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La place de l’Indépendance à Kiev dans les yeux des forces spéciales

La place de l’Indépendance à Kiev dans les yeux des forces spéciales

Sergueï Koussiouk, 47 ans, colonel de police et commandant des forces spéciales de Kiev, représente aujourd’hui l’incarnation du Mal pour les partisans de l’Euromaïdan [pro-européen]. C’est sous ses ordres que la grande place de la ville a été nettoyée dans la nuit du 29 au 30 novembre, provoquant une indignation massive et l’intensification des actions de protestation. Aujourd’hui, il reçoit des centaines de SMS de malédiction. Même la direction du pays a reconnu que l’emploi de la force cette nuit-là avait été une erreur. Mais Koussiouk a son propre point de vue sur les événements – il l’exprime par le biais d’une interview à Vesti.

Rendez-vous également pour découvrir « Notre peuple me fait de la peine », une série de témoignages des forces spéciales sur les mouvements de protestation en Ukraine.

Manifestations à Kiev, La place de l’Indépendance à Kiev dans les yeux des forces spéciales
Manifestations à Kiev

 Parlons, si vous le voulez, des événements de la nuit du 30 novembre sur la place de l’Indépendance [ou Maïdan Nezalejnosti, ndlr]. Qui vous a donné l’ordre de la nettoyer  et pourquoi avez-vous agi avec autant de brutalité ?

— Personne ne donne l’ordre d’employer ou non la force. Ce qui fait que personne ne l’a donné pour Maïdan non plus. Le meeting s’est terminé vers 23h, la scène et les écrans ont été pliés. À trois heures du matin environ, les véhicules des employés des services communaux sont arrivés sur la place, afin d’installer le sapin du Nouvel An. Les manifestants qui étaient restés sur Maïdan ont tenté de leur faire obstacle. Nous avons reçu du chef de la milice de Kiev l’ordre d’assurer le maintien de l’ordre public et le travail des employés communaux. Sur Maïdan, il y avait déjà des policiers : à l’aide de mégaphones, ils demandaient aux manifestants de ne pas gêner l’installation du sapin. Une partie des gens ont donc quitté la place, il restait environ trois cents personnes, dont les visages étaient pour la plupart recouverts de masques ou d’écharpes. Ils ont commencé à se montrer agressifs. Alors qu’au début, nous n’essayions même pas de les repousser, nous nous contentions d’attendre. Ensuite, ils ont commencé de s’en prendre aux Berkout [forces spéciales, ndlr]. Dans les mains, les gars avaient des bâtons, des tiges métalliques, des pierres, des chaînes. Nous avons reçu des bocaux de conserve en verre, quatre pétards, des fusées. Ils ont utilisé du gaz lacrymogène. Ils avaient même deux gaffes de pompier ! Pendant ce temps, d’autres gens, qui se tenaient autour de la stèle, ont commencé de nous jeter divers objets.

— Et pour cette raison, vous avez eu recours à la force ?

— Selon les articles 13 et 14 de la loi ukrainienne « Sur la milice », un agent a le droit d’employer des moyens à des fins d’auto-défense, et la matraque en caoutchouc en est un. Donc, nos combattants n’avaient pas besoin d’ordre pour s’en servir : chacun prend cette décision individuellement dans le cas où sa vie et sa santé sont menacées. L’opération n’a pas duré plus de 30 minutes. Cette nuit-là, 13 agents des Berkout ont été blessés.

— Vous avez vu des enfants sur place ?

— Les visages de la majorité des attaquants étaient dissimulés. 35 personnes ont été arrêtées au cours de cette opération – parmi eux, il n’y avait pas d’enfants. Il y avait en revanche des étudiants. Nous n’avions pas le choix : nous avons arrêté les participants les plus actifs, ceux qui résistaient et manifestaient de l’agressivité envers les agents de la milice.

— Est-ce que des députés du peuple étaient présents là-bas, à Maïdan ?

— Au cours de la confrontation entre les manifestants et les agents de la milice, il n’y avait pas de députés du peuple. Mais avant, au moment où les Berkout se sont dirigés vers Maïdan, les députés du peuple ont quitté la place en se séparant vers divers côtés. Certains sont montés par la rue Institoutskaïa, d’autres vers la rue Kreschatik. Sur Institoutskaïa, notamment, ils nous ont vus. Certains députés sont arrivés sur Maïdan seulement après l’arrivée des ambulances.

— On dit aujourd’hui que la dispersion de Maïdan était absurde et a joué le jeu de l’opposition, vu qu’elle a réchauffé les humeurs protestataires. Qu’en pensez-vous : pourriez-vous avoir été utilisés par certaines forces pour « piéger » le président ?

— Si l’on prend en compte les déclarations qui viennent de l’opposition, ils auraient eu l’intention de dissoudre les meetings, mais ils ont été indignés par la dispersion de Maïdan – c’est possible. Si l’on considère la présence sur Maïdan de groupes radicaux de jeunes gens entraînés et possédant des moyens de fortune, je ne pense pas qu’il s’agissait d’une manifestation pacifique. Il a été planifié à l’avance que la milice viendrait. Mais par qui – ça, je ne sais pas.

— Parlons des événements du 1er décembre sur la rue Bankovaïa. Pourquoi, dès qu’on a appris que des colonnes s’apprêtaient à prendre d’assaut l’administration présidentielle, n’a-t-on pas distribué aux agents protégeant le bâtiment des boucliers et d’autres moyens de défense ?

— Au départ, ce sont les agents des forces intérieures qui se trouvaient sur place. Et si on ne leur a pas donné de boucliers métalliques, c’est parce que personne ne s’attendait à ce que la foule soit si agressive, vu qu’il n’y avait pas eu de cas de ce genre à Kiev avant ces événements.

— Pourquoi les Berkout n’ont-ils pas sur le champ encerclé les provocateurs ?

— Initialement, la mission était d’empêcher l’attaque, qu’ils ne prennent pas l’administration présidentielle. Quant à l’encerclement… de la part des Berkout, ça aurait eu l’air d’une provocation. Donc nous avons tenu une défense stricte, aussi longtemps que possible. Et quand les événements ont commencé de prendre le tour qu’ils ont pris – la milice a commencé d’employer la force. Pourquoi l’opposition, en annonçant que des provocateurs se trouvaient parmi les manifestants, n’a-t-elle pas demandé à la milice de les retenir – ça, je ne le comprends pas. Pourquoi n’ont-ils entrepris aucune action à ce moment-là ? Ensuite, quand ils ont pris la parole sur Maïdan, les leaders ont dit qu’il y avait eu là-bas des provocateurs, après quoi ils ont commencé de défendre activement les personnes qui avaient été arrêtées sur place…

— On recense beaucoup de journalistes parmi les victimes des agissements des Berkout sur le lieu des événements. Pourquoi ont-ils été frappés, alors qu’il était visible qu’ils étaient en train de filmer et de prendre des photos ? Quelles instructions avaient les Berkout relativement au travail avec les journalistes au cours de la répression des désordres de masse ?

 Nous n’avons aucune instruction particulière relativement aux journalistes. Personne n’a le droit de décider comme ça, simplement, de frapper un journaliste, pas plus que n’importe quel autre citoyen. Si on recense près de 40 journalistes parmi les victimes, je peux imaginer combien ils étaient en tout dans la foule ! Et d’ailleurs, certes les journalistes observaient, filmaient, mais pas un n’est intervenu pour les soldats qui étaient frappés à coups de chaînes, à qui on lançait des pavés, sur qui, à la fin des fins, on a envoyé un tracteur. Je pense que les journalistes doivent aussi avoir le sens du devoir citoyen ! Des soldats se font pratiquement tuer sous leurs yeux, et ils se contentent de filmer leur reportage – ça, je ne le comprends pas.

 Une information circule selon laquelle les agents Berkout des régions occidentales d’Ukraine refusent d’obéir. Correspond-elle à la réalité ?

 C’est de la désinformation. Tous les agents détachés chez nous depuis les régions occidentales d’Ukraine remplissent leur devoir au niveau requis. Vu qu’ils ne reçoivent pas d’ordres criminels ni contraires au droit.

« Notre peuple me fait de la peine », une série de témoignages des forces spéciales sur les mouvements de protestation en Ukraine

 « Notre peuple me fait de la peine »

Beaucoup d’Ukrainiens ont littéralement haï les combattants des forces spéciales Berkout pour la dispersion sanglante des manifestants dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre. En signe de protestation, les habitants de Kiev ont bloqué la base des forces d’intervention spéciales. Et le parti Oudar de Vitaliï Klitchko a inscrit les combattants des Berkout à la liste des « ennemis de Maïdan ». Le correspondant de AiF.ru a tenté de découvrir ce que les combattants des Berkout eux-mêmes pensent de l’Euromaïdan.

La place de l’Indépendance à Kiev dans les yeux des forces spéciales
Les Berkout et l’Euromaïdan

Les noms ont été changés sur demande des agents des forces spéciales. 

Alekseï, 26 ans, sergent

– Je suis ici depuis déjà dix jours. L’Euromaïdan a commencé quand je suis entré dans le service. J’ai aussi participé à ce nettoyage. On nous a piégés. Selon les ordres, nous allions « protéger les manifestants des nationalistes ». Il en est sorti ce qu’il en est sorti.

J’envie les manifestants. Ils peuvent rentrer chez eux, se laver, manger une nourriture normale. Ici, tu dors dans l’autocar, tu manges des rations sèches deux fois par jour. Merci aux  gens qui tiennent les piquets, ils nous donnent à manger parfois.

Un vieux nous a apporté du salo, des patates et du pain. On nous a ordonné de ne rien accepter d’eux, pour ne pas qu’on nous empoisonne. Mais nous acceptons. Il n’y a pas grand choix : soit ils nous empoisonnent, soit nous mourons de faim.

Nikolaï, 34 ans, capitaine

– Notre officier politique nous dit chaque jour quelle saleté c’est que cette Europe. Sans doute pour soutenir l’esprit de combat. C’est son travail. Mais moi, si je n’étais pas en uniforme ici, je serais probablement là-bas avec les gens. Pourquoi ? C’est quoi, cette question ? Moi, ce n’est pas l’Europe qui ne me convient pas. C’est le pouvoir qui ne me convient pas. Les gens chez nous vivent à peine à leur faim. Moi, je gagne 20 000 roubles russes. Et pour le pays, c’est considéré comme bien. Les autres, ils ne ramassent même pas 10 000. Maintenant imaginez-vous de vivre avec ça !

Sergueï, 25 ans, officier responsable

– À quoi je pense maintenant ? À ma femme. Elle doit bientôt accoucher. Elle est toute seule depuis déjà huit jours. Je suis très inquiet. Ici, je protège ma femme et mon futur enfant.

Les manifestants nous demandent de quitter la place, de prendre leur côté. Et moi, pour parler franchement, je suis effectivement pour le départ de Ianoukovitch, tout comme la majorité de nos gars d’ailleurs. Mais prendre le parti des manifestants, comme ça, je ne peux pas : je trahirais l’Ukraine, ce serait le début de la guerre.

Taras, 22 ans, simple soldat

– Aujourd’hui, des filles ont posé devant nous des bouquets de cœurs de couleurs avec écrit « Ne frappe pas ». C’est tout juste si je ne me suis pas mis à pleurer. Dans la nuit de la dispersion, on nous a tout simplement piégés. Ils ont donné un ordre sur les nationalistes. Qui a commencé la bagarre alors, je ne peux pas dire. Des bûches brûlantes nous sont arrivées dessus. Et quoi, il fallait que je reste là à endurer tout ça ?

Notre peuple me fait de la peine. Ici, les étudiants de l’Euromaïdan nous disent que nous sommes des soudards idiots. Qu’il nous faut destituer le pouvoir, entrer dans l’Europe, et que la vie se transformera en bonbon en chocolat. Franchement, ils sont ridicules à entendre.

Oleg, 36 ans, major

Je voudrais bien moi-même savoir quand tout ça va se terminer. Cela aurait dû être le cas samedi dernier. Mais quelqu’un nous a piégés avec le nettoyage sur la Bankovaïa [les affrontements entre les manifestants et les Berkout dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre et dans la soirée du 1er décembre, ndlr], les protestations se sont enflammées de nouveau. Le peuple s’est mis à nous haïr. Je ne sais même plus à qui ça profite : sans doute à ceux ici qui blanchissent de l’argent sur notre compte.

Actuellement, nous avons un ordre tacite de ne pas toucher au peuple, quoiqu’ils fassent, de patienter. De patienter assez longtemps, probablement, pour que l’Europe voie quel peuple ils invitent chez eux.

  1. Kharkiv, Ukraine. Premièrement, en Ukraine le policier peut donner une interviw avec la permission de son chef et rédigéé par le presse-centre du département de police régionale ou centrale.
    Deuxièmement, Aujourd’hui le ministre de l’Intérieur ne veut pas quitter sa fonction (aller en démission), au contraire ses adeptes font tout le possible pour le garder au pouvoir.
    En général, la police ukrainienne est bien préparée, mais elle se trouve sous la pression du régime antidémocratique et on l’utilise souvent contre son peuple. C’est très mal. C’est pourquoi il y a beaucoup de policiers en retraite qui sont à l’EuroMaidan avec les manifestants, comme, par exemple, le général de police Yiarema, le général-colonel de police Moskal et les autres.

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