M. Gasser, cheffe de la Croix-Rouge en Syrie : « Les militaires russes nous ont énormément aidés »

« Moscou a joué un rôle primordial »


Dans un entretien accordé à Kommersant, Marianne Gasser, cheffe de la délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Syrie, fait le point sur la situation à Alep et à Raqqa, mais aussi sur sa collaboration avec l’armée russe.

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Véhicule de la Croix-Rouge en Syrie. Crédits : CICR/FB

Kommersant : Savez-vous combien d’habitants d’Alep ont quitté la ville lors de son évacuation et combien d’entre eux y sont déjà retournés ?

Marianne Gasser : Alep fait partie des villes qui ont été les plus touchées par le conflit. La situation humanitaire y était catastrophique. La majorité des habitants de l’est de la ville [contrôlé par les groupes d’opposition, ndlr] ont cherché à fuir. En une semaine, lors de l’opération d’évacuation du secteur, le CICR a aidé entre 35 et 36 mille personnes à quitter l’agglomération. D’autre part, 50 à 60 mille habitants avaient déjà quitté cette partie de la ville d’eux-mêmes, fuyant les combats incessants et les tirs de snipers. Enfin, selon nos estimations, dès 2012-2013, 4 à 5 mille personnes ont fui les zones rurales des environs d’Alep, d’Idleb et de Homs. Tous ces gens ont trouvé refuge dans des camps, des bâtiments d’écoles ou chez des parents à Alep-Ouest.

Aujourd’hui, cependant, près de 80 000 Syriens sont déjà retournés dans la partie est d’Alep, bien que la majorité des habitations de la zone soient endommagées ou détruites. Peu leur importe que leurs domiciles n’aient plus de fenêtres ou de portes, les familles tiennent à rentrer malgré tout. Et nous, au CICR, nous nous efforçons d’aider de notre mieux à la reconstruction de ces maisons, avec l’aide des autres organisations humanitaires.

Kommersant : Que pensez-vous du rôle joué par la Russie à Alep ?

M.G. : Nous avons été en lien étroit avec les militaires russes, qui nous ont énormément aidés avant et pendant l’évacuation des civils. L’armée russe reste présente à Alep et poursuit ses opérations de déminage. Dans l’ensemble, Moscou a joué un rôle primordial, et nous souhaitons poursuivre, voire approfondir cette collaboration, surtout en Syrie.

Kommersant : Avez-vous été en contact avec l’armée turque, qui conduit, dans le nord du pays, son opération « Bouclier de l’Euphrate » ?

M.G. : Non. La situation avec la Turquie est complexe, et je ne souhaite pas la détailler maintenant. De plus, des combats épouvantables ont lieu  dans cette zone, et nous ne pouvons tout simplement pas nous y rendre.

Marianne Gasser et des enfants syriens.
Marianne Gasser avec des enfants syriens. Crédits : CICR/FB

Kommersant : Avez-vous déjà commencé à évacuer Raqqa [considérée comme la capitale de l’Etat islamique en Syrie, ndlr] ? Quelles leçons avez-vous tirées de l’expérience d’Alep ?

M.G. : À la différence d’Alep, nous n’avons aucune équipe à Raqqa. Et ce, parce que nous n’avons aucun contact avec l’État islamique, qui contrôle la ville. Néanmoins, si les habitants de Raqqa souhaitent fuir, nous sommes prêts à les aider. Même si notre accès à cette localité dépendra de nombreux facteurs.

Pour chaque déplacement sur le territoire syrien, nous devons obtenir l’autorisation de Damas, mais aussi des groupes d’opposition qui contrôlent les zones où nous voulons nous rendre. Nous aurons besoin de ces autorisations pour Raqqa également, au risque de courir un trop grand danger – et d’y exposer aussi la population civile. Une chose est certaine en tout cas : à Raqqa, les choses seront bien plus compliquées qu’à Alep.

Kommersant : Combien de personnes faudra-t-il évacuer de la ville, selon vous ?

M.G. : Plusieurs scénarios sont possibles. Les gens peuvent vouloir partir pour Deir ez-Zor [contrôlée par les Kurdes, ndlr] ou même pour Alep. À l’heure actuelle, il est très difficile de donner des chiffres.

Kommersant : Vous dites n’avoir aucun contact avec l’État islamique. Vous est-il arrivé de négocier avec d’autres groupes reconnus comme terroristes par la Russie, les États-Unis ou la Turquie ?

M.G. : Il existe en Syrie une multitude de groupes d’opposition, très disparates. Et évidemment, nous avons été en contact avec eux, y compris avec le Front al-Nosra, aujourd’hui rebaptisé Front Fatah al-Cham. Sans cela, nous n’aurions pas pu venir en aide à plusieurs milliers de Syriens. L’évacuation d’Alep, notamment, était totalement inenvisageable sans un accord avec al-Nosra. Et nous avons aussi essayé de prendre contact avec l’État islamique et nous continuons à le faire. En vain, d’ailleurs, même par le biais d’intermédiaires.

Crois rouge syrie
Médecins de la Croix-Rouge en Syrie. Crédits : icrc.org

Kommersant : Êtes-vous accompagnés de gardes du corps armés lorsque vous vous rendez à ce genre de négociations ?

M.G. : Aucun collaborateur du CICR ne porte d’arme, de gilet pare-balles ni de casque. Nous demandons simplement à toutes les parties du conflit de respecter notre emblème : la croix ou le croissant rouge. En Syrie, les voitures blindées sont notre seule protection.

Kommersant : Pourriez-vous établir une sorte de classement des régions syriennes en fonction de la gravité de la situation humanitaire ? Qui contrôle les territoires les plus sûrs ?

M.G. : C’est très compliqué de comparer les régions : elles ont toutes souffert ! Bien entendu, les gens fuient en premier lieu les zones assiégées, les zones difficiles d’accès. Toutefois, la majorité de ceux qui sont partis ont trouvé refuge dans les territoires contrôlés par le gouvernement.

Kommersant : Les groupes d’opposition vous aident-ils à reconstruire les maisons et les infrastructures, dans les territoires qu’ils contrôlent ?

M.G. : Non, car les combats continuent. Aucune reconstruction d’envergure n’a encore été entamée, même dans les zones contrôlées par le gouvernement.