Andreï Pourguine : « Nous sommes les béquilles du monde russe »

« Quoi qu’il en soit, nous marcherons à l’intérieur de la civilisation russe »


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Andreï Pourguine est une des figures éminentes de la rébellion du Donbass. Le 4 septembre, reconduit par des hommes armés, il a été démis de son poste de chef du Conseil populaire de la république populaire de Donetsk. Andreï Pourguine était parmi ceux qui s’opposaient le plus fermement au retour du Donbass sous l’autorité de Kiev. Son renvoi musclé est interprété comme un signal que Moscou enverrait à l’UE : « Nous allons mettre les insoumis à l’écart ; nous sommes prêts à respecter les accords de Minsk. » Quelques jours avant le renvoi de Pourguine, la journaliste de la revue Rousskiï Reporter Marina Akhmedova a pu s’entretenir avec lui. Le fondateur du mouvement République de Donetsk explique ce qui a poussé les habitants du Donbass à se soulever contre Kiev.

Andreï Pourguine. Crédits : Mikhaïl Potchouïev
Andreï Pourguine. Crédits : Mikhaïl Potchouïev

Rousskiï Reporter : Qui étiez-vous, avant la révolution ?

Andreï Pourguine : Je faisais partie d’un groupe de camarades de pensée. Nous bénéficiions d’un important soutien parmi les esprits de l’intelligentsia du Donbass. Le pouvoir tentait de toutes ses forces de réduire notre cercle, pour eux, nous étions dangereux, nous étions persécutés pour nos convictions.

R.R. : Quelles étaient les idées de votre cercle ?

A.P. : Nous développions le patriotisme régional, nous nous occupions de mouvements prorusses, de recherches historiques, nous parlions du passé qui est tu, de l’histoire de la république de Donetsk-Krivoï-Rog [république indépendante ayant existé entre 1918 et 1919, ndlr]. Et ça portait ses fruits. Vous pouvez les voir en ce moment même.

R.R. : Vous êtes satisfait des fruits de votre travail ?

A.P. : Nous avons gagné un combat, pas la bataille. Beaucoup d’autres batailles nous attendent, et on ne connaît pas l’issue de la guerre. La connaîtrai-je de mon vivant ? Je ne sais pas. Pour ça, mettre un point final serait une erreur. Notre vie est ininterrompue, et elle continuera après nous. Pour l’instant, nous n’avons qu’un résultat intermédiaire. Comparé à avant, nous avons obtenu quelque chose qui n’avait jamais existé au cours des vingt trois années d’existence de l’Ukraine. Est-ce que c’est un succès ? Oui.

R.R. : Un succès pour qui ?

A.P. : C’est un succès pour la société, pour les habitants du Donbass. Mais si nous nous arrêtons là, ça n’ira pas. On peut monter sur une marche et s’arrêter, ou bien on peut voir le bout – la dixième marche – et monter vers elle, sans essayer de sauter les neuf marches restantes d’un seul coup. Aujourd’hui, nous ne sommes que sur la première marche. Il y en a encore neuf devant nous.

R.R. : Et sur la dixième marche, il y a quoi ?

A.P. : La défense des intérêts de la population de tout le Sud-Est de l’Ukraine, en tant qu’espace culturel, économique et civilisationnel uni.

« Quoi qu’il en soit, nous marcherons à l’intérieur de la civilisation russe »

R.R. : À quoi ça ressemblera ?

A.P. : À une union de tout le Sud-Est. On ne peut pas séparer le Donbass de Kharkov ou Donetsk d’Odessa. Nous sommes une seule société. Ç’aurait été étrange si, après 1945, quelqu’un dans l’Oural avait dit : « Pourquoi devrions-nous relever Rostov-sur-le-Don ? Ils étaient sous l’occupation, là-bas, ces salauds ! » Si, aujourd’hui, nous sautons directement sur la dixième marche, comme beaucoup appellent à le faire, nous nous casserons les jambes et nous aurons l’air stupide. Nous devons prévenir : le chemin qui nous attend sera dur, nous aurons plusieurs étapes à franchir. Chaque marche devra être obtenue à force de souffrances et gagnée. Et après la dixième marche – il y en aura encore dix autres !

Un insurgé pro-russe sourit à une passante à Donetsk, mi-juillet. Crédits : Djavakhadze Zourab/Itar Tass
Un insurgé pro-russe sourit à une passante à Donetsk, mi-juillet 2014. Crédits : Djavakhadze Zourab/Itar Tass

R.R. : Et celles-là, elles mènent à quoi ?

A.P. : Arrivés à la dixième marche, les gens détermineront vers quoi aller ensuite. La civilisation russe change, elle est dans une dynamique. Sur la route, la concurrence entre les idées bat son plein : celles de droite, celles de gauche, celles centristes. De nouvelles idées naissent. Sous quel drapeau marcherons-nous : le rouge, l’impérial ou un autre encore ? C’est une grande question. Mais, quoi qu’il en soit, nous marcherons à l’intérieur de la civilisation russe.

R.R. : De quoi voulez-vous protéger le Sud-Est ? Que faut-il lui donner ?

A.P. : Mais allez voir ce qui se passe à Kramatorsk, à Slaviansk [villes du Donbass reprises par l’armée ukrainienne, ndlr] ! Je savais que ce serait comme ça. Beaucoup savaient et comprenaient que ce serait ainsi. Nous savions et nous comprenions que nous deviendrions des inférieurs, des êtres de seconde zone. Nous savions et nous comprenions que nous serions condamnés à la désindustrialisation. En 2014, la construction mécanique a été divisée par quatre dans la région de Donetsk – et ce sans la moindre guerre. Nous savions que nous serions de la seconde zone ! Que nous connaîtrions de grands changements et d’énormes problèmes ! Nous le comprenions, et nous luttions contre ! Nous agissions avec les yeux ouverts.

R.R. : Peut-être que la population du Donbass aurait pu s’adapter à ces grands changements dont vous parlez ?

A.P. : À quoi ?! Mais vous déconnez ! Vous comprenez que le Donbass industriel aurait dû être totalement désindustrialisé ? Il serait resté ici cinq fois moins de gens. Le Donbass n’aurait plus eu aucune perspective de croissance, il serait devenu pour le reste de sa vie une région de troisième sorte ; une région qui ne se serait plus jamais relevée, parce qu’on l’aurait brisée, modifiée, violée ! Pardonnez-moi, mais on vous viole encore et encore jusqu’à ce que vous vous mettiez à aimer ça ! Au final, ça aurait commencé à plaire aux restes du peuple, de se faire violer. C’est un bon peuple, ça ? Un peuple qui a de l’avenir ?!

« Le Donbass a réalisé un exploit le 11 mai 2014 »

R.R. : Les journalistes libéraux disent souvent qu’un pourcentage infime de la population du Donbass participe aux milices.

A.P. : Vos journalistes libéraux, ce sont des schizophrènes ! Ils ne comprennent pas ce qu’est la milice populaire ! La milice populaire, c’est un exploit citoyen supérieur ! Ce n’est pas l’appel ! Ce n’est pas quand l’État prend la responsabilité pour vous ! Pas quand on vous envoie une convocation ! Des dizaines de milliers de personnes ont été enregistrées dans la milice populaire, mais il n’y avait rien pour les armer, rien pour les nourrir, nulle part où trouver les ressources pour envoyer la milice ici ou là !

R.R. : Vous criez tellement que tout le monde nous regarde.

A.P. : Parce que j’essaie de vous expliquer que c’est n’importe quoi ! Sur dix personnes qui veulent entrer dans la milice, on en renvoie neuf chez elles ! Et celui qui reste franchit les neuf cercles de l’enfer avant de devenir milicien, de recevoir un automatique et, finalement, d’arriver sur la ligne de front.

R.R. : Et il franchit ces neuf cercles en étant conscient qu’autrement, il se ferait violer ?

A.P. : Mais… quel rapport ?! Je vous parle d’une forme supérieure d’exploit citoyen ! Un exploit d’une valeur incroyable ! Vous savez parfaitement qu’aujourd’hui, en Ukraine, on mobilise de force. Ces gens aussi sont violés ! Mais quand la personne est chez elle et que personne ne la contraint, c’est autre chose ! Essayez de rejoindre la milice populaire aujourd’hui ! Écrivez un reportage là-dessus, et vous verrez que les gens viennent d’eux-mêmes sur la ligne de front, commencent d’aider, de creuser des tranchées, de prendre dans leurs mains des armes trophées. On essaie de les chasser de là mais ils ne partent pas, et peu à peu, ils deviennent des miliciens… Le voilà, votre « pourcentage infime ». De chez nous, au total, deux millions et demi de gens sont partis en Fédération russe, et un million en Ukraine. La presse libérale n’arrête pas de tout altérer. On ne peut pas accuser quelqu’un qui a une femme et trois enfants de les avoir protégés des obus en les emmenant en Fédération de Russie. Parce qu’à part lui, personne ne va nourrir ses enfants. Mais non, les journalistes libéraux continuent de dire « Une proportion infime de gens est entrée dans les milices et s’est fabriquée des fusils avec les dents. »

R.R. : J’ai appuyé là où ça fait mal ?

A.P. : Oui. Le Donbass a réalisé un exploit le 11 mai [date du référendum organisé en 2014 sur l’autodétermination du Donbass, ndlr]. Les habitants ont organisé un référendum sans argent. Six heures durant, ils ont fait la queue pour jeter ce papier dans l’urne. Les gens ont ouvert les écoles eux-mêmes, enfoncé les portes, apporté les urnes. Sans le moindre kopeck ! Et je vous mets au défi de me montrer quelqu’un qui aurait siégé à la commission électorale et qui aurait touché pour ça même cent roubles !

R.R. : Et aujourd’hui, les gens participeraient à un tel référendum ?

A.P. : Une partie d’entre eux se trouvent actuellement sur le territoire de l’Ukraine. Peut-être qu’ils ne feraient pas ça aujourd’hui. Mais ceux qui se trouvent sur le territoire de la Fédération de Russie y marcheraient en rangs serrés. Quant à ceux qui sont restés ici… c’est vrai, il y a chez eux une certaine déception, mais je pense qu’ils répéteraient tout de même le 11 mai.

« Moscou nous a sauvés d’un hiver froid »

R.R. : Vous savez qu’en Ukraine, tout le monde n’est pas mobilisé de force. Il y a aussi des gens qui intègrent les bataillons de volontaires. Est-ce que eux aussi réalisent un exploit citoyen ?

A.P. : Entre eux et nous, il y a une différence gigantesque : nous sommes à la maison, alors que ces gens sont venus nous tirer dessus chez nous. Tout est dit.

Donetsk. Crédits : flickr.com
Les hostilités dans le Donbass ukrainien ont fait près de 7 000 morts et plus de 17 000 blessés à la fin juillet 2015, selon les Nations unies. Crédits : flickr.com

R.R. : Que va-t-il se passer, maintenant ?

A.P. : Nous allons nous battre pour notre avenir. Chez nous, une année en vaut cinq. Nous sommes les béquilles du monde russe. Chez nous, de nouvelles idées naissent, de nouvelles approches qui, peut-être, serviront à la civilisation russe.

R.R. : Est-ce que Moscou bloque vos entreprises ? Je parle des citoyens russes qui gèrent le projet Novorossia.

A.P. : Moscou nous a sauvés d’un hiver froid – l’Ukraine nous a coupé le gaz, et jusqu’aujourd’hui, nous le recevons depuis le territoire de la Russie. Moscou envoie ici une quantité gigantesque de vivres. Moscou est le garant du fait qu’on ne nous étripe pas et qu’on ne nous transforme pas en deux cent mille cadavres. Donc il y a une bonne Moscou.

R.R. : Et il y en a une mauvaise ?

A.P. : Peut-être qu’il y a une Moscou qui ne comprend pas bien tout. On dit qu’il y a vingt tours au Kremlin. Peut-être que c’est nous qui n’arrivons pas à faire entendre correctement notre position. Il n’y a pas de gens bien sans les mauvais, et si tous les bons se mettent à fusiller tous les mauvais, alors ils deviendront eux-mêmes mauvais.

R.R. : Expliquez-moi, s’il vous plaît, ce qu’est la République populaire de Donetsk.

A.P. : La République populaire de Donetsk, c’est une partie de quelque chose de grand. C’est une petite matriochka qui doit être recouverte par de grandes matriochkas. C’est-à-dire que, dans l’idéal, c’est une union avec d’autres régions dans le cadre de la république de Donetsk-Krivoï-Rog, ou de la Novorossia – peu importe le nom qu’on lui donne. Et c’est une partie du monde russe. C’est pour ça que le printemps russe a éclos. Beaucoup ont oublié, aujourd’hui, que nous ne sommes pas descendus dans la rue seulement pour une protestation sociale. Nous sommes descendus parce qu’on voulait nous isoler totalement de la civilisation russe. Nous comprenions qu’on voulait nous arracher au giron du mouvement millénaire dans lequel nous nous trouvions. Les gens qui sont aujourd’hui dans les tranchées nous ont donné le temps, la chance et la possibilité de changer les choses.