Le martyr des habitants d’Avdiivka

« Au final, nous nous fichons un peu, désormais, de savoir qui nous tire dessus. La seule chose que nous voudrions, c’est que les deux camps déposent les armes, et que tout le monde rentre chez soi. »


Voilà déjà trois ans que les habitants d’Avdiivka, petite ville industrielle de l’Est ukrainien, vivent un enfer. Prise en étau entre les troupes rebelles de Donetsk et les forces armées ukrainiennes, la ville est le théâtre de combats permanents qui, depuis le 27 janvier, ont redoublé d’intensité. Plusieurs morts sont à déplorer parmi la population civile. Le Courrier de Russie a discuté avec plusieurs de ses habitants. Témoignages.

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Olexiy, huit ans, devant sa maison détruite à Avdiivka, le 2 février 2017. Crédits : AP Photo/Evgeniy Maloletka

« Ca ne va pas très bien ici, entame Anastasia Jirkova, jeune mère. Le chauffage a été coupé pendant quelques jours, les enfants ont froid et ça tire toujours de tous les côtés, sans cesse. On a eu un petit répit cette nuit mais, dès le matin, ça a repris. Mes enfants ont peur ! », s’alarme-t-elle.

« Mes parents n’ont plus d’eau, et il fait 10 degrés dans leur appartement alors que dehors, le thermomètre affiche moins 15, rapporte Natalia Tolbatova, étudiante dans la ville voisine de Pokrovsk. Elle est en contact permanent avec sa famille et son fiancé, restés à Avdiivka. « Les lignes de chemin de fer sont endommagées, poursuit la jeune fille, les trains ne circulent plus. Le 31 janvier, un bus qui faisait le trajet d’Avdiivka à Pokrovsk s’est retrouvé sous les tirs. Heureusement, il n’y a pas eu de victimes. »

« Vous savez, on s’habitue à tout, même à ça », témoigne de son côté Valeria, employée de l’usine de coke, plus grande entreprise et plus gros employeur de la ville. La jeune femme, qui souhaite conserver l’anonymat, ne cache pas son amertume : « Eh oui, il est possible de vivre sans eau, gaz, électricité, ni chauffage, de courir la nuit se cacher dans les caves pour échapper aux obus et, avec ça, de rester en ville, d’aller travailler tous les matins dans une usine dont on s’attend qu’elle ferme à tout moment… de continuer à vivre, en somme – malgré tout », lance-t-elle.

«… comme d’habitude »

Valeria fait partie de ces gens qui n’ont pas quitté leur ville malgré sa proximité avec la ligne de front. Elle souligne qu’Avdiivka vit en guerre depuis trois ans. Les combats entre les troupes de Kiev et les milices de la République populaire de Donetsk (RPD) s’apaisent un temps et puis reprennent, ne s’éteignent jamais définitivement. La ville est entre deux feux. Sous contrôle de l’administration ukrainienne, elle est située à 18 kilomètres seulement de Donetsk, fief de la région rebelle du Donbass. Et chaque fois que le ton monte entre les adversaires, ce sont les habitants d’Avdiivka qui prennent les coups – de toutes parts.

Valeria précise que jusqu’à l’embrasement récent, les combats avaient surtout lieu en périphérie de la ville. Ce n’est que cette semaine qu’ils ont atteint le centre et les quartiers résidentiels. « Ça tire des deux côtés, insiste-t-elle. Et nous, nous nous trouvons précisément au milieu ! Nous sommes sur l’épicentre, sans possibilité de recul sur la situation globale. » « La RPD nous tire dessus, et l’armée ukrainienne tire sur la RPD… comme d’habitude », confirme Natalia Tolbatova.

À quoi ressemble le quotidien dans une ville en état de guerre permanent ? Quand on leur pose la question, les habitants ne cachent pas leur agacement. « Vous voulez savoir comment nous vivons ?, répond ainsi Lioubov Moltchanova. Eh bien, venez voir ! Et pas pour une journée, hein, mais pour plusieurs mois ! Et veuillez me pardonner si je vous semble impolie. » On comprend aisément cette lassitude : « Ici, à Avdiivka, j’ai toujours peur, reprend Natalia Tolbatova. J’ai peur qu’un obus vienne s’écraser sur ma maison et que nous nous retrouvions à la rue, ma famille et moi. Vivants, si Dieu le veut ! »

« On a oublié »

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Une vieille dame regarde par la fenêtre de sa maison détruite à Avdiivka, dans le Donbass, le 2 février 2017. Crédits : AP Photo/Evgeniy Maloletka

Depuis le début du conflit armé entre Kiev et le Donbass, en 2014, la vie des habitants d’Avdiivka s’est considérablement compliquée. « Beaucoup de mes proches ont perdu leur travail avec la fermeture des usines de la ville, d’autres, encore, sont partis », témoigne Natalia.

En trois ans, la population de la ville est passée de 35 000 à 22 000 habitants – soit une perte d’un tiers. Et plus question d’aller à Donetsk se promener, faire du shopping, assister à un concert… « Tout ça, c’est fini. Pour nous, Donetsk est désormais une ville fermée », constate Yana Nefortouna, jeune étudiante en droit à Kharkov, originaire d’Avdiivka, et dont la famille y vit toujours. Sur les pages de Yana sur les réseaux sociaux, les photos de soirées étudiantes alternent avec des vues de sa ville natale : vitres brisées, bâtiments en ruines… : « Conséquences des bombardements à Avdiivka », commente la jeune fille.

« Les gens sont sur les nerfs en permanence, explique Natalia Tolbatova. On a oublié ce que c’est que d’aller à Donetsk le week-end, de toucher un salaire décent, de pouvoir se payer des vêtements de marque… »

« Pour me rendre à mon travail, je dois passer par des postes de contrôle et subir chaque jour des interrogatoires humiliants, dénonce Valeria. Je répète inlassablement aux soldats en faction où je vais et ce que je m’apprête à faire – toujours la même chose. Et à chaque fois, ils demandent ce que j’ai dans mon sac, ce que je lis comme livre, pourquoi il est en russe ou en ukrainien, pourquoi j’ai un papier indiquant mon groupe sanguin. Toutes ces questions sans importance auxquelles on est contraints de répondre ! »

« Pouvoir, un jour, revivre comme avant »

Qui est responsable de cette situation, selon les gens d’ici ? « Une partie des habitants d’Avdiivka estiment que la faute en revient à l’Ukraine, qui ne fait aucune concession et ne cherche absolument pas à trouver une issue au conflit. Les autres estiment que c’est la Russie qui est responsable. Que Moscou doit cesser de soutenir la RPD et rappeler ses hommes chez elle, afin que tout s’arrête », confie Natalia Tolbatova. « Certains sont pour l’Ukraine, d’autres pour la Russie, intervient Valeria : tout dépend quelle chaîne de télé – russe ou ukrainienne – ils regardent le plus. » Et l’UE, dans tout ça ? « Et quoi, l’UE ? Qu’est-ce qu’elle pourrait bien faire ? Blâmer sévèrement les agissements des uns ou des autres ? Et puis ? Ça changerait quoi ?!, interroge Natalia. Avant, les accords de Minsk nous donnaient un peu d’espoir ; aujourd’hui, tout le monde a compris qu’il n’y a rien à en attendre. »

« Cette guerre atroce et absurde dure depuis trois ans, témoigne Yarik Kalmykov, étudiant en ingénierie à Pokrovsk. Et en tout ce temps, les gens d’Avdiivka se sont soudés, sont devenus plus forts. Mais aujourd’hui, nous n’espérons qu’une seule chose : pouvoir, un jour, revivre comme avant – en paix. »

« Au final, résume Valeria, nous nous fichons un peu, désormais, de savoir qui nous tire dessus. La seule chose que nous voudrions, c’est que les deux camps déposent les armes, et que tout le monde rentre chez soi. »