Le Courrier de Russie

Russie – Chine : Nouveau tournant

Fedor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in global affairs et membre du conseil scientifique de l’Observatoire franco-russe, estime que les relations sino-russes viennent de franchir une nouvelle étape de leur développement.

Rencontre avec le président chinois Xi Jinping à Moscou, en mai 2015. Crédits : kremlin.ru

La Russie et la Chine ont franchi une étape décisive. Les documents adoptés lors de la visite à Moscou du président chinois Xi Jinping restent certes diplomatiques et soigneusement réfléchis, mais témoignent d’un état d’esprit différent de celui qui prédominait auparavant. Si la coopération entre les deux pays se développe depuis le début des années 2000, les paroles l’ont longtemps emporté sur les actes. Deux mémorandums promulgués le 8 mai sont exhaustifs et concrets (les questions relatives à l’ordre mondial y occupent une place secondaire bien qu’honorable) – ce qui laisse à penser que cette période est révolue.

Les deux puissances y fixent l’idéologie qu’elles partagent (en plus des traditionnelles dispositions concernant l’importance d’un système international multipolaire et démocratique) en soulignant leur approche historique commune (rejet du révisionnisme) et leur volonté de « s’opposer à toute activité visant à saper une autorité politique légitime » (salut, les partisans de Maïdan !).

Rencontre avec le président chinois Xi Jinping à Moscou, en mai 2015. Crédits : kremlin.ru

Pékin a exprimé son intérêt à établir un dialogue précisément avec l’UEEA en qualité d’entité unifiée, alors qu’elle privilégiait jusque-là les négociations bilatérales avec chacun des États-membres.

Cette dimension concrète englobe tous les secteurs – de l’agriculture à l’espace en passant par Internet – ainsi que toutes les crises et organisations internationales les plus importantes. Sans oublier le point suivant : « La création d’un mécanisme d’échanges et de coopération entre l’administration du président de la Fédération de Russie d’une part et, de l’autre, l’appareil du Comité central du Parti communiste chinois. » Cette formule bureaucratique prévoit un véritable « partenariat stratégique », dont les fondements reposent sur des projets concertés. C’est le même type de partenariat qui régit, par exemple, les relations transatlantiques, très solides malgré de nombreux désaccords.

Le « raccordement » de la Ceinture économique de la Route de la soie à l’Union économique eurasiatique (UEEA) fait l’objet d’un document distinct. Non seulement ces deux organisations se développeront en parallèle, mais elles s’entrelaceront de plus en plus. Élément important : Pékin a exprimé son intérêt à établir un dialogue précisément avec l’UEEA en qualité d’entité unifiée, alors qu’elle privilégiait jusque-là les négociations bilatérales avec chacun des États-membres.

L’Union économique eurasiatique (UEEA). Crédits : faboroxy.com

De façon générale, les mémorandums mettent l’accent sur un nouvel aménagement de l’Eurasie, où les moteurs de développement et les initiatives se propageront non d’ouest en est, comme on en avait l’habitude, mais dans le sens inverse. L’essor impétueux de l’Asie, qui se manifestait jusqu’à présent sur l’espace maritime et côtier de l’océan Pacifique, se tourne enfin vers le continent.

L’intérêt des puissances continentales (en particulier la Russie et le Kazakhstan) pour leur développement propre coïncide avec l’aspiration chinoise à se construire un couloir à travers ces pays vers les marchés européens. Une telle configuration atténue pour le moins la question de la concurrence, qu’on estimait inévitable, entre Moscou et Pékin en Asie centrale – la région deviendra non une fin en soi mais un moyen d’atteindre des objectifs cruciaux pour tous les acteurs impliqués.

Bien entendu, il ne faut pas se faire d’illusions : les obstacles sont nombreux. L’un d’entre eux est l’état actuel de l’Union économique eurasiatique : pour l’heure, les problèmes internes s’accumulent plutôt qu’ils ne se résorbent, et l’élargissement de l’Union (la Kirghizie vient d’y adhérer) ne peut y constituer le principal critère de réussite. Il faut que l’UEEA dispose d’une base institutionnelle et juridique solide, dans la mesure où cette communauté n’a d’intérêt aux yeux de ses partenaires extérieurs que parce qu’elle garantit des règles du jeu claires dans l’espace eurasiatique. Si, au contraire, les membres de l’UEEA se mettent à s’échanger continuellement des piques, l’organisation verra sa valeur dégringoler.

C’est la réalité du monde globalisé – les confrontations pures y sont atypiques, et tous les États puissants cherchent le juste milieu entre rivalité et coopération avec les États pesant le même poids qu’eux.

Cette modification de l’architecture eurasiatique ne suscite pas l’enthousiasme des États-Unis. Malgré la mondialisation, personne n’a encore révoqué l’ABC de la géopolitique, à savoir que les États-Unis ne peuvent tolérer l’apparition en Eurasie d’une puissance ou d’une union de puissances capables de mettre en péril leurs positions. Les intérêts tant de la Chine que de la Russie étant dirigés vers l’Europe, partie intégrante de la communauté transatlantique, Washington suivra attentivement la mise en œuvre de cette initiative naissante.

Forum APEC, novembre 2014. Crédits : kremlin.ru

Les partisans du rapprochement sino-russe doivent se montrer lucides – à court terme, la Chine n’a pas l’intention de créer une alliance militaro-politique avec la Russie.
En outre, lors de sa visite officielle aux États-Unis prévue pour septembre, le président chinois s’emploiera à renforcer et développer les échanges bilatéraux, si importants pour Pékin et Washington. C’est la réalité du monde globalisé – les confrontations pures y sont atypiques, et tous les États puissants cherchent le juste milieu entre rivalité et coopération avec les États pesant le même poids qu’eux.

Pourtant, les relations sino-russes entrent indiscutablement dans une nouvelle phase, sans équivalent dans l’histoire. Cette étape exigera de grandes compétences, des calculs réfléchis, de la compréhension mutuelle et de l’inventivité, une capacité à imaginer des solutions mutuellement avantageuses. C’est ce vers quoi tend le projet qui se réalise depuis le début de l’année dans le cadre du club international de discussion Valdaï. Un autre espace de débat important sera la conférence « Russie et Chine : nouveau partenariat dans un monde en évolution », organisée le 29 mai 2015 à Moscou par le Conseil russe aux affaires internationales. Le thème de la « nouvelle Eurasie » sera également au programme du Forum économique de Saint-Pétersbourg. Force est de constater que le virage est amorcé.