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Vaccin anti-Covid : Moscou et Pékin jouent des coudes

Vaccin anti-Covid
Moscou et Pékin jouent des coudes

Un vaccin russe testé en Chine, un vaccin chinois testé en Russie. Dans la lutte anti-Covid, Moscou et Pékin semblent en symbiose. Derrière les beaux discours, les deux pays se livrent pourtant à une concurrence acharnée. 

Moscou et Pékin partagent au moins une chose : une image négative dans l’opinion publique de nombreux pays développés. Selon un sondage réalisé en octobre par le Pew Research Center dans l’Union européenne, aux États-Unis, en Australie et au Japon, la réputation de la Chine a dégringolé depuis le début de la pandémie. Au Japon, 86 % des personnes interrogées éprouvent de l’antipathie pour ce pays ; ils sont 81 % en Australie. Des chiffres comparables à ceux de la Russie. 

Au contraire, selon un sondage réalisé par le Centre Levada en août dernier, 40 % des Russes considèrent la Chine comme un des plus proches alliés de leur pays. Malgré un recul de deux points par rapport à 2019, Pékin conserve la deuxième place du classement, derrière Minsk. Il faut dire que, depuis le printemps, tandis que les Occidentaux accusent à intervalles réguliers la Chine de dissimuler l’étendue réelle de sa situation sanitaire, médias et responsables politiques russes multiplient les marques de soutien envers leur puissant voisin.

Et Pékin apprécie. Dans une tribune publiée récemment sur le site de la représentation diplomatique chinoise à Moscou, l’ambassadeur Zhang Hanhui a souligné l’importance de l’union des deux pays afin de surmonter les défis actuels. À cette occasion, il a fait explicitement référence au pacte sino-soviétique de 1950. « Aujourd’hui comme à l’époque, la Chine et la Russie s’unissent sous la pression des États-Unis », rappelle le politologue Viatcheslav Nikonov.

Des voyageurs en provenance de Wuhan sont accueillis par des médecins à l’aéroport de Tioumen, le 5 février 2020. La Russie avait alors évacué 144 personnes de l’épicentre de l’épidémie : des Russes et des ressortissants biélorusses, ukrainiens et arméniens. Photo : AP Photo/Maxim Slutsky via TASS

Les chefs d’État ne sont pas en reste. Dans une lettre adressée à Vladimir Poutine, Xi Jinping a qualifié de fructueuse la coopération sino-russe « face à l’épidémie et aux difficultés du moment », tout en souhaitant qu’elle reçoive « une nouvelle impulsion ». Et le président russe de répondre : « En œuvrant en étroite association contre le virus, les gouvernements de nos deux pays, ainsi que nos instituts de recherche médicale, ont obtenu d’importants résultats. » 

Ce débordement d’enthousiasme exige quelques éclaircissements. 

Échange de bons procédés 

Au dire d’une source diplomatique anonyme, en Russie, ce n’est pas le gouvernement ou l’agence sanitaire qui tient la barre de la lutte anti-Covid, mais le Fonds russe des investissements directs (RFPI). En plus d’être un ancien de Stanford et d’Harvard, son président, Kirill Dmitriev, est marié à une amie proche de la fille de Vladimir Poutine. « Le RFPI s’est vu assigner la lourde tâche de suivre l’évolution des recherche scientifiques mondiales sur le sujet, et de veiller à ce que la Russie ne soit pas à la traîne », explique notre interlocuteur. Le RFPI a collecté des fonds pour la recherche vaccinale et financé la mise au point de Spoutnik-V, premier vaccin anti-Covid au monde. Il doit désormais en assurer la production, ainsi que la diffusion à l’international.

Kirill Dmitriev affirme, depuis la fin de l’été, qu’une cinquantaine de pays ont déjà passé commande, pour un total d’1,2 milliard de doses. Lors du sommet des BRICS, le 17 novembre dernier, Vladimir Poutine a ouvert la porte à une production de Spoutnik-V en Chine et en Inde. Quelques jours plus tard le RFPI signait un accord avec l’entreprise indienne Heter, portant sur la production annuelle de plus de 100 millions de doses.

Les entreprises pharmaceutiques russes n’ont plus les moyens de s’offrir les matières premières chinoises.

En ce qui concerne la Chine, les choses sont un peu plus compliquées. Dès le 11 novembre, l’agence Reuters affirmait que le groupe chinois Tibet Rhodiola Pharma avait acquis les droits d’enregistrement, de production et de vente de Spoutnik-V pour la Chine, Taïwan, Macao et Hong-Kong. L’information a été confirmée sur le site de la Bourse de Shanghai, qui évoque un transfert de technologie et une transaction à hauteur de 9 millions de dollars. 

Dans le même temps, le russe NPO Petrovax Farm a déposé une demande d’autorisation pour un vaccin anti-Covid, appelé « Konvidetsia » et mis au point par le chinois CanSino Biologics. Plus de 160 millions de doses pourraient être produites chaque année dans l’usine Petrovax de Podolsk, dans la région de Moscou, avant d’être diffusées en Russie et dans la CEI. Pour l’heure, le médicament est en phase de test ; 750 volontaires russes y participent. 

Une source gouvernementale à Moscou table sur un lancement simultané de la production des vaccins russe (en Chine) et chinois (en Russie) en janvier 2021. Selon notre interlocuteur, MM. Poutine et Xi pourraient donner conjointement le feu vert, comme lors de l’inauguration du gazoduc Force de la Sibérie, il y a un an. 

Chacun pour soi 

Dans la communauté sino-russe, tous ne partagent pas cet optimisme. « Les Chinois ont l’habitude de travailler dans leur coin. Je ne vois pas pourquoi, du jour au lendemain, ils nous livreraient leurs secrets. Il n’y a pas de coopération sino-russe dans le secteur médical », affirme, sous couvert d’anonymat, un entrepreneur russe installé en Chine depuis de longues années. 

VACCINATION CONTRE LE CORONAVIRUS DES EMPLOYÉS De l’HÔPITAL MUNICIPAL DE RASSKAZOVO, DANS LA RÉGION DE TAMBOV, LE 21 OCTOBRE 2020. PHOTO : ALEXEY SUKHORUKOV/RIA NOVOSTI

Il explique que les entreprises chinoises n’ont aucunement l’intention de se couper du marché américain en se rapprochant de la Russie : « Les exportations de matières premières à usage pharmaceutique vers les États-Unis représentent plusieurs milliards de dollars chaque année ! Il n’y aucune chance pour que les industriels chinois fassent une croix dessus. Par ailleurs, ils ont profité de la pandémie pour augmenter leurs tarifs : leur production est aujourd’hui inaccessible aux entreprises pharmaceutiques russes. » 

Certains signes politiques confirment que la prétendue solidarité russo-chinoise peine à dépasser les déclarations d’intention. Au début d’octobre, Pékin a rejoint, comme près de 200 capitales avant elle, le programme COVAX de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour une large distribution des vaccins anti-Covid auprès des populations les plus pauvres. En dépit des déclarations de Vladimir Poutine, au G20 de novembre dernier, sur la nécessité de mettre de côté la concurrence internationale et d’unir les efforts de tous pour vaincre la pandémie, Moscou ne se hâte pas d’approuver le COVAX. Les canaux diplomatiques bruissent pourtant des protestations des Chinois, qui s’étonnent (pour ne pas dire plus) de ce peu d’empressement. « Nous étudions le programme et réservons pour l’instant notre réponse. Nous considérons que le COVAX oblige beaucoup trop les pays adhérents », confie un diplomate russe. 

Au demeurant, Washington non plus n’a toujours pas signé sa participation au COVAX. Au regard des tensions entre l’administration Trump et l’OMS, cela n’a rien d’étonnant : l’entrée en fonction du nouveau président, Joe Biden, en janvier prochain, pourrait décanter la situation. À l’inverse, nul ne se hasardera à prédire quand Moscou prendra une décision… 

Dans les pays en développement, la Russie est le producteur de vaccins qui inspire le plus confiance.

Pourtant, le temps presse, la Chine gagne du terrain (et des parts de marché). Ses trois vaccins sont en phase finale de test dans quinze pays. Celui de l’entreprise Sinopharm a même été inoculé au Premier ministre des Émirats arabes unis, Mohammed ben Rachid Al Maktoum, ainsi qu’à 30 000 de ses administrés. Précisons que, parmi eux, se trouvaient des ressortissants de 125 pays… 

Sur le plan économique également, la Chine fait fort. L’État de São Paulo, au Brésil, a ainsi reçu 46 millions de doses du vaccin signé Sinovac pour seulement 90 millions de dollars. À moins de deux dollars l’injection, c’est plus de dix fois moins cher que les produits des occidentaux Moderna et Pfizer/BioNTech. Même le Spoutnik-V et sa dose annoncée à « moins de dix dollars » par Kirill Dmitriev ne peuvent le concurrencer. 

Tout n’est pourtant pas perdu pour le médicament russe. Ainsi, d’après un sondage effectué en novembre par l’institut britannique YouGov dans onze pays en développement, la Russie est le producteur de vaccins qui inspire le plus confiance (21 %), devant les États-Unis (15 %) et la Chine (13 %).