|  
42K Abonnés
  |   |  
Le mausolée de Lénine, principal protagoniste de la révolution de 1917. Crédits : Flickr

Que reste-t-il de 1917 ?

Le centenaire de la révolution, en Russie, est tout sauf une grande fête. Certes, quelques indécrottables communistes défileront en brandissant des portraits de Lénine dans des rues portant son nom – chaque ville et village de Russie en comptant au moins une. Mais c’est tout. Le temps des parades et des festivités collectives est révolu. Voici douze ans déjà que le 7 novembre, jour anniversaire de la révolution, n’est plus férié en Russie. Le pouvoir semble tout faire pour zapper la date, passer au-dessus le plus vite possible – et tourner la page.

Et c’est vrai que la date est gênante. Et qu’aujourd’hui, dans les hautes sphères, on ne sait trop qu’en faire.

Même le plus grand musée russe, la galerie Tretiakov, a préféré s’abstenir de formuler une lecture claire de la révolution. L’exposition consacrée au centenaire de l’événement frappe par son absence de tranchant.

La galerie s’est contentée d’aligner des œuvres peintes en 1917 par des artistes de différents mouvements – images de vie très éloignées des bouleversements historiques. Tout dernier instant de calme avant la tempête. Intéressant à observer mais n’offrant aucune clé pour la compréhension : que s’est-il vraiment passé en Russie en 1917 ? La révolution, en définitive, a-t-elle apporté plus de bien ou de mal au peuple russe ? A-t-elle été, pour l’humanité, un fléau ou une providence ? Que reste-t-il à retenir de cet événement décisif de l’histoire mondiale ? Faut-il le regretter ou saluer son avènement ? Toutes questions qui demeurent sans réponse pour les Russes aujourd’hui. Dans les sondages, seuls 11% d’entre eux déclarent considérer la révolution de 1917 de façon positive. 25% la qualifient d’injustifiable, et 57% n’ont pas d’avis définitif sur la question.

Troublé de Kandinski, exposé à la galerie Tretiakov à l'occasion du centenaire de la révolution de 1917. Crédits : galerie Tretiakov
Troublé de Kandinski, exposé à la galerie Tretiakov à l’occasion du centenaire de la révolution de 1917. Crédits : galerie Tretiakov

Le pouvoir se garde bien, lui aussi, d’interpréter de façon précise les événements d’Octobre. Certes, l’événement est trop massif, trop important, son empreinte est trop lourde pour être ignorée. Mais célébrer la destitution d’un gouvernement, même provisoire, n’est-ce pas l’approuver et la rendre légitime ? Et, pire, laisser entendre à la population que la méthode est louable – et pourrait donc être réemployée ?.. Ceux qui gouvernent la Russie d’aujourd’hui craignent et haïssent les révolutions plus que tout au monde – et ils n’ont, pour cela, pas que des mauvaises raisons.

Le chaos meurtrier

Car oui – la révolution de 1917 a plongé la Russie dans le chaos meurtrier. La guerre civile a emporté des millions de vies. Les deux camps, rouge et blanc, ont rivalisé de cruauté et de sévices. La révolution a privé la Russie de milliers de ses personnalités les plus remarquables. Ce sont les gardes rouges qu’a fui en 1919 le brillant ingénieur Vladimir Zvorykine – et c’est aux États-Unis, et non chez lui, qu’il a inventé le premier téléviseur au monde.

C’est aussi la révolution qui a chassé de Russie le pionnier de l’aviation Vladimir Sikorski. C’est à New York et non à Pétersbourg qu’il a parachevé ses prototypes d’avions, tellement en avance sur leur temps. Un sort partagé par Alexandre Poniatov, fils d’un marchand de Kazan, mathématicien doué et lieutenant de la garde blanche. Inventeur du premier magnétoscope, cet ingénieur implanté aux États-Unis devait regretter amèrement, avant de mourir en 1980, de n’avoir jamais été autorisé à revenir dans la mère patrie. « J’aurais tout donné à mon pays, toute mon expérience, tout ce que je sais faire, mais ce n’est pas possible. On ne me laisse même pas ouvrir une antenne de ma société en URSS », disait-il.

La liste est longue des destins brisés par la révolution, et il ne faut omettre aucun nom. Et c’est la révolution, enfin, qui a propulsé sur l’avant-scène Joseph Staline – qui devait plonger le pays, à peine remis de ses blessures, dans un nouveau bain de sang… Le prix que la Russie a payé pour sa modernisation accélérée est faramineux, démesuré – et aucune réalisation économique ne vaut la souffrance d’un prisonnier du goulag. Vladimir Poutine l’a clairement dit, le 30 octobre dernier, lors de l’ouverture du Mur du deuil, premier monument aux victimes des répressions staliniennes, implanté en plein centre de Moscou : « On ne peut ni oublier ni justifier les répressions au nom de prétendus biens suprêmes du peuple. »

Le président russe Vladimir Poutine dépose des fleurs sur le mur du deuil qu'il a inauguré. Crédits : Kremlin
Le président russe Vladimir Poutine déposant des fleurs sur le mur du deuil lors de son inauguration. Crédits : Kremlin

56% de nostalgiques de l’URSS

Certes, la révolution a été un désastre, mais on ne peut pas en dire autant – à condition de faire preuve d’un minimum d’honnêteté intellectuelle – de tout le projet soviétique. Comment, autrement, aurait-il fait – et continue-t-il de faire – tant de nostalgiques ? En 2016, 56% des Russes déclaraient regretter l’Union soviétique, même s’ils n’étaient que 12% à souhaiter son rétablissement.

Certes, on pourrait affirmer – et certains n’hésitent pas – que tous ces gens sont des esclaves dans l’âme, incapables de se débarrasser du joug communiste. Mais ce serait, au mieux, de la bêtise. Car tous ces Russes sont nostalgiques d’une chose basique et simple : la possibilité de vivre dignement des résultats de son travail.

Les Russes regrettent une époque où l’on choisissait son futur métier en fonction de ses goûts et penchants naturels plutôt qu’en se souciant de sa rémunération future. Une époque où l’on optait pour des études d’économie, par exemple, par vocation – et non parce qu’elles offrent plus de débouchés que la philosophie. Une époque où chaque quartier possédait des écoles de musique, de sport et de beaux-arts – gratuites et ouvertes à tous, où chaque enfant pouvait développer ses dons, quelle que soit la situation de ses parents.

Le GOuM, plus vieux centre commercial de Russie, au début des années 1980. Crédits : pastvu.com
Le GOuM, plus vieux centre commercial de Russie, au début des années 1980. Crédits : pastvu.com

Les Russes sont nostalgiques de l’époque où l’on pouvait faire ses recherches sur les céphalocles des étangs ou l’emploi de l’article défini en français dans le calme de son bureau – sans se soucier le moins du monde d’avoir de quoi payer les charges communales à la fin du mois. Beaucoup de chercheurs russes n’en ont aujourd’hui pas les moyens.

Les Russes se souviennent avec amertume d’un temps où les aliments de base coûtaient trois fois rien, où tout le monde mangeait à sa faim et avait un toit au-dessus de la tête. Un temps où les hôpitaux étaient gratuits et où le médecin ne vous quémandait pas, après avoir fermé son bureau à double tour, 1 000 euros pour une opération censée ne pas être payante. Avec l’URSS, les gens regrettent avant tout une sécurité de base, qui permet de se projeter dans l’avenir plutôt que de lutter constamment pour sa survie. Une sécurité sociale qui ne cesse aujourd’hui de rétrécir comme peau de chagrin : Vladimir Poutine a proposé récemment à son gouvernement de réfléchir à l’introduction d’éléments payants dans un système de santé qui n’est déjà gratuit, en pratique, que sur le papier.

Aujourd’hui, selon les calculs du Bureau américain des études économiques, les inégalités en Russie sont revenues à leur niveau de 1905. Toutes les réussites sociales que le pays a connues – engendrées – au XXe siècle sont réduites à néant. En quelques décennies à peine, la Russie a creusé un gigantesque fossé entre ses quelques milliers de riches et ses millions de pauvres. Quoi d’étonnant à ce que, dans cette situation, ses élites préfèrent – en parlant de la Révolution – en mentionner les ombres plutôt que les lumières, les innombrables victimes plutôt que les avancées sociales et artistiques. Il est plus aisé, pour s’indigner des horreurs de la Terreur rouge, de faire glisser sous le tapis l’émancipation de la femme – une question ô combien d’actualité en Russie aujourd’hui –, les crèches gratuites, les congés payés, les salaires dignes ou les conditions de travail acceptables.

Le transport public dans le parc des expositions soviétique VDNKh en 1970. Crédits : pastvu.com
Le transport public dans le parc des expositions soviétique VDNKh en 1970. Crédits : pastvu.com

En blâmant les abus de la révolution, l’armée de chercheurs et de politiciens à l’œuvre actuellement en dévalorise aussi les bienfaits indéniables, comme le droit pour chacun à l’éducation ou aux soins de santé gratuits. En chantant la Sainte Russie d’avant 1917, les intellectuels prônent aussi, souvent, l’archaïsation de la société, le retour au patriarcat et la soumission inconditionnelle à la hiérarchie politique et ecclésiastique. Après avoir longtemps regardé à gauche, la Russie d’aujourd’hui tourne son regard vers la droite. Déçue par le projet communiste, elle tâte du libéralisme effréné et du conservatisme plus ou moins éclairé. Mais le jour viendra où la pendule de l’histoire repartira dans l’autre sens, et où la Russie voudra bien dépoussiérer son héritage de 1917 – bouleversant et flamboyant.

Inna Doulkina

Dernières nouvelles de la Russie

Culture

Arythmie : à voir pendant la Semaine du cinéma russe à Paris

La Semaine du cinéma russe vient d’ouvrir à Paris. Si vous n’aviez qu’un film à voir, optez pour Arythmie de Boris Khlebnikov.

9 novembre 2017
Culture

« Notre mission est la promotion de la littérature russe à l’étranger »

Plus de 40 œuvres d'auteurs russes ont été publiées en français grâce à l’Institut de la traduction. Le directeur explique ce projet.

31 octobre 2017
Économie

La Russie bat le record de récolte céréalière de l’URSS

130 millions de tonnes de céréales : c’est ce que la Russie a récolté sur ses champs cette année, dépassant le record de l’URSS en 1978.

19 octobre 2017