Meurtre de l’ambassadeur russe à Ankara : entre émotions et interrogations

Andreï Karlov a été nommé ambassadeur en Turquie en 2013.


Lundi 19 décembre, l’ambassadeur russe en Turquie, Andreï Karlov, a été abattu par balle, dans le dos, alors qu’il assistait au vernissage d’une exposition photo à Ankara. Une tragédie qui visait à saper la confiance et envenimer les relations russo-turques – mais qui n’aura pas l’effet escompté, se sont empressées d’affirmer, à l’unisson, les autorités russes et turques.

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Lors du rapatriement de la dépouille de l’ambassadeur Andreï Karlov à Moscou, le 20 décembre. Crédits : MID/Flickr

« Provocation »

Cela faisait 90 ans qu’un tel drame n’était plus arrivé. Le dernier assassinat d’une haute figure de la diplomatie russe remonte à 1927, lorsque l’ambassadeur soviétique Piotr Voïkov avait été tué à la gare de Varsovie, en Pologne.

Officiellement, tous les politiques russes et le président turc estiment qu’il s’agit d’une « provocation » contre la normalisation des relations bilatérales.

En Russie, cet assassinat est perçu comme une tentative de « saborder le processus de paix en Syrie, activement promu par la Russie, la Turquie, l’Iran et d’autres pays », a souligné Vladimir Poutine à l’occasion d’une réunion d’urgence, le soir même du drame.

Pas question, toutefois, de tomber dans le piège de cet acte provocateur, alors que les relations entre la Russie et la Turquie commencent à peine à revenir à la normale. « La seule réponse possible est le renforcement de la lutte contre le terrorisme », a insisté le président russe.

Main dans la main

Cet assassinat intervient en effet sur fond de réchauffement des relations entre Moscou et Ankara, après un an de gel, suite à la destruction d’un chasseur russe par l’aviation turque au-dessus de la frontière turco-syrienne, en novembre 2015.

La réunion tripartie, prévue le 20 décembre à Moscou entre les ministres des affaires étrangères russe, turc et iranien pour débattre de l’avenir de la Syrie, a d’ailleurs été maintenue.

À l’occasion de cette rencontre, le ministre truc des affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, a souligné que le meurtrier voulait « compromettre les succès » que Moscou et Ankara avaient atteints grâce à leurs « efforts conjoints ».

Le ministre a également assuré que les coupables seraient punis : « La Russie et la Turquie doivent savoir qui se tient derrière ce crime lâche et odieux », a-t il affirmé.

De son côté, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a annoncé qu’une équipe d’experts russes serait dépêchée à Ankara pour mener conjointement l’enquête avec les Turcs.

En hommage au diplomate assassiné, le ministre turc a enfin annoncé que la rue d’Ankara abritant l’ambassade de Russie serait rebaptisée en son honneur.

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Rencontre entre les ministres des affaires étrangères d’Iran, de Russie et de Turquie à Moscou, le 20 décembre. Crédits : MID/Flickr

L’émotion

Les plus ébranlés ont semblé être les diplomates eux-mêmes. « En apprenant la nouvelle, j’ai eu du mal à y croire. Surtout quand j’ai compris que c’était Andreï que nous avions perdu ! », a déclaré le représentant permanent de la Russie auprès de l’UE, Vladimir Tchijov, qui avait étudié aux cotés d’Andreï Karlov, avant que celui-ci ne se spécialise sur l’Orient, et lui, sur l’Occident. « Ce qui s’est passé ne s’inscrit dans aucune logique de droit international, ni morale », a-t-il souligné.

Alexandre Matsegora, ambassadeur de la Fédération de Russie en Corée du Nord et proche d’Andreï Karlov, qui avait lui-même exercé dans ce pays de 2000 à 2006, s’est dit particulièrement affecté. « Nous nous disions souvent qu’une fois en retraite, nous irions à la datcha l’un de l’autre. Mais nous n’irons pas, parce que tu n’es plus là – et qu’une moitié de moi non plus », a-t-il écrit sur le compte Facebook de l’ambassade.

Alexandre Matsegora poursuit en promettant que, le jour de l’enterrement de son ami, les cloches de l’église orthodoxe de la Sainte-Trinité, qu’Andreï Karlov avait fait construire à Pyongyang, retentiraient.

Une faille dans la sécurité

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L’assassin présumé a été identifié par les autorités turques comme étant Mevlüt Mert Altintas, un policier de 22 ans. Une perquisition a été menée à son domicile, a annoncé le parquet. Ses parents et sa soeur ont été arrêtés, selon l’agence Dogan. Crédits : capture

Au-delà de l’émotion, l’assassinat d’Andreï Karlov soulève de multiples questions dans les cercles diplomatiques. Selon une source du Courrier de Russie haut placée au ministère russe des affaires étrangères, cet attentat résulte aussi d’une grande négligence et d’une faute de la part des services de sécurité russes et turcs. « Quel que soit l’événement auquel il assiste, un ambassadeur doit être accompagné par un garde du corps. Même s’il refuse, des gens doivent le surveiller », a dénoncé notre informateur.

Par ailleurs, toujours selon notre source, chaque événement impliquant la présence d’un haut diplomate exige l’établissement d’une liste précise des invités. « C’est très étrange que le meurtrier ait pu entrer dans la galerie », souligne notre informateur.

Notre source s’interroge enfin sur le comportement du tueur, qui avait l’air parfaitement détendu, comme un garde du corps. « Comment l’a-t-on laissé se placer comme ça, dans le dos de l’ambassadeur, s’interroge-t-elle. La sécurité aurait dû réagir immédiatement ! », conclut-elle.

Karlov AndreïQui est Andreï Karlov ?

Né en 1954 à Moscou, Andreï Karlov est diplômé de l’Institut d’État des relations internationales de Moscou. Dès la fin de ses études, il rejoint le service diplomatique de l’Union soviétique. En 1992, il est diplômé de l’Académie diplomatique du ministère russe des affaires étrangères. En 2009, il prend la direction du service consulaire du ministère russe des affaires étrangères, où il coordonne les activités des missions diplomatiques de la Fédération dans 146 pays. Il avait été nommé ambassadeur en Turquie en 2013.