Donetsk sous les bombes : le journal d’un habitant

La ville de Donetsk, aux mains des insurgés pro-russes depuis le mois d’avril 2014, est constamment bombardée par l’armée ukrainienne. Alors qu’une grande partie des civils ont quitté la ville, Igor Faramazian a décidé d'y rester, et de tenir un journal sur ce qu’il voit autour. Le magazine ukrainien Reporter publie les passages rédigés entre les 17 et 27 juillet.

17 juillet

Ne me dites pas qu'il ne sert à rien de répéter des banalités. Il ne servirait à rien de les répéter si nous les avions apprises par cœur, ces vérités que l'on dit banales. Et pas seulement apprises mais comprises, réalisées, acquises…Celle-ci, par exemple, qui dit que « la violence engendre la violence ». Nous ne nous l’étions pas appropriée. Et maintenant, nous le payons. Autant ceux qui sont pour une Ukraine unie que ceux qui sont contre.Mais pourquoi sommes-nous si obtus ?!On me dit parfois que je reste coincé au milieu, que je ne suis pas capable de déterminer avec qui et pour quoi je suis. Mais si je n'ai encore tué personne et que je n'y songe toujours pas, cela ne signifie absolument pas que je n’ai pas fait mon choix. Ça veut juste dire que je ne veux pas avoir recours à la violence. Parce que j'ai longtemps réfléchi, autrefois, à cette « banalité ».

19 juillet

Il y a un petit café pas loin de notre immeuble. Avant la guerre, nous n'y avions été qu'une fois avec ma femme. Ensuite, après avoir emmené les enfants dans la ville de Ladoga et être revenus, le lendemain, nous y sommes allés. Et nous y retournons depuis, de temps en temps.J'apprécie l'endroit. En ce moment, il est peu fréquenté. Parfois, notre table est la seule occupée. Le café est dans un entresol. Aux murs, il y a des images et des dessins amusants. La musique est tranquille. Quand j'y suis, j'entre dans un état de transe naturelle. C'est comme un espace hors de l'espace, un lieu où se crée l'illusion que rien d'inhabituel n'est jamais arrivé, que tout est comme avant, que tout va bien.En ressortant, évidemment, on revient à soi.Aujourd'hui, sur le chemin, nous sommes tombés sur une foule d’hommes armés. Certains passaient à côté de nous en voiture, d'autres faisaient la queue pour du pain au magasin.Puis, nous sommes arrivés à l'arrêt de bus. Nous avons vu une Jeep et une berline couper la route d'une Skoda, la forçant à s'arrêter. Deux types en camouflage avec des fusils automatiques sont sortis de la berline. Ils s'apprêtaient à se diriger vers la Skoda quand un autre gars s’est précipité hors de la Jeep, en agitant les bras et en hurlant : « Ce n'est pas lui ! Pas lui ! ». Les camouflés se sont rassis dans leur voiture et sont partis.La Skoda est restée là encore quelques minutes. Ensuite, très lentement, elle s’est mise en mouvement. J'imagine ce qu'a dû traverser l'homme assis au volant. Puis nous sommes allés au centre commercial Continent. Chez Adidas, il y avait la queue. L'attraction d'une générosité jamais vue avait toujours cours : 60 % de réduction pour mille hryvnias d'achat (environ 57 euros).Nous sommes revenus à la maison, avons regardé les infos… Un obus est tombé sur un immeuble. C'est bien, personne n’est mort.Des cafés, des soldes, des hommes en camouflage, des obus sur des immeubles…Du vrai Kafka.

21 juillet

À l'aube, la ville grondait. Le matin, la guerre en vrai a commencé. Ça brûle devant la gare. Rue Kouïbishev, on entend des bombardements sur un secteur résidentiel. Et dans le centre ville… un chantier est en cours.Je suis chez moi, je travaille. Je tente de comprendre ce qui se passe dans la ville.Dans la pièce voisine, ma femme gazouille au téléphone avec quelqu'un. J'y entre chercher une cigarette et elle, tout en gazouillant, fait un sac, au cas où il faudrait fuir l'appartement.Non, mais c'est juste l'hallu…Dans cette guerre, personne, visiblement, n'a l'intention pas même de se rendre, mais simplement d'essayer de s'entendre. Et alors, la guerre va continuer jusqu'au dernier, quand la victoire d'un des camps aura été payée par des vies de civils, de gens désarmés. Ce qui arrive déjà.Je ne parle pas d'idéologies, ni de géopolitique ou d'autres disciplines supérieures.

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Traduit par Julia Breen

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