Crash du Tu-154 : deuil en Russie, hommage au Dr Liza

Le président, Vladimir Poutine, a décrété une journée de deuil « sur l’ensemble du territoire de la Russie » et demandé une « enquête soignée (…) pour déterminer les causes de la catastrophe ».


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Au lendemain du crash d’un avion militaire en mer Noire avec 92 personnes à son bord, dont des membres des Chœurs de l’Armée rouge, des journalistes, des officiels et le docteur Liza, les Russes observent une journée de deuil, lundi 26 décembre. Hommage.

choeur armée rouge
L’appareil parti de l’aérodrome de Tchkalovski, près de Moscou, avait fait escale à Sotchi pour être ravitaillé en kérosène. Il transportait 84 passagers et les huit personnels de l’équipage. Parmi eux figurent notamment 64 membres de l’Ensemble Alexandrov (le vrai choeur de l’Armée rouge), qui se rendaient en Syrie pour célébrer le Nouvel An avec les soldats russes qui y sont déployés depuis septembre 2015. Crédits : sputnik

Aujourd’hui, la Russie est en deuil. Nous pleurons nos soldats morts hier dans le crash de leur avion au-dessus de la mer Noire. Nous pleurons nos journalistes et nos chers chanteurs des Chœurs de l’Armée rouge. Au petit matin, dimanche 25 décembre, ils étaient 92 passagers à monter à bord de ce Tu-154 pour se rendre de Sotchi à Lattaquié, en Syrie.

À la septième minute de vol, l’avion est tombé. Aucun rescapé. Aucun espoir. Notre perte est immense. Notre douleur est indicible. Et elle ne nous lâchera plus, cette douleur, et jamais nous ne serons réconfortés, car outre nos sœurs et nos frères, nous avons perdu une sainte.

Elle a été parmi nous, et elle n’y est plus. Nous sommes tous orphelins. C’est exactement ce que ressentent, en ce moment, tous ceux qui ont connu Elizaveta Glinka, cette femme exceptionnelle, qui a consacré sa vie à soulager celles des autres. Elle aussi était à bord du Tupolev. Le docteur Liza, comme on l’appelait, apportait en Syrie des médicaments et des fauteuils roulants aux patients des hôpitaux. Quelques jours avant son départ, elle revenait de Donetsk, autre ville en proie à la guerre, où elle parrainait des hôpitaux et orphelinats. Durant l’été 2014, au plus fort des combats entre l’armée ukrainienne et les rebelles, le docteur Liza s’est rendue, dans la région sinistrée, auprès des grands oubliés des conflits entre adultes : les enfants. Elle y a circulé entre les camps et a réussi l’impossible : mettre d’accord les ennemis jurés sur la nécessité d’évacuer l’orphelinat d’une ville tenue par les insurgés, assiégée par l’armée.

Elizaveta Glinka. Crédits: myhero.ws

Liza était si désintéressée, sa force de conviction, tellement frappante que les membres des deux camps, pour quelques heures, ont oublié qu’ils étaient là pour s’entre-tuer et se sont souvenus – miraculeusement – qu’eux aussi avaient des enfants, et qu’aider les enfants, c’est faire le Bien. « Nous allons faire ce que tu nous demandes au nom de nos propres enfants », lui ont répondu ces hommes armés jusqu’aux dents, de part et d’autre. Puis ils lui ont apporté des chocolats et des oranges : « Pour les petits, hein ! », ont-ils insisté. « Que des choses que mes petits malades n’ont pas le droit de manger », leur a-t-elle répondu.

Ces enfants malades, elle les a tous sortis de l’enfer sur ses genoux, couverte de leur urine et de leur vomi, elle les a transportés, multipliant les tournées dans son ambulance vétuste, accompagnée de son chauffeur, un type du coin qui avait accepté de traverser ces zones criblées de tirs de toutes parts simplement parce que lui aussi « avait des gamins ». Liza savait réveiller l’humain chez les plus endurcis des êtres. À son contact, les plus insensibles se découvraient capables d’aimer leur prochain. C’est probablement ce qui explique que tant de gens aimaient aider Liza. Ne serait-ce que pour se dire, une fois au moins : « Je suis quand même quelqu’un de bien, hein ? » Et Liza acceptait toute aide, depuis celle du chef de l’administration de Vladimir Poutine à celle du candidat d’opposition Mikhaïl Prokhorov, en passant par celle du maire de la ville ukrainienne de Kharkov.

« Je suis prête à négocier avec n’importe qui pour sauver la vie d’un enfant ; c’est ainsi et ce ne sera pas autrement », répondait-elle à toutes les critiques – avant de reprendre un train pour Donetsk. De cette guerre fratricide qui n’en finit pas, Liza est parvenue à arracher des centaines d’enfants. Elle a pu les rapatrier à Kiev et à Moscou, les placer dans des hôpitaux et leur assurer un traitement. Car de formation et de métier, Liza était médecin, spécialiste des soins palliatifs. On lui doit notamment le premier hospice de Kiev et le développement des soins palliatifs à Moscou. On lui doit aussi et surtout des centaines de leçons d’humanité et d’humilité – qui, seule, élève les âmes.

Voici Liza à la gare de Paveletskaïa, en train de nourrir et de soigner des SDF ; la voilà dans son entresol de la rue Piatnitskaïa, où siège sa fondation, Aide juste, en train de rédiger une lettre de demande officielle pour une femme immigrée ; la voici encore, à la morgue cette fois, en train de récupérer le corps d’un SDF afin de l’enterrer dignement, dans une tombe individuelle et pas à la fosse commune. Car, disait-elle : « Ce que les sans-abris me demandent le plus souvent, c’est de m’occuper de les faire enterrer comme il faut ; c’est ce qui les inquiète le plus. » Et la voilà, ensuite, qui paie de sa poche – combien de fois ?! – l’inhumation de ce pauvre hère, et puis de celui-ci, et de celui-là… car personne d’autre ne voulait d’eux. Et personne ne les pleurera. Sauf Liza. Et peut-être Dieu.

Mais aujourd’hui, Liza, tous les Russes pleurent pour toi, les repus et les démunis – d’une seule voix. Car tu as donné l’espoir aux premiers et la consolation aux seconds. Nous avions faim, et tu nous as nourris. Sois en bénie, chère Liza ; notre Liza. Repose en paix.

Pour aller plus loin

Interview avec le Dr Liza à lire ici.