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Kirghizistan : un îlot démocratique en péril

Kirghizistan
Un îlot démocratique en péril

Bichkek, le 14 octobre 2020. Alexey Mayshev/RIA Novosti.

Jusqu’à présent, le Kirghizistan était le seul pays ex-soviétique d’Asie centrale à avoir échappé à l’autoritarisme. La crise politique actuelle pourrait mettre un terme à cette exception. 

Bichkek, le 15 octobre, vers 13h. Depuis dix jours, la contestation massive des résultats des législatives (finalement annulées) s’accompagnent d’émeutes et de pillages dans les magasins des principales villes du pays… Le président du Kirghizistan, Sooronbay Jeenbekov, reçoit des députés, des représentants de l’opposition et d’anciens dirigeants du pays. La fine fleur de la politique locale est présente, à l’exception notable du nouveau Premier ministre, Sadyr Japarov, et de son allié de toujours, le nouveau chef du Comité d’État à la sécurité nationale, Kamtchybek Tachiev. « Ils sont très occupés », justifie M. Jeenbekov. 

L’ancien Premier ministre Felix Koulov (2005-2006) prend la parole : « L’heure est grave, l’État est menacé. La rumeur veut que vous [Jeenbekov] songiez à vous retirer. Je vous conjure de n’en rien faire. » Un autre visiteur ajoute qu’une démission du chef de l’État ajouterait au chaos, et que ce point de vue est partagé par Moscou aussi bien que par Bruxelles. Préoccupé par la situation, le Kremlin aurait d’ailleurs donné carte blanche à M. Jeenbekov pour remettre de l’ordre dans son pays – tel serait le message de Dmitri Kozak, le conseiller de Vladimir Poutine, en visite à Bichkek le 13 octobre. 

Le président assure alors ses hôtes qu’il ne partira pas, qu’il est hors de question pour lui d’abandonner son peuple dans un moment aussi critique. Pourtant, une demi-heure plus tard, l’administration présidentielle annonce la démission de M. Jeenbekov : « J’ai toujours placé la paix dans notre pays et l’unité de notre peuple au-dessus de tout. Je ne m’accroche pas au pouvoir. Je ne veux pas rester dans l’Histoire comme le président qui a fait couler le sang de ses concitoyens. C’est pourquoi j’ai décidé de me retirer », déclare l’homme d’État dans un message adressé à la population. 

De gauche à droite : le Premier ministre Sadyr Japarov, le Président Sooronbay Jeenbekov et le Président du parlement Kanat Issaïev à la résidence présidentielle « Ala-Archa » de Bichkek, le 16 octobre 2020. Photo : Alexey Maishev/RIA Novosti

À qui ou à quoi attribuer ce coup de théâtre ? Sur Facebook, l’ancien Premier ministre Koulov raconte avoir vu MM. Japarov et Tachiev entrer chez le président au moment où celui-ci raccompagnait ses hôtes… « Certains (tôt ou tard, on découvrira qui) ont décidé de recourir à la force pour prendre le pouvoir et ont placé le président devant une alternative : démissionner de son plein gré ou plonger son pays dans une véritable guerre [civile] », écrit-il. 

Daniil Kislov, rédacteur en chef de l’agence de presse Fergana.ru, spécialisée dans l’Asie centrale, souligne de son côté que, pendant que M. Jeenbekov recevait Sadyr Japarov, les partisans de ce dernier entouraient la résidence présidentielle. Rappelons que, deux jours avant d’être nommé Premier ministre, M. Japarov avait été libéré de prison où il purgeait une peine pour tentative de coup d’État… Signe de son influence au sein du pouvoir, ses partisans continuaient de se rassembler dans les rues de Bichkek aux cris de « Dehors Jeenbekov! » malgré l’instauration d’un couvre-feu le 9 octobre. 

Nord et Sud 

Que se passe-t-il au Kirghizistan ? Un coup d’État ? Une révolution de palais ? Une révolte populaire ? Quelles peuvent en être les conséquences pour le pays et pour cette région clef du point de vue géopolitique ? Une partie de la réponse réside dans la différence d’attitude adoptée par Moscou dans les crises kirghize et biélorusse. 

Vladimir Poutine a promis son aide à Alexandre Loukachenko, confronté depuis deux mois à des manifestations massives exigeant son départ, dans le cas où la situation échapperait à tout contrôle – si les banques et les magasins étaient menacés, par exemple. Des bataillons de la Garde nationale russe ont ainsi été déployés il y a plusieurs semaines le long de la frontière, prêts à intervenir à Minsk. 

La Russie a déclaré qu’elle suspendait toute aide financière en attendant que la situation se stabilise.

À Bichkek, au contraire, alors que des centaines de points de vente ont été mis à sac, que des bâtiments administratifs ont été pris d’assaut et que les habitants de certains quartiers ont été obligés de s’organiser en milices pour se défendre, Moscou n’a pas bougé. L’envoi rapide de forces anti-émeute n’aurait pourtant pas été un problème, la Russie disposant d’une base militaire à Kant, petite ville de la banlieue de Bichkek. 

« Une intervention militaire extérieure ne ferait qu’envenimer la situation », estime toutefois le politologue Arkadi Doubnov, spécialiste de l’Asie centrale. Et le Kremlin le sait. Il sait également que la politique kirghize se réduit à une lutte sans fin pour les ressources économiques entre deux clans quasi mafieux – les « nordistes » et les « sudistes ». Depuis la « révolution des Tulipes » de 2005, qui a renversé le premier président postsoviétique du pays, Askar Akaïev, le pouvoir passe d’un camp à l’autre au gré des coups d’État, chacun pillant les caisses et les aides internationales, tout en usant de la situation du pays aux portes de l’Afghanistan pour monnayer ses « services » aux grandes puissances internationales. 

La « révolution des Tulipes », à Bichkek, le 24 mars 2005. Photo : kg.akipress.org

Le successeur du nordiste Askar Akaïev, le sudiste Kourmanbek Bakiev (renversé à son tour en 2010), était ainsi accusé par l’opposition de siphonner un tiers des 60 millions de dollars annuels payés par Washington pour la base aérienne de Manas, près de Bichkek – un endroit stratégique en raison de sa proximité relative avec l’Afghanistan. Sooronbay Jeenbekov (un autre sudiste), de son côté, a péché par avidité politique : aux législatives d’octobre 2020, son protecteur, le milliardaire Raïm Matraïmov (un baron de la contrebande avec la Chine), aurait acheté tellement de voix que les nordistes se sont retrouvés presque sans sièges. Dépossédés de tout contre-pouvoir, ces derniers se sont révoltés. 

Le nerf de la guerre 

Moscou a bien compris qu’un des principaux leviers d’influence à Bichkek était financier. Au plus fort de la crise biélorusse, le Kremlin a accordé un nouveau prêt d’1,5 milliard de dollars à Loukachenko. Au contraire, il a fermé tous les robinets à destination du Kirghizistan. Le 15 octobre, deux heures après l’annonce du départ de M. Jeenbekov, la Russie a déclaré qu’elle suspendait toute aide financière en attendant que la situation se stabilise. Une décision qui devrait calmer certaines ardeurs à Bichkek : depuis 2012, la Russie a, en effet, injecté sans contrepartie plus de 250 millions de dollars dans l’économie kirghize. En 2018, elle a également effacé quelque 700 millions de dollars de dette. 

Selon des sources proches du dossier, la Russie pourrait user de tout son poids pour annuler le prêt de 100 millions de dollars que le Fonds eurasiatique de stabilisation et de développement a décidé d’octroyer au Kirghizistan en août dernier. Moscou pèse 88 % du capital de l’institution… 

Moscou ne verrait sans doute pas d’un mauvais œil l’instauration d’un nouveau régime autoritaire en Asie centrale.

La Russie n’est toutefois pas le principal bailleur du Kirghizistan et n’y a pas les mêmes intérêts économiques qu’en Biélorussie. Depuis une dizaine d’années, le premier investisseur étranger à Bichkek est la Chine, qui compte 400 entreprises dans le pays. Pour la seule année 2018, les investissements chinois s’élevaient à près de 5,5 milliards de dollars – principalement destinés à la capitale et à la région d’Yssykköl, dans le nord du pays. 

En dépit de cette position éminente, Pékin s’abstient pour l’instant de commenter la situation, se limitant à des mises en garde destinées à ses ressortissants présents sur place. De toute évidence, le géant asiatique dresse le même constat que son voisin russe : la crise actuelle est un énième épisode de la lutte que se livrent le Nord et le Sud, et tout devrait rapidement rentrer dans l’ordre. « De toute façon, Moscou n’a aucune raison de s’inquiéter. Le Kirghizistan ne compte pas le moindre responsable politique antirusse, et pour cause : les fonds rapatriés par le million et demi de ressortissants kirghizes travaillant en Russie représente un quart du budget du pays », souligne Daniil Kislov. 

Vers la dictature ? 

Rien ne dit, toutefois, que la crise actuelle suivra le scénario habituel. En deux semaines, Sadyr Japarov s’est emparé du pouvoir exécutif et tout laisse à penser que le parlement lui obéira : son président, Kanat Issaïev, a renoncé à assurer l’intérim à la tête du pays (ce que prévoyait pourtant la Constitution) pour lui laisser la place… Il se trouve donc en position de force avant d’aborder les nouvelles élections législatives, prévues pour le 20 décembre prochain, puis pour la présidentielle, fixée au 17 janvier. Prudent, M. Japarov a commencé à accorder des postes au camp sudiste afin de s’assurer d’un soutien le plus large possible. Au demeurant, les concurrents ne se pressent pas au portillon… 

Les partisans du Premier ministre Sadyr Japarov lors d’un rassemblement devant l’hôtel Yssykköl, à Bichkek, le 15 octobre 2020. Photo : Alexey Mayshev/RIA Novosti.

« Le Kirghizistan n’a jamais connu une telle situation », constate Daniil Kislov. On prête ainsi à Japarov la volonté de modifier la Constitution afin de renforcer les pouvoirs du président de la république. Si la société civile s’inquiète déjà, Moscou ne verrait sans doute pas d’un mauvais œil  l’instauration d’un nouveau régime autoritaire en Asie centrale – la Russie a toujours préféré avoir affaire à ce type d’interlocuteur dans la région. La disparition de cet « îlot de démocratie » devrait beaucoup plus inquiéter les Occidentaux, particulièrement discrets depuis deux semaines.