Le Courrier de Russie

Poutine au Japon pour des Kouriles russo-japonaises

Le président russe Vladimir Poutine s’est rendu au Japon les 15 et 16 décembre. Au programme de cette visite officielle : coopération, affaires et, surtout, îles Kouriles. Bilan.

Vladimir Poutine et Shinzo Abe, le 15 décembre, à Nagato. Crédits : kremlin.ru

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Eaux thermales, rizières et forêts : le Premier ministre japonais Shinzo Abe avait misé sur sa bourgade natale de Nagato et son calme typiquement nippon pour accueillir cette visite du président russe – la première depuis onze ans. « Il est toujours plus facile de discuter en province », commentait Vladimir Poutine, satisfait, à la veille de son départ.

Afin de marquer le coup, le chef de l’État russe, pour sa part, a fait le déplacement avec la quasi-totalité de son gouvernement, dont les ministres du commerce, des ressources naturelles, de la santé et de l’énergie, ainsi que plusieurs grands chefs d’entreprise.

Ces derniers ont signé 68 mémorandums et autres accords de coopération avec des partenaires japonais, rapporte l’agence de presse russe RIA Novosti. Dans le domaine de l’énergie, on notera la signature d’un mémorandum sur le développement du gisement de charbon Elguinskoïé, en Yakoutie, et l’accord entre le géant pétrolier russe Rosneft et les corporations japonaises JOGMEC et INPEX sur le développement de recherches géologiques sur le plateau continental en mer du Japon.

Côté nouvelles technologies, l’Université technique de communication et d’informatique de Moscou va développer avec l’Institut national des technologies d’information et de communication du Japon des systèmes 5G et l’Internet des objets. ABBYY, concepteur russe de logiciels d’intelligence artificielle, coopérera avec les japonais Fujitsu et PFU sur la création de solutions de traitement de documentation écrite en plusieurs langues.

Enfin, les Japonais de Sojitz Corporation veulent construire une usine d’ammonium au Tatarstan – avec leurs compatriotes de Mitsubishi Heavy – et prendre en charge la reconstruction de l’aéroport de Khabarovsk, en Extrême-Orient, tandis que la corporation d’État japonaise Organisation pour le développement des nouvelles technologies énergétiques et industrielles veut créer un site de traitement des déchets à Oulan-Oude, en Bouriatie.

« Je pense que les abondantes ressources de la Russie, ses hautes technologies et sa main-d’œuvre d’excellence deviendront un puissant moteur de développement local et contribueront, à terme, à garantir la stabilité de la région. Le Japon veut marcher aux côtés de la Russie sur la voie de la prospérité », a déclaré Shinzo Abe, à l’issue des séances de signatures.

Vers des Kouriles russo-japonaises ?

Vladimir Poutine et Shinzo Abe, le 15 décembre. Crédits : kremlin.ru

Les militants de l’extrême-droite japonaise réunis aux alentours de l’hôtel de la délégation russe – une centaine de personnes en tout –, quant à eux, n’ont pas accueilli avec autant de joie ces annonces de future coopération russo-japonaise. Et pour cause – ils étaient venus demander autre chose : le retour des îles Kouriles au Japon.

Les Kouriles forment un archipel à l’extrême nord du Japon, à la pointe sud du Kamtchatka russe, entre la mer d’Okhotsk et l’océan Pacifique. Le Japon revendique quatre de ces îles – Itouroup, Kounachir, Chikotan et Habomai –, invoquant le Traité d’amitié et de paix russo-japonais de 1855, signé par l’amiral russe Poutiatine, par lequel la Russie les lui offrait. Moscou, pour sa part, assure que la souveraineté russe sur ces îles est incontestable et conforme au droit international, l’URSS les ayant récupérées à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

Depuis les années 1950, les deux pays n’ont jamais réussi à s’entendre sur la question, devenue le litige n°1 dans leurs relations. Pas étonnant, donc, que cette visite officielle du président Poutine ait été présentée, par la presse des deux pays, comme une occasion de remettre le thème de l’appartenance des Kouriles sur la table – et peut-être, a-t-on pu lire, de voir les îles retourner dans le giron du Japon.

S’il n’est rien arrivé de tel, la journée de négociations entre Vladimir Poutine et Shinzo Abe a toutefois permis à un rai de lumière de filtrer au bout de l’impasse. À l’occasion de la conférence de presse finale, le président russe a notamment déclaré qu’il fallait « cesser de jouer » avec ces îles.

« Nous devons mettre fin à la partie de ping-pong historique qui se joue autour de ces territoires. Il faut comprendre une fois pour toutes que les intérêts fondamentaux du Japon et de la Russie exigent un arrangement final et de long terme », a martelé Vladimir Poutine, soulignant qu’il était « naïf » de penser que la question pouvait se résoudre en deux journées.

Le président russe a également promis de faciliter l’accès aux îles Kouriles pour les Japonais qui y avaient autrefois de la famille, afin, par exemple, de se rendre sur leurs sépultures. Les deux dirigeants ont même laissé entendre que des citoyens des deux pays pourraient cohabiter sur ces territoires.

« Je me suis entendu avec le président russe sur la création d’un régime spécial visant à établir sur ces îles des activités économiques communes, a indiqué Shinzo Abe, à l’origine de cette idée. Nous devons faire en sorte que les Russes et les Japonais puissent bâtir des relations avantageuses pour tous. »

Et Vladimir Poutine de conclure : « Ces îles peuvent tout à fait cesser d’être une pomme de discorde entre la Russie et le Japon. Elles pourraient même, à l’inverse, unir nos deux pays. »

L’ombre des États-Unis

Le président russe n’a, en outre, pas manqué de rappeler le rôle majeur qu’avaient joué les États-Unis, dans les années 1950, dans le blocage du processus visant à trouver un accord de paix entre l’URSS et le Japon.

« En 1956, alors que l’Union soviétique et le Japon étaient presque arrivés à une résolution du conflit en signant la déclaration commune soviéto-japonaise [l’URSS était alors prête à céder au Japon deux des îles Kouriles, Chikotan et Habomai, ndlr], les États-Unis – c’est un fait historique – ont posé à Tokyo un ultimatum : si le Japon entreprenait quoi que ce soit allant à l’encontre des intérêts américains, l’île d’Okinawa passerait sous juridiction américaine », a rappelé Vladimir Poutine.

Le Japon avait alors été contraint de faire marche arrière, et les îles Kouriles sont restées dans le giron russe. Les deux pays n’ayant jamais conclu d’accord de paix, ils se trouvent toujours en guerre, virtuellement, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est pourquoi, avant de prendre une quelconque décision sur la question, Vladimir Poutine insiste aujourd’hui sur la nécessité de « garder en tête » les intérêts des Etats-Unis dans la région et de se rappeler « le caractère particulier des relations américano-japonaises, basées sur le Traité de coopération mutuelle et de sécurité qui unit les deux pays ».

Cette réflexion du président russe n’a rien d’anodin. Le 14 décembre, le grand quotidien japonais Asahi Shinbun, citant une source gouvernementale, indiquait que le vice-ministre japonais des affaires étrangères, Siotaro Yati, avait laissé entendre à son homologue russe, Nikolaï Patrouchev, que Washington pourrait installer une base militaire sur les Kouriles si ces dernières étaient cédées au Japon.

Un scénario qui ne peut qu’inquiéter le Kremlin, qui possède deux bases navales à Vladivostok, a rappelé le président russe.

Gagnant-gagnant

Vladimir Poutine a visité le centre de judo Kodokan, le 16 décembre. Crédits : kremlin.ru

Pour Dmitri Streltsov, directeur des études orientales de l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO), les deux pays, à l’issue de cette visite, tirent leur épingle du jeu : « La Russie a attiré des capitaux étrangers sur les Kouriles, tandis que le Japon a fait un pas vers la normalisation de ses relations avec Moscou », a expliqué l’expert au Courrier de Russie.

Un dernier point d’autant plus important pour Tokyo que la Russie, ces dernières années, se rapproche à grands pas de la Chine, souligne Dmitri Streltsov. « Tokyo voit dans le développement militaire et politique de la Chine une menace à sa sécurité nationale, et craint énormément le rapprochement russo-chinois dans le domaine de la défense », poursuit l’expert. Dans ce contexte, en se rapprochant de Moscou, Tokyo travaille contre une alliance russo-chinoise exclusive .

Par ailleurs, le Japon est aussi intéressé à de bonnes relations avec une Russie perçue comme un arbitre face au développement du programme nucléaire de Pyongyang, note Dmitri Streltsov, avant d’ajouter : « Donald Trump ayant parlé de réduire la présence militaire américaine en Asie, le Japon devra trouver de nouveaux partenaires de sécurité – et Moscou peut devenir l’un d’eux. »

Quant aux Kouriles, le chercheur du MGIMO estime peu probable que Tokyo ose exiger un retour prochain des deux îles mentionnées dans la déclaration commune de 1956 : « Il y avait autrefois cette phrase populaire au Japon : Deux îles maintenant, les deux autres plus tard. Pour l’heure, Tokyo en restera à ce compromis. »