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Macron-Poutine : réconciliation au bout du fil

Macron-Poutine
Réconciliation au bout du fil

EPA/FRANCISCO SECO/POOL

En visite en Lituanie et en Lettonie, Emmanuel Macron a appelé à poursuivre le dialogue avec la Russie. Joignant le geste à la parole, de retour à Paris, il a téléphoné à Vladimir Poutine – et mis fin à deux semaines d’un pesant silence dans les relations bilatérales. 

La dernière visite d’un président français dans un des États baltes remontait à dix-neuf ans. C’était en juillet 2001, en Lituanie, et Jacques Chirac en était encore à son premier mandat élyséen. Dix-neuf ans : un coup de vent à l’échelle de l’Histoire, une éternité en politique. 

À l’époque, les trois pays baltes s’apprêtent à faire leur entrée dans l’Union européenne et dans l’OTAN (ils deviendront membres de l’UE en 2003, et de l’Alliance en 2004) et sont en quête d’appuis politiques. Dans un discours prononcé à l’université de Vilnius (comme Emmanuel Macron), le chef d’État gaulliste assure les Lituaniens et leurs voisins du soutien de la France, l’important étant, pour lui, de ne pas laisser se créer de nouvelles « lignes de division » en Europe. 

ll faut dire que nous sommes presque un autre temps, et l’avenir de l’Europe – ainsi que celui de la Russie – semble également différent. Quelques mois plutôt, Jacques Chirac s’était montré satisfait de sa première rencontre avec le nouveau et jeune président de Russie, Vladimir Poutine, qui lui avait semblé enclin à poursuivre la politique de rapprochement avec les Occidentaux engagée par Boris Eltsine, afin de tirer un trait sur un demi-siècle de « guerre froide ». Sur les rives de la Baltique, beaucoup partageaient son optimisme (Eltsine y était particulièrement populaire depuis la fin des années 1980 pour avoir soutenu les mouvements d’indépendance), même si certaines voix appelaient à la réserve en raison du passé d’ancien du KGB du nouveau maître du Kremlin… Au demeurant, en 2001, la politique extérieure russe se veut rassurante : au sommet russo-américain de Ljubljana, George W. Bush a « regardé Poutine dans les yeux et lu dans son âme ». L’âme d’un bon gars russe avec lequel on peut faire un bout de chemin… 

Nouvelles divisions 

Dix-neuf ans plus tard, le contexte politique a radicalement changé. Les « lignes de division » sont réapparues, et l’une d’elle marque d’un trait épais la frontière orientale de l’Union européenne (et de la zone d’influence de l’Alliance atlantique), qui sépare précisément l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, de la Russie. Depuis le début de la crise ukrainienne, en 2014, l’Alliance a renforcé sa présence permanente dans ces pays. Emmanuel Macron a d’ailleurs rendu visite aux quelque trois cent soldats français déployés à Rukla, en Lettonie, dans le cadre de la « présence avancée renforcée » de l’OTAN, et rappelé toute l’importance de leur mission.

Les capitales baltes ont accueilli avec incrédulité les appels à renouer avec Moscou, alors qu’elles espéraient que Paris se fasse une raison.

Une autre ligne traverse aujourd’hui l’UE, divisée en deux camps Est et Ouest sur les questions stratégiques – en particulier sur les rapports avec Moscou. « Nous ne résoudrons jamais les questions de désarmement et de défense du territoire européen sans participation de la Russie au débat », a répété Emmanuel Macron, favorable à un dialogue stratégique « transparent », « sans complaisance ni naïveté ».  « Il est toujours mieux de discuter que de sortir les armes et de menacer le voisin, lui a poliment concédé son homologue lituanien, Gitanas Nausėda. Toutefois, nous devons garder à l’esprit que certaines voies sont porteuses de nombreuses désillusions. » 

Le président français a essayé tant bien que mal de faire accepter à ses partenaires baltes qu’il était temps d’en finir avec la dépendance à Washington – notamment dans le domaine militaire. Une position qui suscite de fortes réticences chez la plupart des dirigeants européens, Angela Merkel en tête, et qui, sans surprise, a rencontré le silence courtois de ses hôtes. 

Emmanuel Macron rend visite au bataillon français de l’OTAN à Rukla, en Lituanie, le 29 septembre 2020. Photo : Eliot Blondet/ABACAPRESS.COM/TASS

« Les pays baltes doutent que l’Europe soit capable de les défendre. Pour eux, l’Amérique est la plus susceptible de leur garantir une protection contre la Russie », rappelle le politologue Dmitri Souslov, enseignant à l’École des hautes études en sciences économiques (EHESE). Varsovie, Riga, Vilnius ont déjà fait leur choix en faveur d’un renforcement de la présence militaire américaine et d’un rôle politique accru de Washington en Europe, et la visite de Macron ne risquait pas de les faire bouger d’un iota. 

Concernant la future « architecture de sécurité » européenne chère au président français – impliquant tous les acteurs de l’Atlantique à Vladivostok –, le message qui lui a été adressé par ses homologues baltes durant sa visite n’est pas moins clair : la question ne doit pas être discutée dans des formats bilatéraux Moscou-Paris ou Moscou-Bruxelles, mais avec la présence obligatoire, à la table des négociations, des capitales est-européennes. 

Un dialogue difficile 

Pour les dirigeants baltes, les récents événements de Biélorussie et l’empoisonnement supposé de l’opposant russe Alexeï Navalny, ainsi que le vain activisme macronien sur ces dossiers, remettent en question la pertinence des propositions françaises. 

« L’élite française et la haute direction poutinienne partagent la même admiration mêlée de haine à l’égard de l’Amérique. »

La ligne téléphonique est ouverte en permanence entre le Kremlin et l’Élysée. La voilà donc, cette plateforme de dialogue tant recherchée ! Mais à quoi sert-elle, si elle n’aboutit à aucun progrès, à aucun début de sortie de crise, et s’il en ressort la désagréable sensation d’assister à un « dialogue de sourds » ? Si les deux chefs d’État réussissaient, au moins, à se comprendre, M. Macron aurait-il rencontré l’ancienne candidate de l’opposition à la présidentielle biélorusse, Svetlana Tikhanovskaïa, en exil à Vilnius, et l’aurait-il assurée du soutien de la France ? Un geste immanquablement interprété par Vladimir Poutine comme une tentative d’ingérence dans les affaires de Minsk – au même titre que les appels à un départ volontaire d’Alexandre Loukachenko. 

Le président français n’a pas non plus su s’entendre avec son homologue sur le dossier Navalny. Interrogeant Vladimir Poutine sur la possible identité des empoisonneurs de l’opposant, il s’est heurté à une fin de non-recevoir du président russe. La divulgation de certains passages de cette conversation dans le Monde est à l’origine d’un froid diplomatique soudain et inattendu entre l’Élysée et le Kremlin. Aujourd’hui, la moindre déclaration européenne concernant Alexeï Navalny est qualifiée par Moscou de « politisation cynique et russophobe ». « L’attitude de l’UE et de l’OTAN nous fait conclure à l’impossibilité d’une collaboration tant que l’Occident n’aura pas abandonné ses provocations ni fait le choix de l’honnêteté et de la responsabilité », a déclaré le ministère russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, le 30 septembre. 

Un lien jamais rompu 

Dans dans un tel contexte, il n’est pas surprenant que les capitales baltes aient accueilli avec incrédulité les appels d’Emmanuel Macron à renouer avec la Russie, alors qu’elles espéraient que Paris « se fasse une raison », explique Konstantin Eggert, politologue russe proche de l’opposition. Il relève qu’au contraire, le président français est persuadé qu’à force de relancer le dialogue avec le Kremlin, envers et contre tous, celui-ci finira par s’adoucir et par accepter les compromis. Cette conviction reposerait, selon l’analyste, sur les deux piliers de la tradition politique française : la nostalgie de la grandeur perdue et l’antiaméricanisme. « La classe politique française, avec sa morgue et son snobisme, nourrit une sympathie involontaire pour la mégalomanie impérialiste poutinienne, ainsi qu’un mépris logique envers ces Polonais, Ukrainiens et autres Géorgiens qui ont l’idée saugrenue d’envoyer balader ce grand frère souhaitant leur apprendre la vie. Le tout abondamment assaisonné d’antiaméricanisme : l’élite française et la haute direction poutinienne partagent la même admiration mêlée de haine à l’égard de l’Amérique », écrit le politologue dans la revue Snob

MM. Macron et Poutine ont pleinement conscience de leur complémentarité sur le dossier du Haut-Karabagh.

On retrouve ce point de vue chez un certain nombre d’analystes, proches de l’opposition, qui trouvent le président français peu cohérent dans ses principes – demandant le départ du « dictateur » Loukachenko tout en faisant ami-ami avec l’« autocrate » Poutine. De la même manière, dans les rangs pro-Kremlin, on a observé avec circonspection la « tournée balte » de M. Macron. Pour Pavel Timofeïev, du Conseil russe pour les affaires internationales (RIAC), cet activisme – jusqu’aux mains tendues en direction de la Russie – vise en réalité à se redonner un peu de crédit sur la scène intérieure française et à contrebalancer les difficultés économiques et sanitaires, à un an et demi de la présidentielle. 

Quoi qu’il en soit, les approches divergentes de la Russie entre Paris et les capitales baltes sont liées à la différence de leurs rapports historiques avec Moscou. Pour ces petits États du nord de l’Europe, la Russie a toujours été la puissance dominante menaçant leur indépendance ; pour la France, c’est un partenaire diplomatique et culturel. Cela explique qu’Emmanuel Macron n’ait pas hésité à appeler à nouveau Vladimir Poutine, le 30 septembre dans la soirée – cette fois, pour évoquer la situation dans le Haut-Karabagh.

Un civil examine un fragment de missile après le bombardement du village d’Ivanïan (Haut-Karabagh) par l’Azerbaïdjan, le 1er octobre 2020. Photo : Vakhram Bagdasaryan/Photolure/TASS

Coprésidente (avec la Russie et les États-Unis) du Groupe de Minsk chargé par l’OSCE, depuis 1992, de la médiation dans ce conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, influencée par l’importante communauté arménienne installée sur son territoire ainsi que par la présence d’Erevan au sein de l’Organisation internationale de la francophonie, la France ne saurait rester les bras croisés alors que la situation menace de dégénérer dans le Caucase. Elle dispose toutefois de peu de leviers pour faire pression sur la Turquie, principal allié de l’Azerbaïdjan. Vladimir Poutine, au contraire, peut agir sur Recep Tayyip Erdoğan, mais entretient des relations compliquées avec le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian. 

Preuve que les deux chefs d’État ont pleinement conscience de leur complémentarité sur le dossier, Vladimir Poutine n’a pas fait patienter son homologue et a promptement pris son appel, malgré l’heure relativement tardive à laquelle il lui était adressé. Et son service de presse a communiqué, dès la fin de l’entretien, vers minuit, sur la « sérieuse préoccupation » et la volonté commune des deux dirigeants de voir les belligérants « s’accorder rapidement sur un cessez-le-feu total et une désescalade des tensions ».