Pourquoi la Russie ne va-t-elle pas si mal que ça

« Non, je ne dis pas que tout va bien, chez nous. Simplement que ça ne va pas si mal que ça. »


La Russie connaît de nombreux problèmes, tant sociaux qu’économiques. Toutefois, à en croire l’essayiste et écrivain Dmitri Olchansky, si l’on regarde en arrière, elle a aussi fortement évolué de façon positive depuis vingt ans.

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Selon Dmitri Olchansky, la Russie a fortement évolué de façon positive depuis vingt ans. Crédits : Pixabay

Pourquoi tout va moins mal en Russie qu’il nous le semble :

  • Nous n’avons pas la peine de mort.

Du tout. Pour personne. Depuis vingt ans. C’est énorme. Et ce constat dément à lui seul toutes les considérations oiseuses sur le fait que nous vivons dans un nouveau totalitarisme, sous le joug d’une dictature sanguinaire, etc.

Le moratoire interdisant la peine capitale en Russie date de 1996.
  • Nos prisons sont de moins en moins peuplées.

La Russie recensait plus d’un million de détenus entre 1996 et 2000, contre 630 000 aujourd’hui. Et ce n’est pas seulement une différence de 40 %, cela signifie aussi que la culture carcérale est de moins en présente dans notre société.

  • Les avortements sont en baisse significative.

En 2000, plus de deux millions de femmes avaient eu recours à l’IVG. Dix-sept ans plus tard, elles sont un million de moins.

  • Nous vivons dans un pays économiquement homogène.

Excepté notre demi-pourcent de très riches, tous les citoyens de ce pays vivent plus ou moins – et plus ou moins bien – dans le même monde, et personne n’aurait intérêt au déclenchement d’une nouvelle guerre civile. La Russie ne connaît plus de fossé social entre ville et campagne, ni entre la « bourgeoisie » et le « peuple », comme c’était le cas avant la Révolution.

  • Nous sommes un pays âgé.

C’est généralement un constat négatif – on a l’habitude de penser qu’une part importante de gens jeunes parmi la population est une bénédiction pour un pays. Mais en réalité, il n’y a rien de pire ni de plus dangereux, pour une société, que des foules de jeunes hommes agressifs, languissant pour une raison obscure et imprécise, située quelque part entre le chômage, le dévergondage, le désir de distraction vicieuse et la frustration sexuelle. L’explosion démographique a eu raison de la vieille Russie, mais la Russie nouvelle, retraitée, est à l’abri.

Sur un total de 146 millions d’habitants, les plus de 55 ans représentent 35 millions 555 mille personnes, selon les données du Service fédéral russe de statistique pour 2016.
  • Nous ne sommes pas gouvernés par un tyran.

Il est évident que Poutine, investi depuis de nombreuses années d’un pouvoir digne de Staline, aurait pu se déchaîner dans les grandes largeurs s’il l’avait voulu – mais il ne le veut pas. Poutine est visiblement un homme « ennuyeux », et il est moins que tout au monde attiré par l’idée de transformer la Russie en profondeur et de s’enivrer de son propre pouvoir, en dressant ceux qui l’entourent. Ce qu’il aime à l’inverse plus que tout au monde, ce sont les sommets internationaux, le sport, les voyages exotiques – et Dieu merci.

  • Nous ne savons plus ce qu’est le travail.

Durant d’interminables siècles, les Russes ont fourni un labeur physique pénible et contraint – agraire d’abord, puis industriel. Ils y étaient obligés par l’État autant que par la vie elle-même – le travail d’un autre type n’était réservé qu’à une absolue minorité. Et c’est seulement depuis la fin du vingtième siècle que nous pouvons enfin respirer, cesser de creuser notre tranchée et faire autre chose. Devenir, par exemple, agent de sécurité – et rester assis sur une chaise, le regard vide et dans le vide. Ou, encore, terminer d’absurdes « études de com’ » et s’occuper des « relations avec le public » d’escrocs quelconques. Mais pas pousser une brouette. Et, franchement, n’est-ce pas merveilleux ?

  • Notre famille est européenne.

Les Russes au vingt-et-unième siècle, ce n’est pas un baraquement plein jusqu’à la gueule de gens vivant les uns sur la tête des autres et estimant que « Si t’es enceinte, c’est que t’es une putain », ou que « Dix d’accouchés et cinq de morts ? Ça arrive ». Non, c’est une maman, un papa et un, voire deux enfants, vivant dans un appartement décent. Ou une maman et un enfant. Ou une maman, une grand-mère et un enfant. En tout cas, c’est de l’espace libre – physiquement autant que moralement. Et c’est un espace dans lequel la vie devient de plus en plus précieuse – en témoigne, au moins, le fait que le service militaire, qui durait trois ans dans l’ancienne URSS, puis deux, est désormais réduit à un an, et que les exercices militaires se déroulent aujourd’hui sans les appelés. Personne ne veut plus se mettre les mères à dos.

  • Ceux qui nous dirigent se civilisent peu à peu.

Après la terrible avalanche sociale de 1917 et l’anéantissement complet de l’ancienne élite, achevé en 1929, nous avons été dirigés par des gens sans culture – ils savaient à peine parler, lire et écrire de façon cohérente, et ne se retrouvaient au sommet de l’ascenseur de carrière que grâce à leur instinct bestial. Jusque dans les années quatre-vingt-dix, le nombre de kolkhoziens dégénérés parmi nos dirigeants battait tous les records. La génération des responsables politiques actuels est la première urbaine. On estime aujourd’hui normal que quelqu’un occupant une fonction à haute responsabilité parle couramment une langue étrangère ou soit capable de lire et comprendre un texte long. Et il y a des chances que, dans les années vingt ou trente de ce siècle, la différence entre un jeune fonctionnaire moyen ici et en Europe soit réduite à rien ou presque.

  • Nous devenons peu à peu des citoyens.

À la différence des paysans serfs, qu’on a libérés en 1861 sans leur donner leur terre et qui ont dû, longtemps encore, payer pour elle, les Soviétiques, en 1991, ont été libérés avec privatisation de leurs appartements et datchas. Cette modeste propriété privée a été la première pierre de notre nouvelle vie. Et si, au départ, les gens n’étaient prêts à défendre que leur maison, ils sont de plus en plus prêts à lutter pour le bien commun. Ils s’organisent aujourd’hui pour empêcher des destructions d’immeubles et de parcs, récoltent de l’argent pour aider ceux qui en ont besoin.

  • Nous avons le choix

Et c’est le plus important. Dans l’Empire russe autant que sous l’Union soviétique, l’individu était « réparti d’avance » – selon des classes sociales et des religions, des plans quinquennaux et des formulaires – et il devait fournir des efforts colossaux pour briser cette répartition et construire sa vie comme il l’entendait. Aujourd’hui, rien à voir. Depuis trente ans – pour la première fois dans l’histoire russe –, nous pouvons faire ce que nous voulons. Disparaître dans la forêt ou entrer au monastère, émigrer, faire l’éloge de Poutine, maudire Poutine, vivre seul, à deux ou à trois, dans une commune ou dans une secte, cultiver son champ, tenir une chronique journalistique ou une station essence, rejouer la bataille de Borodino, gagner des millions, vivre sur la retraite de ses parents et regarder la télé, jeter sa télé, lire Tolstoï ou des BD de science-fiction, ne rien lire du tout. Et la limite naturelle, aujourd’hui, n’est aujourd’hui plus constituée que des éternels problèmes du genre humain : pauvreté et vieillesse, lâcheté et bêtise, amour et indifférence, détresse et mort.

Non, je ne dis pas que tout va bien, chez nous.

Simplement que ça ne va pas si mal que ça.