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Géopolitique : les marches ne doivent pas servir de mur

Géopolitique
Les marches ne doivent pas servir de murs

Des véhicules militaires turcs se dirigent vers le nord de la Syrie, le 12 octobre 2019. EPA via TASS

Alexis Feertchak est journaliste au Figaro, fondateur et rédacteur en chef du site iPhilo, membre du think-tank Geopragma.


En intervenant comme arbitre dans le conflit du Haut-Karabagh, la Russie a rappelé l’importance qu’il convient d’attacher aux anciennes marches de son empire, à la fois zones d’influence et zones tampons avec les autres puissances régionales.


C’est historique, la France aime soutenir les petits États-nations coincés entre des Empires débordants. Ainsi en fut-il de l’affection française pour la Pologne, prise en étau entre l’Allemagne et la Russie. En 1939, Paris vola bien au secours de Varsovie en déclarant la guerre à l’Allemagne nazie, mais resta retranchée derrière la ligne Maginot, prise de court par la volonté hégémonique du Reich. La France se prit aussi d’affection pour la très chrétienne Arménie, meurtrie par le génocide turc de 1915, rétrécie par le traité de Lausanne de 1924, puis passée sous la coupe de l’URSS. C’est encore dans cet imaginaire de « printemps des peuples et des nationalités » que fut vécue, cette année, la courte guerre de six semaines qui opposa les Arméniens vaincus du Haut-Karabagh et les Azéris victorieux. Il est toujours sympathique de défendre David face à Goliath, de prendre la défense du petit contre le grand, toutefois, dans l’histoire, le géant s’effondre rarement. De l’affection, de l’amitié, des bons sentiments donc, mais, derechef, à la fin, une impuissance à peser sur le cours de l’histoire. En l’espèce, Paris copréside pourtant, avec Moscou et Washington, le Groupe de Minsk, créé en 1992 pour trouver une issue à ce conflit né dans les décombres de l’URSS effondrée. Las, Paris résonna de tribunes émouvantes, nourries par une immigration réussie, le Palais du Luxembourg alla jusqu’à voter une proposition de loi pour reconnaître le Haut-Karabagh, mais ce fut un dossier diplomatique de plus sur lequel Emmanuel Macron, au-delà des mots, brilla par son absence. 

Comme l’écrit le colonel Michel Goya dans La Voie de l’Épée, la guerre du Haut-Karabagh était militairement jouée d’avance : en raison de leur avance technologique (drones et moyens de guerre électronique), de leur supériorité matérielle (chars et artillerie) et de leur meilleure préparation, les Azéris ne pouvaient pas perdre sur ce front de quelques dizaines de kilomètres, défendu bravement mais vainement par les Arméniens, grisés par leur succès militaire de 1993. Depuis des années, malgré le découplage croissant en faveur de Bakou, Erevan tentait de conserver un statu quo fondé sur une dissuasion conventionnelle qui fit long feu d’octobre à novembre. Les missiles balistiques Iskander ne changèrent pas le cours du conflit et les quatre modernes Sukhoi Su-30SM ne décollèrent même pas du sol arménien. 

Une règle implicite paraît prévaloir depuis cinq ans entre Russes et Turcs : chacun pousse son avantage aussi loin que possible tant que l’autre n’en sort pas humilié.

Politiquement, il restait à savoir si les Azéris réussiraient à imposer leur volonté aux Arméniens humiliés. Mais, là encore, le chemin était presque tracé, solidement bordé par les relations de coopération et de compétition stratégique ‒ les spécialistes de management parleraient sans doute de « coopétition », barbarisme en l’occurrence assez juste ‒ qui régissent depuis une demi-décennie les liens entre la Russie et la Turquie. 

Comme dans le nord de la Syrie, Ankara appuya de tout son poids militaire pour donner l’avantage sur ce plan à son protégé azéri. Les mêmes recettes, mêlant modernité et archaïsme, se révélèrent efficaces : drones armés Bayraktar TB2 de type MALE (Medium Altitude Long Endurance) d’un côté et supplétifs syriens islamistes de l’autre. Moins turbulente, la Russie préféra, elle, jouer les arbitres, fixer les lignes rouges et, le moment venu, siffler la fin de partie. C’est ce qu’elle fit, le 9 novembre, en imposant un accord de paix à Erevan et Bakou. Et revoilà, comme en Syrie, la police militaire russe qui s’interpose sur la ligne de front, le drapeau tricolore flottant au-dessus de ses blindés TIGR flambants neufs. C’est mieux pour la réputation internationale de Moscou qu’un char T-72B3 dégriffé de tout insigne durant le siège de la ville ukrainienne de Debaltsevo en 2014. 

En partant de leurs terre dans le Haut-Karabagh, les habitants de Karvajar ont brûlé leurs maisons, abattu leur bétail et leurs chiens. 
Photo : Jonathan Alpeyrie

Une règle implicite paraît prévaloir depuis cinq ans entre Russes et Turcs : chacun pousse son avantage aussi loin que possible tant que l’autre n’en sort pas humilié. Cette même prudence semble animer un autre grand acteur régional, l’Iran, bien sûr partie prenante en Syrie, mais aussi observateur attentif du conflit dans le Haut-Karabagh, dont le front sud longe littéralement la frontière iranienne. Et le rapprochement déjà ancien de l’Azerbaïdjan et d’Israël est évidemment suivi de près par Téhéran qui se méfie des radars israéliens vendus à Bakou. Vis-à-vis de la Turquie, l’autre grand allié des Azéris, la République islamique a su aussi, depuis des années voire des siècles, maintenir des relations cordiales tout en projetant ses ambitions géopolitiques le long de l’« arc chiite ». 

Pour un Français habitué à l’État-nation et à des frontières qui délimitent distinctement un« dedans » et un « dehors », la notion de marche apparaît mystérieuse.

Russie, Turquie, Iran : trois puissances régionales (dans le cas de Moscou également mondiale, vestige atomique de la « guerre froide ») ; trois anciens empires. Ils se jaugent et rivalisent sans cesse, s’affrontent parfois, rarement directement, coopèrent souvent. Les points de friction qui deviennent objets de négociation se cristallisent naturellement sur leurs « marches », le mot prenant ici un sens géopolitique. Les marches sont situées aux confins des empires et servent le plus souvent de zone tampon. Elles sont métissées et mêlées, ethniquement et religieusement. Leurs identités sont multiples, selon que l’on appartient à telle ou telle communauté, l’ensemble formant une mosaïque insaisissable. Pour un Européen de l’Ouest, particulièrement pour un Français habitué à l’État-nation et à des frontières qui délimitent distinctement un « dedans » et un « dehors », la notion de marche apparaît mystérieuse. Elles sont pourtant une réalité historique, souvent tragique. L’Arménie est un cas intéressant : elle est pour le coup un État-nation, mais est également une marche aux confins des trois empires turc, russe et perse. L’enclave majoritairement arménienne du Haut-Karabagh, donnée par Staline (alors Secrétaire général du Comité central du Parti) à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan en 1923, en est la manifestation la plus criante. Et la situation est plus complexe encore puisque les zones reprises par Bakou cette année n’appartiennent pas au Haut-Karabagh lui-même, mais à une zone tampon qui l’entoure, conquise par les Arméniens en 1993, et où, à l’origine, ceux-ci y sont beaucoup moins majoritaires que dans le cœur de la république autoproclamée. 

Ces marches sont aujourd’hui sous haute tension au Levant. Les États-Unis se retirant progressivement du Moyen-Orient, les trois anciens empires se repositionnent derechef pour définir ensemble, au mieux de leurs intérêts, de nouveaux équilibres régionaux. Depuis 2015, la Russie tente de jouer les arbitres musclés, mais ouverts aux négociations. L’Iran, lui, mène un jeu plus solitaire pour consolider l’axe qui le mène à la Méditerranée. Quant à la Turquie, projetant tous azimuts son influence, elle apparaît aujourd’hui comme l’acteur le plus véhément et le plus offensif de cette triade. 

Les actions géopolitiques de ces trois vieux empires sont le signe de la nouvelle multipolarité de notre monde. Des puissances moyennes déroulent leur propre agenda sur les ruines d’un monde bipolaire qui a vécu. L’Asie n’est pas en reste. Aux confins de la Chine, du Pakistan et de l’Inde, la tension militaire est à son comble dans la région disputée du Cachemire, autre mosaïque de populations au sang mêlé, où les armes résonnent de plus en plus, depuis des mois. Sans parler d’une autre marche chinoise, le Xinjiang, peuplé d’Ouïghours sur lesquels Pékin exerce une emprise de plus en plus puissante. 

Étonnant paradoxe : en Europe, on ne cesse de vanter la diversité, les mélanges, le métissage, mais le discours dominant ne sait comment penser ces « marches » géopolitiques, mosaïques de peuples.

Étonnant paradoxe : en Europe, on ne cesse de vanter la diversité, les mosaïques, les mélanges, le métissage, mais le discours dominant ne sait comment penser ces « marches » géopolitiques, symboles d’une histoire longue et tragique qui n’entre pas dans les cases trop binaires du « droit-de-l’hommisme » ou du « néo-conservatisme ». Le Vieux Continent, du reste, n’échappe pas à ce phénomène des marches sous tension. Que l’on songe à l’Ukraine et, aujourd’hui, à la Biélorussie. Le schéma de pensée que l’on calque sur ces deux pays est souvent de deux ordres. D’un côté, le logiciel de la « guerre froide » : il faudrait absolument que l’Ukraine devenue pro-européenne entrât dans l’OTAN pour endiguer la Russie. En 2014, certains intellectuels et politiques, qui, comme Cassandre, n’ont pas été écoutés, ont senti l’immense danger de jouer sur cette corde sensible qui ne ferait qu’augmenter la douleur des Ukrainiens. « Ukraine », en russe, signifie justement « marche ». Ce nom même aurait dû nous mettre en garde : jouer ce pays contre la Russie était incroyablement dangereux. L’histoire de ces cinq dernières années n’a fait qu’aggraver le syndrome d’encerclement russe. La seule solution sage aurait consisté à faire du rapprochement – heureux ! – de l’Ukraine avec l’Europe un pont vers la Russie. Encore aurait-il fallu, pour cela, que l’Europe fût indépendante des États-Unis, qui se refusent toujours à en finir avec la « guerre froide ». En l’occurrence, le maintien d’une logique bipolaire dans les relations Est/Ouest attise la tension sur les anciennes marches de l’empire russe.

L’autre lecture trop courante est celle de la simple opposition entre démocratie et dictature. Si la Biélorussie est bien une dictature et si l’on ne peut que souhaiter qu’elle ne le soit plus à l’avenir, elle n’est pas qu’un régime politique, mais aussi un pays, un peuple, une histoire, une culture composites, indissociablement liés à la Russie. Heureusement, jusqu’à présent, les Européens ont montré plus de prudence qu’en Ukraine. L’avenir dira ce qu’il adviendra du régime dictatorial de Loukachenko. Mais une chose est sûre : la Biélorussie ne devra jamais servir de bouclier contre la Russie. Transformer une marche en un mur est un risque que l’on ne peut se permettre. Les dernières déclarations d’Emmanuel Macron, dans son entretien avec la revue Le Grand Continent, sont à cet égard inquiétantes : le chef de l’État y évoque tout bonnement la nécessité de trouver les moyens d’« encercler la Russie et la Turquie ». Vaste programme, qui ira à merveille avec celui de Joe Biden, heureux à l’idée que les États-Unis puissent « à nouveau guider le monde » !

Les forces de l’ordre bloquent une route près du Palais de l’Indépendance lors de la Marche de l’Unité, organisée par les partisans de l’opposition biélorusse, à Minsk, le 6 septembre 2020. Photo : Natalia Fedosenko/TASS

Ce rappel que les marches ne doivent pas servir de murs devra aussi compter pour l’avenir, alors que le couple formé par les États-Unis et la Chine fait peser sur le monde le risque d’une nouvelle bipolarité à l’échelle internationale, laquelle ne sera pas forcément en contradiction avec le maintien d’une certaine multipolarité à l’échelle régionale. C’est au contraire le maintien de cette multipolarité qui pourra contenir le risque de rebipolarisation. La France devrait le savoir, elle qui a tenu cette position réaliste en pleine « guerre froide », à un moment où il fallait bien du courage pour voir, avec le général de Gaulle, autre chose que cette coupure du monde en deux. Je me suis toujours demandé pourquoi le gaullisme avait triomphé précisément au moment où il était le plus difficile de défendre un monde multipolaire, et commencé à décliner lorsque la bipolarité est morte… Jusqu’à présent, je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante, hormis l’attraction décuplée du vainqueur d’un duel, qui se trouve en position hégémonique. Le match annoncé entre les États-Unis et la Chine ne doit en tout cas pas faire oublier la diversité du monde, qui s’exprime autant par le retour de vieux empires, aujourd’hui puissances moyennes ou intermédiaires, que par les souffrances de leurs marches ne connaissant de la souveraineté qu’une version amoindrie (« limitée », aurait dit Brejnev !), quand bien même elles sont des États à part entière. L’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Syrie, la Libye, l’Ukraine, la Biélorussie le rappellent. 

La reconnaissance du poids d’autres acteurs que nous-mêmes n’est-elle pas le meilleur moyen de compter davantage dans la définition des nouveaux équilibres politiques internationaux ?

À ce titre, Samuel Huntington a trop souvent mal été lu : le père du « choc des civilisations » était partisan non de l’ingérence militaire d’une Amérique gendarme du monde, mais au contraire d’une forme réfléchie d’isolationnisme. Pour lui, les États-Unis devaient dialoguer avec les grandes puissances régionales – chacune dominant une civilisation – pour définir un équilibre global qui soit le moins mauvais possible. Ce projet, malheureusement, n’a pas été retenu. Il avait pourtant bien des qualités, à commencer par une forme de sage prudence. Aujourd’hui, pour le bien des Arméniens comme des Azéris, et plus globalement pour le bien de toutes les minorités du Moyen-Orient qui vivent sur les « marches » des vieux empires, l’Europe et la France auraient tout intérêt à engager un dialogue de « coopétition » ‒ mêlant donc coopération et compétition ‒ avec les grands acteurs régionaux que sont la Turquie et la Russie. Dans le Haut-Karabagh comme en Syrie, Paris, Berlin et Londres auraient pu reconnaître que c’était à Moscou et à Ankara que serait déterminé un nouvel équilibre. Cela est certes désagréable narcissiquement pour les Occidentaux, trop habitués à gérer les affaires du monde, mais pareille reconnaissance du poids d’autres acteurs que nous-mêmes n’est-elle pas le meilleur moyen de compter davantage dans la définition de ces nouveaux équilibres ? Cependant, pour y parvenir, il nous faudrait d’abord abandonner notre vieille « guerre froide » avec la Russie, en finir avec nos rêves d’une Turquie européenne qui existerait à notre image et cesser de voir l’Iran comme un pays dont l’histoire aurait commencé en 1979. Bref, assumer un monde multiple, divers et fragile, à l’image de ses marches qui souffrent dans leur chair.