Affaire Karlov : comment assure-t-on la sécurité des ambassadeurs russes ?

La convention internationale de Vienne stipule que la sécurité des représentations diplomatiques et des diplomates incombe au pays d’accueil.


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L’ambassadeur de Russie en Turquie, Andreï Karlov, a été abattu dans le dos, lundi 19 décembre, alors qu’il prononçait un discours dans une galerie d’art d’Ankara. Alexandre Mikhaïlov, major-général de réserve du FSB et membre du Conseil russe de politique extérieure et de défense, revient, pour Le Courrier de Russie, sur la protection et la sécurité des ambassadeurs russes à l’étranger.

Andreï Karlov
Portrait de l’ambassadeur russe Andreï Karlov lors du rapatriement de son corps à Moscou le 20 décembre. Crédits : Sharifulin/TASS

Le Courrier de Russie : Qui assure la sécurité des ambassadeurs ?

Alexandre Mikhaïlov : La convention internationale de Vienne stipule que la sécurité des représentations diplomatiques et des diplomates incombe au pays d’accueil. Elle est assurée par la police et les services spéciaux. Le service de sécurité de l’ambassade ne protège que le périmètre interne des enclaves diplomatiques – c’est une pratique mondiale, qui concerne tous les diplomates.

LCDR : En d’autres termes, c’était à la police turque de protéger Andreï Karlov lors de cette exposition ?

A.M. : La sécurité de tout événement public impliquant la participation de diplomates étrangers doit être garantie par le pays d’accueil. En fonction de la situation dans le pays, la police et les services de renseignement déterminent les forces et les moyens nécessaires pour assurer la sécurité des personnes présentes. Dans certains cas, si les forces de l’ordre du pays d’accueil jugent que le risque est trop élevé, elles peuvent décider d’annuler l’événement – exposition ou autre.

LCDR : Des gardes du corps n’étaient-ils pas présents auprès de l’ambassadeur ?

A. M. : En matière de sécurité personnelle – ce que vous appelez les « gardes du corps » –, la décision est prise au cas par cas. En règle générale, l’ambassadeur est accompagné par un chauffeur et une escorte. Mais la participation de l’escorte à la protection physique de l’ambassadeur est discutable. Bien sûr, elle peut protéger l’ambassadeur des voyous… Néanmoins, l’utilisation d’armes en dehors de l’ambassade est proscrite. Dans le cas d’Andreï Karlov, il n’est pas certain que l’escorte, s’il y en avait une, aurait pu faire quelque chose. L’enregistrement vidéo montre que tout s’est passé très vite. L’attaque a été soudaine, par derrière… On ne voit effectivement personne de la sécurité, ce qui laisse supposer qu’il n’y avait aucun doute sur la sécurité de l’événement.

LCDR : Selon vous, qui est responsable de ce drame ?

A. M. : La réponse est univoque : c’est la police turque. Toutefois, il n’est pas question d’accuser cette dernière d’avoir orchestré le meurtre de l’ambassadeur. Cette tragédie a été rendue possible par une erreur de calcul des forces de l’ordre turques dans l’évaluation de la situation générale dans leur pays. Nous savons aussi parfaitement que la police turque est affaiblie depuis le récent putsch avorté. Aujourd’hui, il est nécessaire d’étudier en profondeur toutes les circonstances. Je ne suis partisan ni des conclusions hâtives, ni des théories du complot. Très souvent, les crimes de ce genre peuvent être organisés par des individus isolés, sans l’appoint d’organisations, même si leurs auteurs peuvent partager la vision politique de forces hostiles. Tout cela nécessite une étude posée, attentive

 LCDR : Comment le tueur a-t-il pu pénétrer dans la galerie et se placer dans le dos de l’ambassadeur ?

A. M. : Un espace d’exposition est par définition un lieu public. On peut supposer que le meurtrier possédait une invitation, ou qu’il a présenté un document quelconque. Certains affirment aujourd’hui qu’il s’est fait passer pour un agent de la sécurité de l’ambassadeur, avec des papiers officiels. Mais on ne peut pas tirer de conclusion à partir des seules informations fournies par les médias. Je le répète : cette exposition était un événement public, impliquant la présence de gens divers. Et l’apparence du tueur n’éveillait aucun soupçon.

LCDR : Quelles seront les mesures sécuritaires à prendre suite à cet assassinat, selon vous ?

A. M. : Il faut appliquer de façon complète et exhaustive les mesures en vigueur, conformes aux conventions internationales et aux législations des pays d’accueil des diplomates étrangers. Ce sera du ressort des services de sécurité et de la police turcs. Ils doivent accélérer le travail d’analyse et d’essai de nouvelles mesures de protection, en collaboration avec la sécurité de l’ambassade. Les diplomates ne doivent pas participer à des événements publics de masse en période de situations critiques. Le président russe a déjà promis qu’il prendrait des mesures contre les forces du terrorisme international. Et le thème a été abordé lors des pourparlers entre les chefs de la diplomatie russe, iranien et turc [le 20 décembre à Moscou, ndlr].