Le Courrier de Russie

[VIDEO] Que retenir de la première rencontre entre Poutine et Macron à Versailles ?

Que doit-on retenir de la première rencontre entre Vladimir Poutine et Emmanuel Macron le 29 mai à Versailles ? Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe, fait le point.

Lundi 29 mai, Vladimir Poutine et Emmanuel Macron se sont rencontrés pour la première fois, à Versailles, à l’occasion de l’inauguration d’une exposition consacrée au tricentenaire de la visite de Pierre le Grand en France.

Le tête à tête entre les deux chefs d’État, dans le cabinet d’angle du château, a duré près de trois heures. Plus précisément deux heures cinquante, au cours desquelles les présidents ont abordé un large éventail de grands dossiers, tels la lutte contre le terrorisme, la Syrie, l’Ukraine, les droits de l’homme en Tchétchénie ou l’intensification des relations bilatérales.

Cette visite du président Poutine en France a été faite sur invitation du président français suite à leur première conversation téléphonique, le 18 mai.

Le Courrier de Russie : Que retenir de cette première rencontre entre MM. Poutine et Macron ?

Arnaud Dubien : Tout d’abord, il faut souligner la solennité et la puissance des symboles : la rencontre a eu lieu à Versailles, où Pierre le Grand s’était rendu il y a 300 ans, et Vladimir Poutine est le premier chef d’État étranger invité par le président Macron depuis sa prise de fonction. Il s’agit clairement d’un événement diplomatique de première importance, en soi et dans la relation bilatérale.

Sur le fond, il faut retenir des signes d’ouverture sur trois dossiers : la Syrie, l’Ukraine et la relation bilatérale. Sur la Syrie, les présidents ont annoncé la création d’un groupe de travail franco-russe. On perçoit un glissement de la position française et une ouverture du côté russe, avec de nouveaux accents et de nouvelles priorités. On pourrait clairement imaginer un renforcement de la coopération antiterroriste, ce qui n’a pu être fait, pour diverses raisons, après les attentats du Bataclan en France. Mais au-delà, on perçoit surtout un début de coordination, une volonté de rapprocher les positions sur le processus politique.

C’est très positif ; la Syrie est certainement le dossier sur lequel on peut déceler le plus d’approches possible et de compatibilités nouvelles entre la Russie et la France, alors qu’il s’agissait à la base du principal dossier conflictuel entre les deux pays.

L’Ukraine, ensuite, est un dossier difficile à faire évoluer, car la situation sur le terrain est bloquée et que certains acteurs sont satisfaits du statu quo. Très clairement, les Européens, eux, n’en sont pas satisfaits, et je pense que les Russes non plus. Les deux présidents ont annoncé une réunion au format Normandie, impliquant davantage l’OSCE, qui pourrait faire une sorte d’inventaire de la situation locale.

Enfin, les deux chefs d’État ont abordé l’aspect bilatéral, avec un volet sociétal-politique et l’annonce d’un « dialogue du Trianon », qui sera peut-être l’équivalent français du dialogue de Saint-Pétersbourg entre la Russie et l’Allemagne, c’est-à-dire un forum au sein duquel les sociétés civiles ont vocation à se rencontrer et discuter. Et d’un autre côté, il y a eu la mention par le président Poutine des relations économiques franco-russes, qui sont plutôt bonnes.

LCDR : Vladimir Poutine a rappelé que les intérêts unissant les deux pays étaient plus importants que le contexte politique actuel et longuement loué le milieu d’affaires franco-russe en Russie. Est-ce un bon signe pour les entreprises françaises et l’investissement en Russie ?

A.D. : Certainement, la dynamique du commerce bilatéral est plutôt bonne. Comme l’a souligné le président russe, les entreprises françaises n’ont pas quitté la Russie pendant la crise, à la différence de nombreuses sociétés allemandes, britanniques ou américaines, et les investissements français n’ont pas diminué.

Au contraire, la France est aujourd’hui le premier investisseur étranger en flux, devant l’Allemagne. 33 entreprises du CAC40 sont présentes en Russie.

D’autres, qui n’en font pas partie, y sont aussi très actives, comme Auchan, Leroy Merlin, Bonduelle, Yves Rocher et d’autres. L’enjeu économique est majeur dans la relation bilatérale.

La Russie est un marché important pour la France et un partenaire industriel, y compris dans des domaines de souveraineté – et c’est encore le cas après la crise ukrainienne et les sanctions –, comme l’aérospatiale et l’aéronautique civile. La relation économique a bien résisté et les acteurs sont décidés à poursuivre et amplifier leur coopération. Et, apparemment, ils y sont encouragés au plus haut niveau des États français et russe.

« Emmanuel Macron n’est pas un néo-conservateur »

LCDR : Lors de cette conférence de presse commune, Emmanuel Macron a été à la fois élogieux vis-à-vis de la Russie, notamment dans son discours-bilan d’ouverture, et très ferme lors de la séance de questions-réponses. Quel président veut-il être, dans la relation avec la Russie ?

A.D. : Le président Emmanuel Macron veut s’inscrire dans une tradition diplomatique française qu’il a lui-même qualifiée de « gaullo-mitterrandienne ». Il souhaite restaurer un rôle pour la France sur la scène internationale, dans un angle différent de celui de De Gaulle ou Mitterrand mais avec la même volonté de rappeler que la France est une puissance indépendante, nucléaire, possédant une voie singulière et, dans le même temps, des alliances, des fi délités qui ne sont pas exclusives et qui n’empêchent pas de discuter, par exemple avec la Russie – un pays qui a été notre allié à l’époque et avec lequel nous entretenons une relation extrêmement ancienne, diversifiée, riche et mutuellement avantageuse. Il s’agit d’un retour aux classiques de la diplomatie française, qui marque une rupture avec François Hollande.

On a beaucoup reproché à Emmanuel Macron, en France, d’être le simple héritier de la politique de François Hollande. Mais ce n’est pas ce que l’on observe depuis quelques jours au plan diplomatique. Emmanuel Macron rompt clairement avec l’héritage de François Hollande, généralement perçu comme médiocre.

Contrairement à ce que beaucoup pensaient, y compris à Moscou, Emmanuel Macron n’est pas un néo-conservateur ; il s’inscrit dans une tradition plus classique. C’est plutôt encourageant en soi et surtout pour la relation franco-russe.

« Vladimir Poutine est dépendant de Kadyrov »

LCDR : Le chapitre classique des droits de l’homme, cette fois-ci, a mis en avant le dossier des persécutions d’homosexuels en Tchétchénie. La question est-elle en passe de devenir une pierre d’achoppement entre la France et la Russie ?

A.D. : C’est un sujet sensible à plusieurs titres, car il ne concerne pas seulement Moscou mais aussi et surtout la Tchétchénie – et on sait combien les relations entre le centre fédéral et la république dirigée par Ramzan Kadyrov sont complexes.

S’occuper de ce dossier signifierait, pour le président russe, faire pression sur Kadyrov, dont il est aujourd’hui dépendant pour la stabilité dans le Caucase du Nord et d’autres dossiers.

Il n’est donc pas certain que Vladimir Poutine, au vu de tout ce qu’il demande à Kadyrov d’une part, et de la complexité des dossiers entre Grozny et Moscou d’autre part, considère très opportun, aujourd’hui, de monter au créneau. Par ailleurs, la défense des minorités sexuelles n’est clairement pas une cause populaire en Russie.

D’un autre côté, c’est manifestement un sujet que les Européens ne « lâcheront » pas, populaire dans la presse occidentale et dommageable à l’image de la Russie. Botter en touche n’est donc certainement pas une option pour Moscou.

LCDR : Que penser de la critique d’Emmanuel Macron à l’encontre de Spoutnik et Russia Today, à laquelle Vladimir Poutine n’a pas réagi ?

A.D. : Je ne suis pas certain que M. Poutine ait été ravi d’entendre les représentants de Russia Today ramener sur le devant de la scène cette question de la campagne électorale. [Le mouvement En Marche ! n’a pas autorisé RT France ni Spoutnik à couvrir la soirée électorale d’Emmanuel Macron, accusant les deux médias d’être « des agences de propagande de l’État russe » et de véhiculer de « fausses informations », ndlr.]

Pourtant, aborder ce thème s’est avéré finalement positif. La réponse du président Macron, ferme et courtoise, place une partie de nos amis russes face à leurs responsabilités, car certains propos et pratiques d’organes de presse russe sont effectivement extrêmement néfastes pour la relation bilatérale et sapent les efforts de ceux qui travaillent à son rétablissement.

LCDR : Vladimir Poutine a souligné que plusieurs russophones faisaient partie de l’entourage d’Emmanuel Macron. De qui s’agit-il ?

A.D. : J’imagine qu’il s’agit principalement de Philippe Étienne, le nouveau conseiller diplomatique de M. Macron, qui parle effectivement russe, a été en poste à Moscou au début des années 1990 et devait y retourner en tant qu’ambassadeur avant cette nomination récente. On sait d’ailleurs que M. Étienne a joué un rôle majeur dans l’organisation de cette remarquable rencontre à Versailles.