Ukraine : Au revoir Lénine ! Bonjour Bandera !

L’UPA de Bandera racontée par une survivante du massacre de Volhynie


Le président ukrainien Petro Porochenko a abrogé, lundi 13 octobre, la « Journée des défenseurs de la Patrie », célébrée le 23 février en Russie et dans plusieurs pays de l’ex-URSS. À la place, l’Ukraine célébrera la « Fête des défenseurs de l’Ukraine », le 14 octobre. Une date qui coïncide étrangement avec l’anniversaire de la création de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) de Stepan Bandera. Si la coïncidence peut paraître anodine à certains, elle n’est reste pas moins hautement symbolique : l’UPA a en effet commis, au cours de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux massacres de civils russes, ukrainiens et polonais, dont la tuerie de quelque 80 000 hommes, femmes et enfants polonais en Volhynie, en 1943. Janina Kalinowska, survivante de ce massacre, s’est confiée en mars 2014 au journal polonais Onet. Témoignage.

Les membres du mouvement radical Secteur droit lors de la marche du 14 octobre à l'occasion du 72ème anniversaire de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne à Kiev. Crédits: Ria Novosti
Les membres du mouvement radical ukrainien Secteur droit lors de la marche du 14 octobre 2014 à l’occasion du 72ème anniversaire de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne à Kiev. Crédits : Ria Novosti

… Janina ne connaît pas son âge réel, et espère que ses nom et prénom sont bien les siens. Elle ne se souvient pas non plus de ses parents. « Tout est très flou. Je me revois allongée sur un lit avec mon père et ma mère. Puis, le cadavre de ma mère me tombe dessus. Je m’extirpe. J’ouvre les yeux : tout brûle tout autour. Je ne sais plus où je suis », raconte la vieille femme. Le reste de l’histoire, elle l’a appris en lisant des témoignages et des documents historiques.

La jeune Janina a ensuite trouvé refuge chez son voisin, un « gentil » Ukrainien dont elle n’a jamais connu le nom. « Il ne m’a pas attrapée et jetée au feu, comme le faisaient d’autres Ukrainiens avec des enfants polonais – il m’a sauvée. Puis, il a parlé de moi à quelqu’un dans la ville ukrainienne de Volodymyr-Volynskyï. Au bout de quelques jours, un homme est venu et m’a emmenée chez des membres de ma famille qui avaient survécu. Ce n’est que plusieurs années plus tard que j’ai appris que mon sauveur était un ami de mon père. »

Onet : Ces souvenirs vous hantent-ils toujours ?
Janina Kalinowska : Chaque jour et chaque nuit. Cela fait pourtant 71 ans, maintenant. Pire encore, ils me hantent de plus en plus ces derniers temps. Il y a deux jours, par exemple, je me suis réveillée en pleine nuit car je ressentais le besoin de vérifier que ma famille était en sécurité, que les Ukrainiens n’allaient pas venir chez nous pour nous brûler vifs. J’en ai parlé à mes enfants. Je pense qu’il faut que je consulte un psychiatre… Je ne peux pas vaincre cette peur toute seule.

Onet : Pourquoi ses souvenirs s’intensifient-ils ?
J.K. : À cause de ce qui se passe en Ukraine. Je sais bien que tous les Ukrainiens ne sont pas mauvais, mais…

Onet : Cette révolution vous effraie toujours ?
J.K. : Beaucoup. Mais ce que je crains le plus, c’est qu’ils viennent ici.

Onet : « Ils » ? Vous voulez dire les Ukrainiens ?
J.K. : Oui. (…) Pour tous les rescapés de cette boucherie, ce qui se passe actuellement est tout simplement intolérable. Je suis mère et grand-mère – et je ne peux pas imaginer que mes enfants endurent ce que nous avons enduré il y a 71 ans. Qu’on les laisse se tuer entre eux. Peut-être que tout ira mieux ensuite.

Onet : Qui vous effraie le plus ? Les Ukrainiens ou les Russes ?
J.K. : Les Ukrainiens m’effraient réellement. Les Russes ont seulement déporté mes grands-parents de Volhynie en Sibérie. Où ils sont morts. Je ne les ai pas connus.

Onet : Les Russes ont déporté vos grands-parents. Les Ukrainiens ont tué vos parents…
J.K. : Oui. Ceux qui ont pris le pouvoir en Ukraine aujourd’hui sont des descendants des assassins de mes parents : des bandéristes [partisans de Stepan Bandera (voir encadré ), de son idéologie ou de sa politique, ndt]. Et nos hommes politiques ont joué un rôle dans leur arrivée au pouvoir en soutenant la révolution orange, qui a porté Viktor Iouchtchenko – un bandériste – à la présidence. Au lieu de remettre le pays sur pied, il a rétabli le nationalisme. Et il n’a pas fallu longtemps avant qu’il ne fasse de Bandera un héros national.

Stepan Bandera (1909-1959) : homme politique ukrainien, un des fondateurs de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) et dirigeant de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN). Idéologue et chef du mouvement nationaliste ukrainien. Dans sa lutte pour l’indépendance de l’Ukraine contre la Pologne, l’Allemagne nazie et l’Union soviétique, Bandera a participé à la création de la Légion ukrainienne, sous le commandement de la Wehrmacht. Il fut aussi, avec Yaroslav Stetsko, un des auteurs de la Déclaration d’Indépendance de l’Ukraine, proclamée le 30 juin 1941 à Lviv. Stepan Bandera est une figure hautement controversée en Ukraine contemporaine, où il est perçu à la fois comme un héros national et comme un collaborateur des Allemands. Il a néanmoins été élevé à la dignité posthume de « Héros de l’Ukraine » le 22 janvier 2010, par le président ukrainien Viktor Iouchtchenko ; une décision qui a soulevé une vague de protestations en Russie et au sein de la population russophone d’Ukraine, ainsi que des désapprobations et des mises en garde d’associations d’anciens combattants en Europe. En 2010, toutefois, après l’arrivée au pouvoir de Viktor Ianoukovitch, le tribunal régional de Donetsk a invalidé ce décret et annulé le titre, sous le prétexte formel que Bandera n’était pas citoyen ukrainien, et donc inéligible à cette dignité.

Onet : Vous avez écrit une lettre très émouvante à Ewa Kopacz [présidente du Conseil des ministres de Pologne], où vous demandez que l’État polonais cesse de soutenir les autorités ukrainiennes. Imaginons que vous ayez la possibilité de rencontrer le président ou le Premier ministre polonais – que leur diriez-vous ?
J.K. : La Pologne est un État démocratique depuis 25 ans. Nous pensions que la question de la tragédie de Volhynie serait résolue comme elle aurait dû l’être. Mais non, on ne parle toujours pas de génocide mais de « nettoyage ethnique avec des signes de génocide » [résolution de la Diète polonaise sur le 70ème anniversaire du massacre, publiée en juillet 2013, ndt]. Pourquoi ?! Je sais ce qu’est un nettoyage ethnique, et ça n’a rien à voir avec un génocide. Mais un « nettoyage ethnique avec des signes de génocide » ? Je ne comprends pas.

Onet : Pensez-vous que votre lettre aura un quelconque  effet ?
J.K. : Mes amis me disaient que personne ne la lirait, qu’elle irait tout droit à la poubelle. J’ai écrit cette lettre pour moi, et au nom d’autres ressortissants de la frontière polonaise orientale, qui souffrent et sont menacés aujourd’hui par la guerre. Nous savons très bien ce que c’est, la guerre – et je ne suis pas la seule qu’elle ait rendue orpheline : notre organisation des survivants de Volhynie regroupe 600 personnes. Pourtant, les autorités actuelles nous traitent comme une marâtre le ferait avec son beau-fils – pire que la minorité ukrainienne. Nous sommes pourtant de vieille Pologne, de Volhynie !

Onet : Mais il y a aussi de bons Ukrainiens aujourd’hui, non ?
J.K. : Oui, mais actuellement, j’ai peur d’aller en Ukraine. (…) Je ne vais plus dans les grandes villes d’Ukraine, seulement dans de tout petits villages, où vivent une poignée d’habitants à peine. Là, les gens sont gentils et simples. Un jour, près du village d’Orzeszynie, où 300 Polonais ont été massacrés le 11 juillet 1943, un jeune homme s’est approché de moi et m’a dit : « Pardonnez-moi. Ils ne savaient sûrement pas ce qu’ils faisaient. » Il voulait simplement s’excuser. Je ne dis pas que tous les Ukrainiens sont mauvais, il y a beaucoup de gens bien parmi eux.

Onet : Mais ?..
J.K. : Quand les bandéristes arrivent au pouvoir, ces gens feraient mieux de quitter le pays.

Vidéo – Marche à l’occasion du 72ème anniversaire de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne à Kiev

L’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) était une armée de guérilla nationaliste formée en octobre 1942, en Volhynie, et dirigée par Dmytro Klyachkivskiy, Roman Choukhevytch et Stepan Bandera. Son objectif premier était l’indépendance totale de l’Ukraine. Pour l’atteindre, les dirigeants de l’UPA n’ont pas hésité à collaborer avec les nazis, avant de se retourner contre eux. Ainsi, entre 1942 et 1954, l’UPA s’est battue contre les trois occupants successifs de l’Ukraine : l’armée allemande nazie, l’Armia Krajowa [important mouvement polonais de résistance contre l’occupation allemande] et, jusqu’en 1954, l’Armée rouge, principalement dans les Carpates. L’UPA est connue pour ses positions antisémites, son violent nationalisme anti-polonais, ainsi que pour plusieurs massacres de civils juifs, polonais, russes et ukrainiens. Si la tragédie de Volhynie de 1943 et ses près de 80 000 victimes civiles polonaises constituent l’une des pages les plus sombres de l’histoire de l’UPA, pendaisons, exécutions et tortures étaient monnaie courante pour ses combattants, comme en témoignent de nombreux documents d’archives. Le Canadien d’origine ukrainienne John-Paul Himka, notamment, est l’auteur d’importants travaux de recherche sur l’histoire et l’activité des bandéristes.La société ukrainienne demeure jusqu’à présent divisée sur le rôle des nationalistes au cours de la Seconde Guerre mondiale. Si les habitants de la plupart des régions orientales du pays, proches de la Russie, considèrent les membres de l’UPA comme des traîtres et des assassins de soldats soviétiques et de civils juifs et polonais, les habitants des régions occidentales sont nombreux à les tenir pour des patriotes et des combattants glorieux de l’indépendance de l’Ukraine.