La Russie divise l’Europe et les États-Unis

Le 14 juin, le Sénat américain a approuvé de nouvelles sanctions contre la Russie et l’Iran


Maxime Ioussine, journaliste politique pour Kommersant, revient sur la réaction allemande et autrichienne à l’intensification des sanctions américaines contre la Russie.

Sigmar Gabriel Poutine
Vladimir Poutine et Sigmar Gabriel. Crédits : kremlin.ru

Le chef de la diplomatie allemande, Sigmar Gabriel, et le chancelier autrichien, Christian Kern, ont adopté une posture sans précédent à l’égard d’un allié clé de leurs deux pays : les États-Unis. Une déclaration commune des deux hommes, publiée sur le site du ministère allemand des Affaires étrangères, critique de façon inhabituellement sévère le durcissement des sanctions contre la Russie adopté à la quasi-unanimité, le 14 juin, par le Sénat américain.

Sigmar Gabriel et Christian Kern accusent les législateurs américains de faire le lobbying de leurs entreprises nationales (pétrolières et gazières), de tenter d’évincer les fournisseurs de gaz russes du marché européen et d’exercer une pression inadmissible sur les sociétés européennes impliquées dans la mise en œuvre du projet de gazoduc Nord Stream-2.  La menace américaine d’infliger des amendes à ces dernières est qualifiée par les responsables allemand et autrichien d’ « attaque extrêmement négative » pour les relations entre l’Europe et les États-Unis. En outre, alertent MM. Gabriel et Kern, cette annonce de nouvelles sanctions unilatérales de Washington contre Moscou risque de « réduire l’efficacité » des efforts conjugués de l’Occident pour réguler le conflit en Ukraine.

Cette démarche commune de Berlin et Vienne est remarquable par plusieurs aspects.

Premièrement, jamais des responsables de pays de l’UE aussi haut placés n’avaient critiqué la politique américaine à l’égard de la Russie de façon si brutale.

Deuxièmement, le leader informel de l’Union européenne, l’Allemagne, et l’Autriche, qui intervient de concert avec elle, prennent de facto parti, par cette déclaration, dans une lutte de politique intérieure américaine. En l’occurrence, elles se rangent du côté de l’administration de Donald Trump, qui, par la bouche du Secrétaire d’État, Rex Tillerson, a tenté de mettre en garde les sénateurs contre l’adoption de ce document dans sa forme première – mais en vain. Les deux responsables européens expriment ouvertement leur soutien « aux efforts du Département d’État visant à modifier ce projet de loi ».

Troisièmement, il s’agit d’un signal encourageant pour Moscou, qui constate que Berlin (de laquelle dépend en premier lieu la réalisation de Nord Stream-2) est prête à défendre le projet de gazoduc en cas de nécessité – et ce, même au prix d’un conflit ouvert avec le Sénat américain.

Quatrièmement, les Européens, froissés par une série de décisions récentes de Washington (et notamment sa sortie de l’Accord de Paris sur le climat) font ainsi comprendre à Donald Trump aussi bien qu’au Congrès qu’ils n’ont pas l’intention de soutenir automatiquement toutes les initiatives américaines de politique étrangère – mais seront mus, en la matière, par leurs propres intérêts et principes.

En somme, les relations entre les alliés euro-atlantiques semblent entrer dans une nouvelle ère. Et, à la surprise de beaucoup, la question russe est l’un des indicateurs de ce « changement de cap » en cours.