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Covid-19 : Vladimir Poutine, VRP du vaccin

Covid-19
Vladimir Poutine, VRP du vaccin

La Russie dispose de deux – et peut-être bientôt trois – vaccins contre la Covid-19. Tandis que les Occidentaux les considèrent comme des instruments d’influence aux mains du Kremlin, Moscou insiste pour qu’ils soient pris au sérieux, sans préjugé politique malvenu dans la période actuelle. 

L’humanité devrait faire bloc contre la pandémie de Covid-19 et considérer les divers vaccins mis au point à travers le monde comme un bien commun – et non comme des moteurs de concurrence politique et économique. Tel était, en substance, le message que Vladimir Poutine a fait passer lors du G20, organisé en visioconférence par l’Arabie saoudite, le 21 novembre dernier. 

Sans surprise, Moscou a donc soutenu le projet de résolution finale appelant à rendre les vaccins anti-Covid accessibles à tous les pays, surtout aux plus pauvres. Joignant le geste à la parole, Vladimir Poutine a assuré que la Russie en fournirait à tous ceux qui lui en feraient la demande. Le président russe a rappelé que son pays avait été le premier à enregistrer un vaccin, Spoutnik-V (en août dernier), suivi par un deuxième en octobre, EpiVakCorona. « Un troisième devrait bientôt voir le jour dans les laboratoires russes », a-t-il ajouté. 

Discours de réconciliation

Ce sommet si particulier s’est tenu dans un contexte sanitaire préoccupant. Officiellement, en un an, 58 millions de personnes ont été contaminées par le nouveau coronavirus, et l’épidémie a déjà fait 1,3 million de morts. La Russie compte, de son côté, 2 millions de personnes touchées et plus de 36 000 morts. « La maladie, le confinement mondialisé et l’arrêt de l’activité ont provoqué une crise économique profonde, telle que notre planète n’en a pas connue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », a rappelé Vladimir Poutine, qui alerte sur les risques de chômage massif à long terme, d’augmentation de la pauvreté et de déséquilibres sociaux. 

La France serait-elle prête à aider la Russie à produire des vaccins ?

Tout en vantant la solidité de l’économie russe et les réformes de son système de santé, mis sur le compte d’une enveloppe budgétaire équivalant à 4,5 % du PIB national, le président russe s’est arrêté sur les difficultés des pays en développement, souvent incapables de faire face aux dépenses supplémentaires liées à l’épidémie. Il a appelé le G20 à proposer de nouvelles mesures solidaires, à consentir d’autres efforts que la suspension des créances des plus pauvres, décidée en avril dernier. Il a également mis en garde ses partenaires contre la tentation du protectionnisme et contre les sanctions unilatérales, et leur a demandé de considérer la crise actuelle comme l’occasion de réorienter le cours de la politique mondiale. 

Un discours dépourvu de toute rhétorique clivante et empreint, au contraire, d’une volonté de réconciliation… Pour une fois, Vladimir Poutine n’opposait pas l’Occident et l’Orient. Il distinguait, dans le monde, les pays développés (dont la Russie) et les pays en développement, la situation d’extrême urgence obligeant moralement les premiers à faire un geste en faveur des seconds. Le président russe a même complimenté Washington pour ses mesures de soutien à l’économie américaine, reconnaissant qu’elles bénéficieraient in fine à tout le monde – et entérinant tacitement la domination des États-Unis sur l’économie mondiale. Au regard de l’état moribond des relations entre la Russie et les Occidentaux, un tel discours constitue un virage à 180 degrés… 

Appel à l’aide 

Ces paroles ne sont pas dénuées d’arrière-pensées. Depuis plusieurs semaines, la situation sanitaire de la Russie inquiète en haut lieu. Anna Popova, directrice de l’Agence fédérale de santé, et Tatiana Golikova, vice-Première ministre en charge des questions sociales, n’en finissent plus d’alerter sur la rapidité de propagation du virus à l’échelle nationale. Le nombre quotidien de nouveaux malades a augmenté de 50 % depuis le début de novembre (24 822 le 21). 

Un jeune militaire se porte volontaire lors des premiers essais de Spoutnik-V, à l’hôpital militaire Bourdenko de Moscou, le 13 juillet 2020. Photo : Service de presse du ministère de la défense de la Fédération de Russie/RIA Novosti

Face à un système de santé au bord de l’éclatement (selon la presse, dans une trentaine de régions, le taux d’occupation des lits d’hôpitaux dépasse les 90 %…), le salut pourrait venir d’une campagne massive de vaccination. Mais la Russie peut-elle la réaliser sans aide extérieure ? 

Selon les experts médicaux, le pays doit vacciner au moins 50 % de ses 146 millions d’habitants pour prétendre à une immunité collective. Selon Tatiana Golikova, la production mensuelle du Spoutnik-V s’élèvera à 500 000 doses en novembre, 1,5 million en décembre et en janvier, 3 millions à partir de février, et 6 millions dès avril. Ces chiffres inclinent peu à l’optimisme : « Aucune campagne de vaccination massive ne débutera avant la fin de la vague printanière de Covid-19 », reconnaît le journal Vzgliad, proche du pouvoir. Encore s’agit-il là du scénario « optimiste », certains spécialistes doutant que l’industrie pharmaceutique russe dispose des capacités de production nécessaires pour atteindre ces objectifs. 

Il va sans dire que le Kremlin a parfaitement conscience de ces insuffisances. Il cherche d’ores et déjà à les pallier via la coopération internationale. Le 7 novembre, Vladimir Poutine et Emmanuel Macron se sont entretenus par téléphone de la situation dans le Haut-Karabagh. Selon différentes sources, le président russe aurait clos la conversation par une question inattendue : la France serait-elle prête à aider la Russie à produire des vaccins ? M. Macron aurait demandé du temps avant de donner sa réponse, afin de consulter médecins et industriels français. 

C’est peu dire que le médicament russe a mauvaise presse en Europe occidentale.

Une autre anecdote confirme l’importance que le Kremlin accorde à la coopération internationale. Deux jours après l’échange Poutine-Macron, le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, est interrogé sur les sanctions prises par l’Union européenne à l’encontre de la Russie dans l’« affaire Navalny ». Le chef de la diplomatie russe indique que Moscou a pris, à son tour, des mesures contre de hauts fonctionnaires français et allemands, mais il s’abstient de donner des précisions et semble manifestement peu désireux de s’étendre sur le sujet. Les grandes déclarations habituelles sur la nécessité de « réponses symétriques » auraient probablement été gênantes à l’heure où l’« opération Vaccin » oblige le Kremlin à arrondir les angles…

Efficacité et préjugés 

La demande adressée par le Kremlin à l’Élysée n’est probablement pas uniquement dictée par la nécessité d’assurer la protection vaccinale des Russes. Fabriqué en France, Spoutnik-V s’ouvrirait le marché européen, où seuls sont autorisés les vaccins produits localement, selon la réglementation de l’UE. Emmanuel Macron ne l’ignore pas, d’où peut-être son absence de déclaration sur le sujet…

C’est, en effet, peu dire que le médicament russe a mauvaise presse en Europe occidentale. Lorsqu’il en est question dans les médias (ce qui est rare), c’est tantôt pour douter de son efficacité réelle (la médecine russe serait incapable de mettre au point ce type de médicament…), tantôt pour l’accuser d’être « l’arme de Poutine » pour empoisonner les Européens (comme il a tenté de le faire, paraît-il, avec l’opposant Alexeï Navalny…). Ainsi, le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, a-t-il provoqué un tollé à Bruxelles en faisant part de son intérêt pour Spoutnik-V. Il faut dire que, Budapest étant déjà considérée comme le « cheval de Troie » de Moscou, une telle déclaration ne pouvait que renforcer le préjugé voulant que le vaccin russe soit le nouvel instrument d’influence du Kremlin. 

Spoutnik-V a pourtant des arguments à faire valoir. D’abord, rappelons que les agences sanitaires européennes passeraient le produit au crible avant toute fabrication : il ne serait pas inintéressant de savoir ce que les spécialistes penseraient, in fine, de ce produit moqué, méprisé voire accusé de tous les maux par les fonctionnaires de Bruxelles. 

Le vaccin russe Spoutnik-V a été livré en Hongrie pour des études cliniques, le 19 novembre 2020. Photo : Service de presse du ministère hongrois des affaires étrangères via RIA Novosti

Ensuite, contrairement au produit germano-américain mis au point par BioNTech et Pfizer – et déjà précommandé par Bruxelles –, il ne nécessite pas de conservation à -68°C. Le vaccin russe se transporte dans les conditions habituelles d’un produit pharmaceutique de ce genre : un avantage considérable s’il faut envoyer des médecins dans des zones reculées, loin (voire très loin) des grandes villes. Il est également beaucoup moins cher – entre 3 et 4 euros par dose.

Enfin, Spoutnik-V affiche pour l’instant un taux d’efficacité de 92 %. C’est certes légèrement inférieur aux 95 % de Pfizer-BioNTech et aux 94,5 % de Moderna ; toutefois, les résultats préliminaires de la troisième phase de test laissent espérer une hausse de l’indicateur : sur 40 000 volontaires (dont 10 000 « témoins » sous placebo), seuls 20 sont tombés malades. À noter que le médicament germano-américain a été testé sur 29 500 volontaires seulement (« témoins » compris). 

Ainsi, quoi que l’on pense de Viktor Orban, rien ne dit que, concernant le vaccin, il ne soit pas motivé par des considérations objectives d’efficacité. À l’heure où l’Europe et l’humanité aspirent à tourner au plus vite la page Covid-19, peut-on réellement se payer le luxe d’écarter un vaccin vaguement coupable de mauvaise réputation ?