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Les nouveaux maîtres de Donetsk

La paix revient à Donetsk, dans le Donbass, et avec elle ses habitants les plus fortunés, qui ont été les premiers à fuir la guerre, il y a plus d’un an. Ils retrouvent leur ville mais aussi tous ceux qui ont eu le courage d’y rester. Des rencontres qui ne sont pas toujours des plus chaleureuses. Le journaliste indépendant Andreï Babitski, qui vit aujourd’hui à Donetsk, décrit le quotidien de cette ville après 15 mois de combats et de bombardements.

Un automobiliste se fait contrôler à Donetsk, en 2012. Crédits : ostro.org
Un automobiliste se fait contrôler à Donetsk, en 2012. Crédits : ostro.org

Quand je vois ces voitures de luxe, excessivement chères, qui ont fait leur réapparition dans les rues de Donetsk tout au long du mois dernier, cela me donne la nausée. Je me dis qu’en vendant rien qu’une seule de ces autos, on aurait pu sauver de la faim une centaine de vieillards qui ont difficilement survécu à cet hiver de guerre.

Le retour massif des habitants dans la ville, qui a soudain cessé de servir de cible à l’artillerie ukrainienne, me fait penser à une invasion de sauterelles, enveloppant sous une couverture ininterrompue le paysage urbain. Le trafic n’a pas encore retrouvé son rythme d’avant-guerre, mais c’est tout comme. On s’est remis à croiser, dans les supermarchés, ces hommes et ces femmes de belle stature en vêtements « de haute couture », embaumant le parfum raffiné, scintillant de l’éclat de leurs bagues de diamants. On revoit, dans les bars, ces jeunes gens, tasse de café à la main, petit doigt levé. Les anciens « maîtres de la ville » sont de retour. Et tout ça pourrait être parfait ; en définitive, la ville a besoin de gens, ils sont sa chair et son sang, le « feu scintillant dans le vase » de son architecture et de ses paysages.

Sauf que les anciens sont revenus en affichant exactement le même mépris pour les perdants, les pauvres, la gent urbaine ordinaire que celui avec lequel ils avaient quitté la ville il y a plus d’un an. De l’avis de ces « re-migrés », ceux qui ont subi les pénibles temps des bombes l’ont fait simplement parce qu’ils n’avaient pas les moyens de partir s’installer dans des contrées lointaines et sûres. Mais s’ils avaient eu trois sous, ils auraient fui en masse, battant le chemin de leur bottes bon marché, couvertes de la poussière de la route.

Aujourd’hui de retour, les « ex- » prétendaient au droit d’être considérés comme les authentiques et les meilleurs habitants de Donetsk, ceux qui dicteraient, comme avant la guerre, les règles, la mode, le style et le rythme de la vie. Ils ne doutaient pas une seconde que les gens de peu, par habitude acquise, se remueraient sans se plaindre et leur libéreraient les lieux, qu’ils considèrent comme leur propriété simplement parce qu’ils sont une élite, une classe dominante qui tient fermement la chance par le cou. À l’époque, ils s’étaient placés en utilisant leurs liens dans les structures de pouvoir corrompues. Et ils étaient certains que l’ordre des choses n’avait pas changé d’un poil, et qu’ils conviendraient tout aussi bien aux nouvelles autorités. Le changement de façade politique, de drapeaux et de slogans ne signifie rien – la corruption mène toujours le bal, et il faut simplement frayer de nouveaux sentiers dans le vieux champ.

Mineur de Donetsk. Crédits : Sergey Savostyanov/Flickr
Mineur de Donetsk. Crédits : Sergey Savostyanov/Flickr

Mais manifestement, ils commencent à comprendre, peu à peu, que les choses ont changé ; je ne sais pas si ce sera pour toujours, mais la ville d’aujourd’hui n’est plus la Donetsk d’hier, qui, si elle ne faisait pas la révérence devant les grands de ce monde, s’efforçait du moins de ne pas provoquer l’agacement de la jet set endimanchée par ses malheureuses Hyundai et Daewoo, ses vêtements modestes, ses manières de pauvre et ses quartiers périphériques prolétaires.

Pendant la guerre, pendant le froid et la faim, alors que la mort ramassait chaque jour son tribut dans les rues de la ville, d’autres sont devenus les maîtres de Donetsk – ceux précisément qui ont eu assez de cœur et d’amour pour leur ville pour ne pas laisser l’obscurité et le pourrissement l’engloutir. Pour la plupart, ils n’ont même pas combattu mais simplement vécu ici, relançant par là même le pouls à peine battant de la ville. Sortant par les rues vides, ils se sont traînés dans les rares magasins encore ouverts, ont prêté l’oreille aux explosions lointaines et proches, croisé sur la route leurs semblables, les mêmes passants solitaires ; aidant la ville bombardée, par leur volonté de vivre, à chaque jour se retrouver elle-même.

La mort et le chagrin ont empli Donetsk d’une science nouvelle, inestimable. Par exemple, ils sont désormais très nombreux à savoir que les voitures chères, c’est de la pacotille et l’opium de la vanité humaine. Une voiture, ça sert à rouler vite pour éviter des tirs de mortier, à emporter un blessé à l’hôpital, à distribuer de l’aide humanitaire. Et pour ça, les Daewoo et Hyundai ne payant pas de mine suffisent amplement, endurantes comme des mules, et aussi peu exigeantes. La ville, que l’on associait en temps de paix aux porcs arrogants de la bande oligarchique, s’est brusquement retrouvée, pendant la guerre, entre les bonnes mains des hommes et des femmes de la périphérie – vendeuses, chauffeurs de taxi, mineurs, ajusteurs, plombiers. Ils ont défendu sa dignité, n’ont laissé personne briser son esprit – ceux qui sont restés à Donetsk n’ont pas traîné leur existence, ils se sont tenus droits, chacun à son poste dans leurs appartements miteux, dans les lambris de leurs quartiers de tours. Chacun d’entre eux, à tel ou tel degré, sans même le savoir, a mis sa vie en jeu pour simplement préserver la ville. Et les voilà, les véritables maîtres de la Donetsk d’aujourd’hui, ceux qui ont respiré dans ses veines l’énergie vitale prolétaire oubliée ; depuis longtemps, semblait-il, jetée aux oubliettes.

Aménagement d'un véhicule par les combattants de la république de Donetsk. Crédits : VK
Aménagement d’un véhicule par les combattants de la république de Donetsk. Crédits : VK

Avec l’accord tacite, et même l’approbation, des Donetskiens de Kiev, Dniepropetrovsk et Kharkiv – car les habitants de Donetsk de l’ « autre côté » devaient se montrer infiniment plus loyaux que les locaux –, leur ville natale a été bombardée et anéantie. Et aujourd’hui, ils voudraient redevenir le « cerveau du peuple ». Mais il semble que leur entreprise ne sera pas couronnée de succès.

Je ne sais pas pour combien de temps, je l’ai dit – mais je vois aujourd’hui le refus ferme, conscient, des citadins qui ont subi la guerre de restituer la ville à ceux qui sont revenus. Et le conflit s’étend peu à peu, quitte l’espace des réseaux sociaux pour acquérir déjà des traits bien visibles dans les rues de la ville. Les tentatives des anciens « patrons » de remettre au pas la « racaille » devenue audacieuse, si elles ne sont pas encore payées de coups dans la gueule, rencontrent du moins une résistance peu cordiale.

Il semble que ceux qui ont quitté la ville – pas ceux qui ont fui de peur ou de désespoir, en tentant de sauver leurs enfants, mais précisément cette jet set-business semi-criminelle et proche du pouvoir, ces « seigneurs de pensée » de la classe créative – il semble, disais-je, qu’ils devront se faire à l’amère vérité : la fin de leur règne a sonné. Ils ne pourront vivre dans cette ville que selon des règles et sur des bases communes. Sans crainte, toutefois, de devenir une minorité discriminée – à l’exception, peut-être, des sourires dédaigneux qui continueront d’accompagner leurs vêtements chers et leurs voitures de luxe.

LCDR

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  1. Sans vouloir défendre l’arrogance de certains , rappelons qu’acheter une voiture chère revient aussi à verser beaucoup de taxes à l’Etat.Il est donc préférable que les riches ne roulent pas qu’en vélo !

  2. Une Bonne éducation , c’est aussi des valeurs morales. A l’âge adulte, si on ne les a pas eues avec l’écriture et la lecture, c’est difficile. Dans le  » monde nouveau  » il se vérifie , sans honte , que l’homme est un loup pour l’homme.
    Bienheureuse Russie, qui retrouve la belle religion orthodoxe , tout n’est pas perdu !

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