Toute l'équipe du Courrier de Russie fait une pause pour les fêtes. Nous vous souhaitons un joyeux Noël et une bonne année 2021

Haut-Karabagh : le jeu complexe du Kremlin

Haut-Karabagh
Le jeu complexe du Kremlin

Centrale hydroélectrique de Mingatchevir (Azerbaïdjan), le 5 octobre 2020.
Photo : Valery Sharifulin/TASS

Depuis dix jours que les combats ont débuté entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan dans le Haut-Karabagh, Moscou, avec Paris et Washington, s’est contentée d’appeler au cessez-le-feu. Son refus de prendre parti est tout sauf une marque d’indécision. 

Dans la nuit du 27 septembre dernier, tandis que des bataillons de l’armée azerbaïdjanaise, déployés le long de la frontière avec la république autoproclamée du Haut-Karabagh, attendent le signal de passer à l’offensive, une autre opération est lancée dans un quartier résidentiel du centre de Bakou. Six agents du contre-espionnage azerbaïdjanais pénètrent dans l’appartement d’un général de l’État-major et le mettent aux arrêts. Motif : intelligence avec une puissance étrangère – en l’occurrence, la Russie. 

La taupe russe de Bakou 

Selon une source diplomatique turque, le général (dont l’identité n’a pas été révélée) avait participé à l’élaboration du plan d’attaque rapide qui devait permettre l’invasion par Bakou de toute la région sécessionniste en quelques heures. Cependant, deux semaines avant le déclenchement de l’opération, il en aurait transmis le détail à la Russie qui, à son tour, via le FSB, en aurait informé Erevan (et par là même Stepanakert, la capitale du Haut-Karabagh). Les Arméniens auraient ainsi eu le temps de préparer leur défense, plaçant mines et artillerie aux endroits stratégiques et renforçant leurs positions sur les itinéraires supposés des troupes ennemies. De fait, le « Blitzkrieg » imaginé par Bakou a été stoppé, et les troupes d’élites motorisées de l’armée azerbaïdjanaise auraient subi de lourdes pertes.

Notre source révèle que ce général aurait été recruté par les services secrets russes via son neveu, grossiste en fleurs à Moscou, et aurait touché de confortables émoluments pour ses révélations, avant d’être démasqué par les services turcs. Au demeurant, les informations transmises à Moscou feraient état de l’envoi, en cas de contre-attaque massive d’Erevan, d’un bataillon aérien turc – dont les avions devaient être repeints aux couleurs de l’armée azerbaïdjanaise. 

« Pour les Occidentaux, c’est une chose d’éloigner l’Arménie de la Russie, c’en est une autre de se mobiliser pour la défendre. »

L’importance de l’engagement d’Ankara aux côtés de Bakou n’a surpris personne à Moscou. Dès la mi-septembre, le ministère des Affaires étrangères, déjà informé de préparatifs militaires, relevait également un phénomène intriguant : de nombreux journalistes turcs accrédités dans la capitale russe se préparaient à partir en mission à Bakou… Dans les jours précédant le début des combats, la capitale azerbaïdjanaise a assisté à un brusque afflux de reporters des principaux médias d’Istanbul et d’Ankara. Le 27 au matin, ils étaient les premiers à couvrir l’assaut. 

Alignement des planètes 

L’attaque des troupes azerbaïdjanaises – « opération de désoccupation [après l’avancée arménienne de juillet dernier] » pour Bakou, « invasion perfide » selon Erevan – n’intervient pas à un moment choisi par hasard. Selon Arkadi Doubnov, spécialiste russe du Caucase et de l’Asie centrale, le président Ilham Aliyev a fait le pari, en accord avec son allié Recep Tayyip Erdoğan, d’une solution militaire rapide, mettant à profit le fait que la Russie ne bougerait pas dans l’immédiat. « Moscou est en pleine guerre froide avec l’Europe sur le dossier Navalny, et les manifestations en Biélorussie sont en train d’user son plus proche allié. Ce n’est pas le moment de s’engager sur un troisième front », estime le politologue. 

Le renforcement de l’influence turque et l’affirmation croissante d’Ankara comme puissance régionale ne sont pas non plus étrangers au tour que prennent les événements. En août, les armées turques et azerbaïdjanaises ont procédé à des exercices communs. Au début de septembre, selon diverses sources, MM. Erdoğan et Aliyev se sont directement entretenus à cinq ou six reprises sur le détail (effectifs déployés, délais, objectifs…) de l’opération dans le Haut-Karabagh, avant que Bakou ne reçoive le feu vert d’Ankara. Par ailleurs, des sources diplomatiques soulignent la présence massive de conseillers turcs à Bakou. Ils se tiendraient prêts à coordonner une éventuelle assistance militaire d’Ankara, au cas où les choses tourneraient mal et où M. Aliyev appellerait M. Erdoğan à l’aide. « À force de fourbir ses armes, on finit par s’en servir », commente Arkadi Doubnov. 

 Des journalistes se mettent à couvert dans un abri anti-bombe à Stepanakert (Haut-Karabagh), le 3 octobre 2020. Photo : Sergei Bobylev/TASS

Il convient également de ne pas négliger le facteur climatique. La fin de septembre est propice au lancement d’une campagne militaire – surtout si elle est censée s’achever rapidement : les grosses chaleurs sont passées et la neige n’est pas encore arrivée. 

Le sénateur russe Alexeï Pouchkov ajoute un élément politique à cet alignement des planètes : l’Arménie est dirigée depuis 2018 par un Premier ministre, Nikol Pachinian, peu susceptible d’appeler Moscou en renfort. Dans le même temps, Bakou et Ankara partent du principe que les Occidentaux ne viendront pas en aide à leur adversaire : « C’est une chose, pour eux, d’éloigner l’Arménie de la Russie. C’en est une autre de se mobiliser pour la défendre », écrit-il sur sa chaîne Telegram. 

Le Kremlin pas pressé

M. Pouchkov élude discrètement un autre aspect de la question : en cas de scénario catastrophe pour Erevan et Stepanakert, Moscou interviendra-t-elle à leurs côtés ? Pour l’heure, le Kremlin s’est contenté de signer la déclaration commune des coprésidents du groupe de Minsk (États-Unis, France, Russie) chargé par l’OSCE, depuis 1992, de superviser le processus de paix au Haut-Karabagh. MM. Poutine, Macron et Trump ont appelé les deux parties à cesser les combats et à faire preuve de retenue. 

« Il est regrettable que le rapprochement turco-azerbaïdjanais se fasse au détriment des intérêts russes… »

La prudence russe tranche avec l’engagement observé lors de la dernière flambée de violence sérieuse dans la région, en 2016. À l’époque, le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s’était déplacé en personne pour ramener les belligérants à la table des négociations. Toutefois, de l’eau a coulé sous les ponts en quatre ans. Si, en 2018, le Kremlin ne s’est pas opposé à la prise du pouvoir par Nikol Pachinian au terme d’une révolution saluée, à Moscou, pour sa « douceur », M. Poutine a de toute évidence peu apprécié certaines décisions politiques du nouveau gouvernement. Il y a eu, d’une part, l’arrestation pour corruption et « atteinte à l’ordre constitutionnel » de l’ex-président Robert Kotcharian (1998-2008), figure de l’influent « clan du Karabagh » (il est né à Stepanakert, comme beaucoup de responsables politiques à Erevan), qui avait su tisser des liens d’amitié avec le maître du Kremlin. Il y a eu, d’autre part, le déplacement de M. Pachinian dans le Haut-Karabagh, peu après sa nomination, au cours duquel il devait déclarer que « le Karabagh, c’est l’Arménie » et que ce territoire ne serait jamais cédé à l’Azerbaïdjan.

Des propos répétés l’été dernier et qui, loin d’avoir reçu l’aval de Moscou (garante, répétons-le, du règlement de la crise), contredisent en outre les « principes de Madrid » servant de base aux négociations. Ceux-ci prévoient notamment la reprise par Bakou du contrôle des territoires entourant le Haut-Karabagh et la tenue d’un referendum d’autodétermination dans la région séparatiste. « Cette sortie nous a scandalisés. Pachinian a activé une bombe à retardement, qui explose maintenant », confie un diplomate russe sous couvert d’anonymat. 

Vladimir Poutine et Nikol Pachinian à Moscou, le 13 juin 2018. Photo : Kremlin.ru

Dans le même temps, rien ne dit que Moscou choisisse de soutenir Bakou. Certes, MM. Poutine et Aliyev entretiennent des relations de confiance. Mais le président russe « qui ne voit pas d’inconvénient à ce que son homologue se rapproche de la Turquie d’Erdoğan, n’entend pas que ce rapprochement se fasse au détriment des intérêts russes, en particulier dans le domaine énergétique », poursuit notre interlocuteur. 

Ces deux dernières années, Ankara a fortement réduit ses importations d’hydrocarbures russes au profit de Bakou, devenue son premier fournisseur. Moscou voit dans ce retournement un effet des ambitions de puissance de la Turquie dans le Caucase, et n’a pas l’intention de se laisser faire. « L’oléoduc Bakou-Ceyhan et le gazoduc Bakou-Erzurum passent non loin des zones de combat, souligne le journaliste Mikhaïl Chevelev, qui connaît bien la région. Imaginons qu’un missile arménien explose à proximité de ces infrastructures ou les endommage, et Moscou aura beau jeu de rappeler aux Turcs comme aux Azéris que la Russie est incontournable dans la région, tant sur le plan de la sécurité que sur celui des livraisons. » En d’autres termes, il n’est pas certain que Vladimir Poutine ait intérêt à arrêter le conflit aussi rapidement que d’aucuns l’espèrent.