Alexandre Borodaï : « Parce qu’il y a un monde russe »

Alexandre Borodaï, ex-Premier ministre de la république populaire de Donetsk et fils d’un célèbre intellectuel moscovite, est un des principaux inspirateurs de la rébellion russe en Ukraine. Il revient, dans une interview pour le correspondant de Novaïa Gazeta Pavel Kanyguine, sur les idées qui l’animent dans son combat.Novaïa Gazeta : On entend dire que les militaires ukrainiens ont quasi entièrement encerclé Donetsk. Les tirs d’artillerie résonnent déjà à la périphérie de la ville… [L’interview date du 13 août 2014, ndlr].Alexandre Borodaï : On entend raconter un tas de choses qui ne correspondent pas à la réalité. Ceux qu’il est convenu d’appeler les « militaires » ukrainiens – des voyous, des mercenaires, un ramassis de toutes les ordures possibles, mais aussi, dans le nombre, des soldats – tentent, oui, de nous encercler. Mais ils ont du mal. Oui, ils sont admirablement équipés techniquement. Notamment, à ce que je sais, avec tout le matériel des pays de l’ex-Traité de Varsovie – Bulgarie, Pologne… Mais ils ne nous encerclent absolument pas entièrement. Les forces de la république populaire leur en mettent plein la gueule. Et notre avantage, c’est une bonne infanterie.N.G. : N’êtes-vous pas inquiet pour votre sécurité personnelle ? Votre équipe de gardes du corps n’est pas très nombreuse.A.B. : Et vous, ça vous inquiète ? C’est bizarre.N.G. : Oh non, je ne m’inquiète pas, ne vous en faites pas.A.B. : Eh bien, merci, de ne pas vous inquiéter.N.G. : C’est simplement que ça saute aux yeux – si peu de protection à un moment comme celui-ci. Vous devez être au courant, aussi, forcément, des dernières rumeurs qui disent que les services secrets russes s’apprêtent à éliminer les leaders des républiques populaires de Donetsk et Lougansk.A.B. : Je vous rappelle que je suis citoyen de Russie, et j’ai un peu de mal à m’imaginer les services secrets de mon pays en train de manigancer une opération contre moi. Ou contre n’importe lequel des leaders des républiques populaires de l’Est. C’est de la connerie. Mes gardes du corps me protègent de l’ennemi, de la junte de Kiev [nom donné aux nouveaux dirigeants ukrainiens, ndlr], de leurs mercenaires. Mais ils ne me protègent absolument pas des services secrets russes, parce que je n’en ai pas besoin.N.G. : Vous êtes citoyen de Russie : j’aimerais savoir comment vous communiquez, comment vous parvenez à trouver une langue commune avec les habitants de cette région, citoyens d’Ukraine ?A.B. : Et pourquoi devrais-je trouver une langue commune ?N.G. : Je veux dire que vous êtes un leader de la RPD (république populaire de Donetsk), un citoyen russe…A.B. : Mais nous sommes tous des Russes ! De quelle langue commune est-ce que vous me parlez ? Si à l’époque, les divisions administratives intérieures de l’Union soviétique, qui déjà étaient très étrangement découpées, étaient devenues des frontières étatiques, qu’est-ce qui distinguerait principalement, aujourd’hui, un habitant de Donetsk d’un habitant de Rostov ? Je vais vous le dire : rien. Ils viennent tous deux d’un seul et même immense pays. Et mettez-vous encore une chose essentielle dans la tête : on me traite de séparatiste mais je ne suis pas pour le séparatisme – je suis carrément contre le séparatisme !N.G. : Qui sont les séparatistes, alors ?A.B. : Les séparatistes, c’est la junte de Kiev. Parce qu’il y a un monde russe, gigantesque, qui s’est formé durant un millénaire. C’est une civilisation commune : elle est autant russe que biélorusse et malorusse [De Malorossiya, « Petite-Russie » : région historique de l’Empire russe, ayant existé du XVIIè au XXè siècles, correspondant à la partie centrale de l’Ukraine actuelle, ndt]. Durant des centaines d’années, nous avons eu un État commun, un État forgé à la sueur et au sang.N.G. : Admettons. Mais où sont les frontières de cet État ?A.B. : Tout le monde sait où elles sont. Là où résonne la langue russe, là où a cours la culture russe, là où a coulé le sang russe…N.G. : Mais il a coulé aussi, disons, en Estonie…A.B. : Laissez-moi finir si vous voulez une interview – là, c’est vous qui faites l’orateur. Et donc, je veux vous dire la chose suivante. Ces frontières du monde russe, elles sont évidentes, et nous, précisément, nous luttons aujourd’hui contre la junte de Kiev, qui pour nous est la vraie séparatiste. Ils veulent retirer l’Ukraine de notre monde russe. L’Ukraine qui en a toujours fait partie. Kiev est la mère des villes des Russes. Et le Traité de Pereïaslav n’est pas un phénomène ponctuel dans l’histoire qui unissait alors la Rus’ moscovite à l’Ukraine [le Traité de Pereïaslav, conclu en 1654 entre la Russie et les cosaques ukrainiens, représentés par leur hetman Bogdan Khmelnitski, entérinait l’établissement d’un hetmanat cosaque sous domination russe sur la rive gauche du Dniepr, ndlr]. Nous luttons contre le séparatisme, nous participons à un processus historique qui se poursuit. Ce sont eux, à Kiev, qui ont pris une partie du monde russe, qui l’ont ratissée chez eux et y ont organisé un vaste bordel d’initiés, dirigé par une quinzaine d’oligarques n’ayant pas le moindre lien même avec l’Ukraine. Mais nous, nous luttons pour l’idée russe globale. Dont le centre se trouve, comme par le passé, dans la ville de Moscou. Et Moscou, pour nous, est la capitale aussi bien de Donetsk que de Lougansk, de Rostov et de Pétersbourg, et de tous les autres lieux où l’on parle russe, où vivent des Russes. Tout cela est élémentaire.N.G. : Dans ce cas, pour quels autres territoires en Europe voudriez-vous aussi vous battre ?A.B. : Il ne faut pas me séparer des gens qui se sont soulevés. Ce peuple s’est levé contre la junte de Kiev. Et moi, comme tous les autres volontaires, je suis venu de Russie apporter mon aide…N.G. : Je ne parle plus du Donbass ni de la junte. J’ai une question personnelle qui s’adresse à vous, en tant que leader de ce que vous avez qualifié de rébellion des Russes. Vous dites : nous ressuscitons le monde russe. Est-ce que cela concerne aussi, disons, Narva ? [Narva, ville estonienne à forte population russophone fondée par les Danois en 1223, est passée aux mains de l’Ordre de Livonie en 1346 pour être conquise par la Russie en 1558, puis reconquise par les Suédois en 1581. La ville, redevenue russe en 1704, a intégré l’Estonie en 1917, ndlr].
Les pays baltes d’aujourd’hui ne sont pas une partie du monde russe
A.B. : Bien sûr, nous pouvons débattre ensemble des frontières de l’Empire russe en l’an 1913…N.G. 

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Julia Breen

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