Pas de répercussion diplomatique après le raid aérien russe contre l’armée turque en Syrie

Vladimir Poutine a exprimé ses condoléances à son homologue turc


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Jeudi 9 février, dans la zone d’Al-Bab, au nord de la Syrie, un avion militaire russe a tiré par erreur sur des soldats turcs qui menaient une opération au sol contre les détachements de l’ État islamique, qui contrôlent la ville. C’est le deuxième incident grave, ayant causé des pertes humaines, qui survient entre les forces armées des deux pays en Syrie depuis le début de la guerre. Que s’est-il passé ? Décryptage de Kommersant.

Explosion Syrie russie
Explosion en Syrie. Crédits ; ministère de la défense russe

« Des avions militaires qui visaient des sites de l’État islamique ont touché par erreur un bâtiment où se trouvaient des soldats turcs, participant à l’opération Bouclier de l’Euphrate », a indiqué jeudi l’état-major de l’armée turque. « Ces frappes ont fait trois morts et 11 blessés parmi les soldats turcs », a-t-il ajouté.

À l’issue d’une réunion d’urgence entre le chef de l’état-major russe, Valeri Guerassimov, et son homologue turc, Hulusi Akar, le ministère russe de la défense a indiqué que « les deux parties s’étaient entendues sur la nécessité d’une coordination plus étroite des actions conjointes, ainsi que d’un échange d’informations sur la situation au sol. »

Un peu plus tard, en séance du Conseil de sécurité de la Fédération, le ministre russe de la défense, Sergueï Choïgou, a souligné que les autorités militaires des deux pays avaient exprimé leur volonté d’améliorer « le mécanisme de prise de décisions concernant les actions conjointes de lutte contre les terroristes en Syrie ». Les responsables militaires se sont limités, jeudi, à ces commentaires.

« Aucune déviation critique »

Selon les sources de Kommersant au sein de la direction de l’armée russe, les états-majors et les commandements des forces aériennes des deux pays s’étaient préalablement mis d’accord sur les cibles des frappes, dont les coordonnées avaient été déterminées sur la base de renseignements satellites et fournis par les agents de terrain.

En outre, les équipages des avions russes – bombardiers tactiques Su-24M et Su-34, chasseurs Su-25CM – avaient suffisamment d’heures de vol, et la majorité des membres avaient déjà effectué des missions militaires en Syrie. Ces avions précisément, conjointement avec des équipages de F-16 et de F-4 Phantom II turcs, avaient notamment bombardé les combattants terroristes, à Al-Bab, les 18, 21 et 26 janvier (détruisant respectivement 36, 22 et trois cibles). Les militaires russes et turcs ayant analysé ces opérations conjointes avaient émis des conclusions tout à fait satisfaisantes, et décidé de poursuivre l’expérience.

Enfin, selon les informations recueillies par Kommersant, la préparation du vol de jeudi ne s’est en rien distinguée des précédentes. Munis de leur ordre de mission, les avions ont décollé de la base aérienne de Hmeimim, dans la province de Lattaquié, et pris la direction d’Al-Bab. Reconnaissant les cibles, les pilotes ont lancé leurs bombes à 8h40 du matin environ, sans déplorer, ont confié les soldats eux-mêmes, aucune « déviation critique ».

De retour à la base de Hmeimim, les aviateurs russes ont rapporté les faits à leurs chefs, qui ont immédiatement transmis l’information au haut commandement militaire et politique à Moscou. Selon les interlocuteurs de Kommersant, la tragédie pourrait avoir été causée par un déplacement non concerté des forces terrestres turques vers la zone ciblée par l’aviation russe. Une enquête conjointe devra confirmer ou infirmer cette hypothèse.

carte syrie al bab
Crédits : Liveuamap/Liberation

Pas de conséquence diplomatique

Dès la diffusion des premières nouvelles sur la tragédie – alors que l’on ne savait pas encore précisément qui avait visé les positions turques – les présidents Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, manifestement déjà au courant des détails de l’événement, se sont parlé au téléphone. Le dirigeant russe a exprimé ses condoléances à son homologue turc. Vingt minutes environ après cette conversation, les représentants du haut commandement turc ont, les premiers, confirmé publiquement l’implication des forces aériennes russes dans la catastrophe.

« En téléphonant au président turc et en lui faisant part de ses condoléances, Vladimir Poutine a fait preuve d’une grande intelligence », estime Kerim Has, expert pour l’Organisation internationale des recherches stratégiques d’Ankara, cité par Kommersant. Le chercheur est persuadé que cette affaire d’Al-Bab ne fera que pousser les commandements militaires des deux pays à mettre en place une coordination plus étroite de leurs actions conjointes en Syrie.

Au vu des premières réactions officielles à Ankara (les responsables militaires autant que politiques ont expressément souligné qu’il s’agissait d’une erreur involontaire de la part de l’avion russe), on peut penser que cet incident tragique ne provoquera en effet aucun refroidissement dans les relations avec Moscou. Nous sommes aujourd’hui dans un contexte politique tout à fait différent de celui qui régnait en novembre 2015 quand, alors que la Russie et la Turquie ne se tenaient pas du même côté des barricades dans le conflit syrien, il avait fallu sept mois à Ankara pour présenter ses excuses à Moscou concernant la destruction du bombardier Su-24 russe par ses forces armées.

Les deux pays se sont visiblement rapprochés depuis, ce dont témoigne leur initiative conjointe pour la paix en Syrie, qui a débouché, fin janvier, sur la tenue de négociations à Astana entre les représentants du gouvernement et de l’opposition. En outre, c’est précisément dans la région d’Al-Bab que Moscou et Ankara, qui est membre de l’OTAN, sont intervenues pour la première fois en qualité – inhabituelle pour elles – d’alliées militaires. Les avions russes et turcs ont ainsi mené plusieurs opérations conjointes contre les combattants de l’État islamique, et l’aviation russe a soutenu depuis les airs une attaque de l’armée turque sur la ville.