philosophie qu’il nomme « médiologie » est de considérer que le sacré est déterminé par les technologies de transmission de l’information, qui transforment ainsi les modes de transcendance. L’imprimerie a jadis bouleversé le monde chrétien comme aujourd’hui internet bouleverse notre monde sécularisé.

Et demain ? Là vient la méfiance de Régis Debray qui ne croit pas à l’apparition d’une planète sans frontières et sans icône. Mais nous ne le verrions pas, persuadés que le nouveau monde balaie les permanences de l’histoire, avec ses lourdeurs, ses tragédies et ses chutes. Nous verrions bien que « l’économie se globalise », mais nous ne voudrions pas voir que « la politique se provincialise ». La Catalogne ne se rêve-t-elle pas un destin autonome ? « Avec le cellulaire, le GPS et l’Internet, les antipodes deviennent mes voisinages, mais les voisins du township sortent les couteaux et s’entretuent de plus belle. C’est le grand écart. Rarement aura-t-on vu, dans l’histoire longue des crédulités occidentales, pareil hiatus entre notre état d’esprit et l’état des choses », tance Régis Debray.

Or, il existe aujourd’hui un pareil hiatus entre l’Europe et la Russie. La première a certainement raison de défendre la modernité qu’elle a forgée, à commencer par l’état de droit qui est aujourd’hui le fondement de nos démocraties libérales. Mais la Russie n’a pas forcément tort de son côté en rappelant que cette modernité a aussi son envers et que le monde « gallo-ricain » qui globalise l’économie, les sciences et les techniques ne doit pas souhaiter aller plus loin en abolissant les frontières, les traditions et les cultures politiques sans lesquelles les sociétés ne peuvent pas tenir debout. Car le retour de bâton identitaire risquerait d’être pire encore si pareille aventure était tentée.

La Russie de ce début de XXIe siècle illustre ce grand écart que décrit Régis Debray entre une économie qui se globalise et une politique qui se provincialise. Moscou cherche sa voie, un nouvel équilibre, maladroitement souvent, parfois brutalement. Paradoxe, même les Etats-Unis, pourtant porteurs de cette révolution « gallo-ricaine », en font autant avec Donald Trump. Quant à la vieille Europe, meurtrie par le djihadisme, elle cherche aussi à contrebalancer cette victoire au goût amer de l’universalisme des droits de l’homme qui s’est également traduit par un réseau mondial de McDonalds et le retour de bâton, souvent violent, des identités qui se sentent menacées. Mais à Paris, Londres et Berlin, les Européens le font de façon sourde, avec une précaution infinie et une inquiétude tenaillante qu’ils tentent d’apaiser vainement en caricaturant à outrance la Russie et sa dérive conservatrice, sans voir qu’ils partagent avec elle des interrogations largement communes.

Ouverture du premier McDonald's de Russie en 1990. Crédits : past.vu
Ouverture du premier McDonald’s de Russie en 1990. Crédits : past.vu

« Il n’y a pas de groupe humain à l’horizontal »

J’ai cherché un court texte qui pourrait rassembler en peu de mots sa pensée. J’ai choisi celui-ci, tiré d’un entretien de 2003 avec Michèle Narvaez, Gérard Wormser, Paul Zawadzki dans la revue Sens public, qui me paraît suffisamment éclairant pour synthétiser les fondements de sa pensée :

« La religion semble liée au mode de production : chez les chasseurs / cueilleurs, règnent le chamanisme, les esprits animaux, une religion horizontale, d’animal à animal. Avec la religion néolithique, le culte des ancêtres passe par celui des Dieux. Puis l’apparition de l’écriture se traduit par un Dieu unique, privatisé avec la naissance livre. Y a-t-il un invariant derrière ces évolutions ? Dans les religions séculières, on retrouve un sentiment d’incomplétude comparable aux autres religions. Toute société a besoin d’un point de fuite, d’une impression de se diriger vers un âge d’or, dans le futur : ce peut être la Révolution, le retour de l’imam, ou toute autre figure du devenir, une apothéose ; c’est le même phénomène pour le communisme, on ne peut y échapper. On a tout autant besoin d’un extérieur dans les deux cas. Les religions sont des opérateurs de clôture dans le temps, dans l’espace : il y a nous et eux, l’identité naît dans des frontières. Fitzgerald dit dans The Great Gatsby qu’il faut avoir «des idées contradictoires pour être intelligent» : la religion, elle, donne des repères stables. Je ne crois pas en l’autogestion, l’auto-organisation : cela ne fonctionne pas. Je ne suis pas dans le vent des idées contemporaines. On ne peut former un groupe sans point final, sans transcendance autour de laquelle on se rassemble et on établit une délimitation. Je parle là d’une structure, d’un collectif, car un individu peut s’affranchir de l’incomplétude et vivre dans l’instant, il peut mener une vie sécularisée, stoïque. Mais il n’y a pas de groupe humain à l’horizontal : on a besoin de mythe, de Vercingétorix, de Lénine ; Abraham n’existe pas mais il est trop commode pour que l’on puisse s’en passer… ».