Le Courrier de Russie

Mikhaïl Gorbatchev : « Il faut tout faire pour empêcher la guerre »

L’ancien dirigeant de l’URSS Mikhaïl Gorbatchev est convaincu de la nécessité d’une nouvelle perestroïka. Propos recueillis par Andreï Arkhanguelski pour la revue Ogoniok.

Ogoniok : En 2015, nous célébrons tous un anniversaire particulier. Vous aussi. Il y a 30 ans, vous lanciez la perestroïka. Je suis un enfant de la perestroïka, son produit. Et cela reste en moi. Cependant, la majorité des gens ne comprennent toujours pas quelle est la principale valeur de la perestroïka. Que reste-t-il aujourd’hui, d’après vous, de ses idées et de ses valeurs ?

Mikhaïl Gorbatchev : Le fait qu’on ne retournera pas en arrière. La perestroïka est déjà enracinée dans l’esprit des gens. Je pense que c’est la liberté d’expression, la glasnost… À l’époque, nous-mêmes étions bouleversés par la réaction des gens à la perestroïka. Nous avons vu toutes les choses qu’ils avaient dû accumuler en eux et à quel point ils voulaient parler. Car il y a eu un temps où tu pouvais très bien raconter un jour une blague et, le lendemain, te faire, au minimum, remettre à ta place et recevoir un avertissement. Ou pire. La glasnost, c’était le principal.

La liberté de sortir du pays. Combien de gens chez nous ne pouvaient aller nulle part… Ils devaient remplir tous ces formulaires. C’est un souvenir à la fois amusant et triste. C’était pourtant notre réalité…

Il y a aussi eu le retour de la littérature, la nôtre, qui paraissait déjà à l’étranger à cette période. Combien d’écrivains, de philosophes ont été publiés. Le retour de la littérature est pour moi l’élément le plus important.

Avec la liberté d’expression, il y a aussi eu la liberté de religion. Lorsque le Politburo et les représentants du patriarcat ainsi que Pimène [patriarche de Moscou et de toute la Russie entre 1971 et 1990] se sont assis à la même table, je me souviens leur avoir dit : « Préparons une loi sur la liberté de religion. » C’était quelque chose de colossal. Le nombre d’églises à avoir ensuite été construites, tout ce qui a été restitué…

Et en politique étrangère ?! Nous avons mis un terme à la course aux armements. Nous avons éliminé deux, trois sortes d’armes nucléaires. Quand il était déjà évident qu’on pouvait se mettre d’accord, indépendamment de toute idéologie. Sans quoi on aurait pu être les victimes de cette course nucléaire…

O. : C’est tout à fait vrai, Mikhaïl Sergueïevitch. Mais le mot-clé ici est tout de même « liberté ». Or, pour l’homme post-soviétique, ce concept signifie malheureusement trop peu de choses. Celui-ci ne comprend toujours pas à quoi lui sert la liberté. Il se demande : « La liberté : pour quoi et par rapport à quoi ? » D’après vous, quelle en est la raison ? Peut-être s’agit-il d’un trait propre aux Russes – le fait de ne pas saisir la valeur de la liberté ?

M.G. : Qui sait ? Je pense aussi que l’origine de cette mentalité est peut-être historique… Avec tout ce qu’on a vécu : on a connu le servage, ensuite le stalinisme. On n’avait pas de passeport, on ne pouvait pas circuler librement… Un pays sans liberté, où on étouffait. Évidemment, l’Histoire a eu son rôle à jouer, cette expérience qui s’est transmise de génération en génération. Après tout, nous sommes tous sortis du manteau de Joseph Vissarionovitch Staline… […]