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Cannabis : le nouvel or vert ouzbek

Cannabis
Le nouvel or vert ouzbek

L’Ouzbékistan prépare sa révolution agricole : spécialisé dans le coton depuis des décennies, ce pays d’Asie centrale souhaite développer la culture intensive du chanvre industriel (une variété de cannabis aux effets psychoactifs nuls). Certains craignent que les narcotrafiquants n’en profitent pour s’implanter dans le pays. 

Le 3 novembre dernier, la nouvelle a fait le tour de Tachkent : le ministère de l’Innovation et l’entreprise turque JFC Enerji Yatirim Sanayi ve Ticaret A.Ş. ont signé un mémorandum portant sur la production de chanvre industriel en Ouzbékistan. Montant du contrat : 229,6 millions de dollars. L’entreprise turque est spécialisée dans les cosmétiques, le textile et les matériaux de construction à base de chanvre. 

L’annonce ne surprend personne : « C’est la suite logique des décisions des six derniers mois », souligne le journaliste ouzbek Bakhrom Sadykov. Le 17 mars dernier, le président Chavkat Mirzioïev a promulgué une loi autorisant la culture du chanvre industriel (dont la teneur en tétrahydrocannabinol – THC, la substance psycho-active du cannabis – ne dépasse pas 0,2 %). 

« Les autorités soulignent l’intérêt stratégique et industriel du chanvre. C’est une plante à croissance rapide : à surface cultivée égale, il produit quatre fois plus de cellulose que le coton », note Bakhrom Sadykov. Ce n’est pas son seul avantage : la culture du chanvre nécessite également moins d’eau et de produits chimiques (engrais, insecticides). « La plante atteignant deux à trois mètres de haut en 110 jours, les récoltes ont lieu plusieurs fois par an », précise le communiqué du ministère de l’Innovation. Tant d’enthousiasme ne trompe pas : Tachkent veut faire du chanvre le coton de demain. 

Tachkent se détourne progressivement de la monoculture cotonnière pour rompre avec son passé soviétique.

Agriculture politique 

Chanvre ou coton ? En Ouzbékistan, les deux plantes sont en concurrence depuis plus d’un siècle. La culture du coton, « l’or blanc », se développe à partir du XIXe siècle, au temps de l’Empire russe, puis de l’URSS qui en fait la culture n°1 dans la région : aujourd’hui, la plante figure dans l’emblème de quatre ex-républiques soviétiques, le Turkménistan, le Tadjikistan, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan. Dans les années 1980, la production annuelle ouzbèke s’élève à 4,5 millions de tonnes et représente 65 % du PIB du pays. Aujourd’hui encore, Tachkent produit chaque année 3,5 millions de tonnes de matière première, pour 1,2 million de tonnes de fibre. Le secteur cotonnier représente 17 % de ses exportations. 

Les choses sont plus complexes pour le chanvre, pourtant utilisé en Asie centrale depuis des siècles. En 1961, les Nations unies l’assimilent au cannabis, lui-même placé sur la liste des stupéfiants à risque. L’URSS de Khrouchtchev leur emboîte le pas deux ans plus tard. Dans les campagnes, en plus du coton, les ingénieurs agronomes soviétiques tentent d’imposer le lin, mais les paysans résistent : le chanvre est une bonne source de protéines, sa fibre a des vertus antiseptiques et isolantes. Par ailleurs, dans un pays au climat sec, où l’eau manque fréquemment, sa culture ne menace pas les équilibres écologiques (contrairement au coton). Finalement, les plantations de chanvre sont tolérées un peu partout dans le pays, de manière officieuse. 

Récolte de coton en Ouzbékistan, 1976. Photo : Zelma/ archives de RIA Novosti

Les qualités intrinsèques du chanvre sont-elles à l’origine de son retour en grâce ? Rien n’est moins sûr. Après tout, le coton demeure la fibre végétale naturelle la plus utilisée par l’industrie textile mondiale. Les raisons du changement d’orientation de l’agriculture ouzbèke sont essentiellement politiques. 

Arrivé au pouvoir après la mort de l’ancien dictateur Islam Karimov, en septembre 2016, Chavkat Mirzioïev a aussitôt adopté une posture de réformateur, libérant les prisonniers politiques et engageant de nombreuses réformes. Dans l’agriculture, le maître-mot devient « diversification ». Le nouveau président sait combien le coton a mauvaise presse dans la population : associée à l’URSS et au régime de Karimov, sa culture est synonyme de pauvreté et de dépendance aux grands industriels. Mirzioïev donne donc le feu vert à un abandon progressif de la monoculture cotonnière, au profit d’autres plantes. Une manière comme une autre de faire une croix sur le passé. 

Du chanvre au cannabis 

Ce retour du chanvre ne fait pas l’unanimité à Tachkent et n’est pas sans inquiéter les spécialistes pour différentes raisons. 

Asker Adylov, ingénieur agronome à la retraite, ancien directeur d’une exploitation cotonnière à l’époque soviétique, le qualifie d’« erreur stratégique » : « Depuis 150 ans, notre région se spécialise dans le coton. Nous disposons des meilleurs agriculteurs, des techniques les plus sophistiquées et les moins nuisibles à l’environnement. Nous occupons des positions préférentielles sur les marchés mondiaux. Et voilà que nous nous apprêtons à réduire à néant tous ces efforts, tous ces succès passés ! Il faudra tout recommencer », s’indigne-t-il. 

C’est une chose de faire pousser du chanvre, c’en est une autre de le conditionner ou de le transformer pour l’exportation, poursuit-il. « Prenons l’exemple des fruits et des légumes, dont nous essayons de développer la culture. Faute d’infrastructures suffisantes, une grande partie pourrit dans des hangars inadaptés, en attendant d’être envoyée vers les marchés du pays ou exportée. Le même gâchis risque de se produire avec le chanvre », explique l’ingénieur. Il regrette également la précipitation et le manque de transparence des autorités : « Qui sont ces gens qui s’apprêtent à cultiver nos terres ? Où et comment seront conditionnées les récoltes ? Quels sont les clients potentiels ? Combien sont-ils prêts à payer ? Il faut répondre à ces questions avant de tirer des plans sur la comète ! » 

La culture de cannabis thérapeutique est beaucoup plus rentable que celle de chanvre industriel.

Certains craignent également que l’adoubement officiel de la culture du chanvre ne stimule la production de cannabis, et que l’Ouzbékistan ne devienne une place forte du trafic de drogue. Le soupçon porte notamment sur les entreprises étrangères, qui entretiennent parfois la confusion sur la nature réelle de leurs projets de plantation : chanvre industriel ou cannabis thérapeutique ? 

Selon un haut fonctionnaire ouzbek, c’est notamment le cas des producteurs chinois, très actifs en coulisse et déjà installés dans la région de Tachkent. Il cite également l’entreprise franco-ouzbèke ABM Organics, créée en juillet 2020 dans l’ouest du pays. « Ni les Français ni les Chinois ne plantent du chanvre industriel ; ils produisent du cannabis thérapeutique [d’une teneur en THC supérieure à 0,2 %, ndlr] », assure notre interlocuteur, sous couvert d’anonymat. 

Les autorités se retrouvent donc face à un dilemme : « D’un côté, seule la culture du cannabis thérapeutique est plus rentable que celle du coton ; de l’autre, elle pose des problèmes juridiques [elle est toujours interdite en Ouzbékistan, ndlr] et sanitaires », explique le fonctionnaire. 

Affiche soviétique. « Augmentez la production de chanvre. » Photo : kp.ru

« La culture du cannabis destiné aux entreprises pharmaceutiques serait très lucrative. Mais il faut pour cela assurer un encadrement extrêmement strict des plantations, et la plus grande transparence doit être de mise, prévient Bakhrom Sadykov. Or, pour l’instant, le plus grand flou – notamment juridique – entoure la production de chanvre et son commerce. » 

Les préoccupations de nos interlocuteurs s’expliquent notamment par la situation géographique de l’Ouzbékistan, constamment traversé par les trafiquants d’opium et de marijuana en provenance de l’Afghanistan voisin. Selon un rapport de l’ONU datant de 2016, près d’1 % de la population consommerait de l’opium dans le pays (0,5 % en France), et 4,2 % du cannabis (11,1 % en France). Les « fumeurs de joints » y sont d’ailleurs aussi mal vus que les héroïnomanes. Selon des données non officielles, chaque année, 1,5 hectare supplémentaire de cannabis est planté illégalement en Ouzbékistan, en dépit d’une des législations les plus répressives d’Asie centrale en la matière : la détention de narcotiques (opiacés et cannabis confondus) est ainsi passible de vingt ans de prison. 

« L’avenir du cannabis en Ouzbékistan se décidera au sommet de l’État, assure une autre source gouvernementale, qui prévoit une augmentation rapide des cultures : Les lobbys pro-chanvre montent en puissance dans l’entourage du président. Ils l’ont convaincu des bienfaits de cette culture. Dans notre pays, la corruption est telle que même l’idée la plus néfaste a toutes les chances de se concrétiser. »