Le Courrier de Russie

Donetsk : trois ans en guerre

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Le sort du Donbass, cette région rebelle de l’Ukraine, est de nouveau au centre des discussions. L’écrivaine pétersbourgeoise Natalia Kourtchatova s’est rendue à Donetsk, et raconte la vie de cette ville au carrefour entre deux mondes.

Début avril, une inspection des réservistes a été organisée sur le site militaire de Thorez, à Donetsk, qui commémorait une date symbolique : trois ans plus tôt, deux drapeaux ont été levés au lieu d’un au fronton du siège de l’administration régionale – ceux de la république de Donetsk et de la Russie sont venus remplacer celui de l’État ukrainien. Au même moment, la guerre a commencé – officiellement appelée « affrontement dans le Sud-Est ukrainien ». Quel que soit le nom qu’on lui donne, ce conflit armé dure depuis trois ans. Y participent et/ou en sont otages plus de six millions d’habitants des territoires sous contrôle des républiques populaires de Donetsk et Lougansk d’une part, et de l’armée ukrainienne de l’autre, ainsi que les militaires et volontaires des deux camps. Les gens qui combattent et meurent dans cette guerre sont, culturellement, quasiment indiscernables des habitants de Vladimir, Kostroma, Novgorod ou Novossibirsk. À quoi ressemble cette vie, du moins du côté des républiques populaires autoproclamées ? C’est ce que je vais tenter de raconter.

« L’obstination à lutter pour sa terre »

Le Donbass, au début du printemps, ressemble à un sujet de l’Évangile peint par un maître du gothique de la Renaissance : la steppe jaune ocre, ondulante et vallonnée, parsemée des taches des chênaies diaphanes et des pins bas et moutonneux, est interrompue par les gigantesques terrils aux formes géométriques plus ou moins correctes et les tours rouillées des puits miniers.

Le long de la route se succèdent les petites villes minières et ouvrières : leurs centres de construction soviétique, avec leurs écoles, leurs magasins et, obligatoirement, leur Maison de la culture ; et leur chair même – les quartiers de maisons individuelles à un ou deux étages, qui n’ont plus rien de rural.

Donetsk, mais aussi la partie de son agglomération que j’ai vue, combine de façon étonnante des éléments d’urbanisme soviétiques, européens et, même, américains. À côté des khrouchtchevka et des monuments célébrant l’unité du Parti et du peuple, disparus même de la Russie continentale, triomphe ici l’ordre privé des pavillons urbains – périurbains, en vérité –, célèbres pour leurs blanches clôtures. De là, peut-être, vient l’obstination du Donbass à lutter pour sa terre – parce qu’il n’y a pas seulement la steppe et les mines, mais aussi cet espace personnel qui s’étend du perron au portillon. Le centre de Donetsk, quant à lui – son cœur –, malgré tout ce qu’il a de mondialisé et même, dans le bon sens du terme, d’européen, conserve un caractère régional fortement marqué. Première et plus nette de ses marques distinctives : cette ville est très disciplinée et honore dignement son passé soviétique, ouvrier et militaire – dans aucune autre ville russe, je n’ai rencontré autant de panneaux commémoratifs aux ouvriers exemplaires, aux ingénieurs, aux scientifiques et aux soldats et officiers, et pas seulement aux héros de la Grande Guerre patriotique mais aussi, par exemple, aux vétérans de l’Afghanistan. […]