Homosexualité en Tchétchénie : une affaire de famille

« Le pouvoir est loin mais les parents sont tout près, et quand il le faudra, leur main ne tremblera pas. »


Le premier réfugié tchétchène vient d’arriver en France. À en croire les médias locaux, il est en sécurité, hébergé dans une famille d’accueil, et on ne peut que s’en réjouir. Pourtant, la France ne semble pas être la destination la plus prisée par les homosexuels tchétchènes qui cherchent à se réfugier à l’étranger. La cause, selon le journal Le Monde ? « L’importance de la diaspora tchétchène en France, évaluée à 68 000 personnes », qui est « un frein ».

Gays Opinion 5
La diaspora tchétchène, un « frein » pour les réfugiés homosexuels venant de Tchétchénie ? Crédits : Wikimedia

On regrette que le grand quotidien français n’aille pas plus loin et n’explique pas à ses lecteurs pourquoi la présence de cette diaspora est un obstacle pour ces réfugiés gays. Les Tchétchènes qui vivent en France, pour la plupart, ont fui le régime de Ramzan Kadyrov. C’est aussi le cas des homosexuels de Grozny et d’ailleurs qui cherchent en ce moment à quitter leur pays natal. Ils craignent pour leur vie. Pourquoi donc n’iraient-ils pas se réfugier auprès de leurs compatriotes, ayant souffert eux aussi des abus du pouvoir ? Pourquoi préfèrent-ils des pays comptant le moins de Tchétchènes possible, où leurs chances d’être reconnus seraient nulles ?

Les témoignages des Tchétchènes gays publiés dans la presse fournissent des éléments de réponse. En fait, parmi les leurs – que ces derniers vivent en Russie, en Europe ou au pôle Nord –, les Tchétchènes homosexuels risquent la mort. Être gay est extrêmement mal perçu par le code tchétchène tacite qui régit la vie de la communauté, où qu’elle se trouve. Pour les Tchétchènes, un gay jette l’opprobre sur tout le peuple, et il est du devoir de ses proches de l’assassiner afin de « laver l’honneur » de la famille. Et si le père hésite, c’est l’oncle qui s’en chargera, car l’honneur de la nation est infiniment plus important que les sentiments personnels. L’oncle aussi en aura le cœur déchiré, très probablement, mais il fera taire son cœur pour accomplir ce qu’il estime être son devoir. La réalité est telle : quand on est gay et tchétchène, avant le régime, c’est ses parents que l’on craint au premier chef. Le pouvoir est loin mais les parents sont tout près, et quand il le faudra, leur main ne tremblera pas.

Dans son témoignage, un réfugié gay explique que ses frères l’ont longtemps battu pour sa « différence », avec la bénédiction de leur mère. « Il l’avait mérité », dit-elle à propos de son propre fils. « Tu es une partie de moi et je t’aime très fort. Mais si tes frères te tuent pour ce que tu es maintenant et lavent notre famille du déshonneur, je ne les blâmerai pas », dit-elle au jeune homme, au bord du suicide. S’agit-il d’un cas isolé ? Non, malheureusement. Le jeune homme raconte encore l’histoire d’un lycéen « tombé » d’un balcon.

« Plus tard, j’ai appris qu’il était gay et que c’étaient ses proches qui avaient décidé de le tuer pour sauver leur nom du déshonneur », témoigne-t-il. La déléguée pour les droits de l’homme en Tchétchénie le confirme : infliger la mort à un proche qui s’est « écarté du droit chemin » n’est pas une exception dans la république – c’est la règle. « Si un homme comme ça [un homosexuel, ndlr] est assassiné par ses parents, personne n’aura rien à y redire, y compris la justice de notre république. », a-t-elle déclaré.

Certains supposeront certainement que Kadyrov en personne oblige les Tchétchènes à proférer des menaces à l’encontre des homosexuels. Malheureusement, ce n’est pas le cas. En Allemagne, où l’on ne trouve nulle trace d’un quelconque Kadyrov, ses détracteurs les plus farouches n’hésitent pas à créer des « brigades des mœurs » pour « punir les femmes et les hommes qui ressemblent à des femmes et font des choses horribles », à savoir sortent en boîte, boivent de l’alcool, vivent en concubinage, fument ou se maquillent.

La position politique ne compte pas. Pour tout Tchétchène, le devoir envers la communauté prime sur tous les droits individuels. Il est avant tout membre de sa famille, de son clan, de son peuple – et si un malheureux souille l’honneur de la communauté, c’est à ses proches qu’il appartient de « corriger l’erreur », d’« éliminer l’intrus ». Il peut s’agir d’un neveu homosexuel mais aussi de sa propre fille qui s’est fait prendre en photo toute nue, ou même d’une épouse ayant commis l’irréparable – l’adultère. C’est ainsi que la société tchétchène fonctionne depuis des siècles, et ce ne sont pas les cris d’orfraie des ONG européennes qui y changeront quoi que ce soit.

Que faire ? Probablement pas grand-chose. On peut évidemment frapper à la porte des maisons tchétchènes et demander à leurs occupants ce qu’ils pensent des homosexuels, mais la conversation risque de ne pas s’éterniser. On peut nommer un chef de la police honnête et tolérant, mais même avec toute la bonne volonté du monde, celui-ci ne pourra pas entrer dans chaque famille afin de veiller à ce que ses membres ne décident pas de défenestrer l’un d’eux avant de le déclarer victime d’un accident. On peut appeler à la compassion. On peut accueillir les réfugiés – et c’est formidable que la France le fasse. Mais il ne sert à rien de venir avec ses gros sabots chez les Tchétchènes pour leur brandir sous le nez des valeurs qu’ils ne partagent pas.

Leur seule réaction sera de brandir les leurs, avec tout autant de passion et conviction. Sauf que leurs valeurs risquent d’être à l’exact opposé des vôtres. Selon Novaïa Gazeta, la toute dernière vague de persécutions de gays en Tchétchénie a été déclenchée par l’appel d’un militant moscovite à organiser des « Marches de la fierté » dans le Caucase. Sans doute pas une excellente idée…