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Haut-Karabagh : gueule de bois pour les grandes puissances

Haut-Karabagh
Gueule de bois pour les grandes puissances

Sergei Bobylev/TASS

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.


Les événements dramatiques qui se déroulent depuis deux semaines dans le Haut-Karabagh sont une douche froide pour les pays considérés d’ordinaire comme les « gendarmes du monde ». 

Dans sa nouvelle inachevée « Et au matin ils se réveillèrent… », l’écrivain soviétique Vassili Choukchine décrit le réveil de huit hommes en cellule de dégrisement. À mesure qu’ils reprennent leurs esprits, ils en viennent à s’interroger sur les événements qui les ont amenés là et sur leur propre comportement. 

La guerre du Haut-Karabagh suscite des questions de ce genre à propos des grandes puissances. Comment ont-elles pu laisser une guerre éclater dans le Caucase ? Et puisque aucune d’entre elles n’a d’intérêt à ce que le sang continue de couler, pourquoi peinent-elles à faire cesser les combats ? 

L’échec des James Bond 

Avant toute chose, on a l’impression que les nations les mieux informées du monde – la Russie, les États-Unis et la France en tête – sont « passées à côté » des préparatifs de l’opération militaire azerbaïdjanaise. Une offensive de ce genre se met en place des semaines, voire des mois à l’avance. Où sont-ils, ces satellites de reconnaissance, censés surveiller chaque mètre carré de la surface terrestre ? Et ces hackers tout-puissants, capables de pénétrer dans l’ordinateur le mieux protégé au monde ? Enfin, qu’en est-il de ces James Bond, aussi insaisissables que charismatiques, qui sauvent inlassablement la planète entre deux mondanités ? 

En un sens, Recep Tayyip Erdoğan parachève le processus engagé par Vladimir Poutine lorsqu’il entreprenait de tenir tête à un Occident globalement plus fort.

La qualité des stratèges en poste tant à la Maison-Blanche qu’au Kremlin ou à l’Élysée, pose également question. De toute évidence, les meilleurs analystes géopolitiques mondiaux n’on rien vu venir. Ils considéraient que le conflit du Haut-Karabagh demeurerait indéfiniment gelé et ne s’embraserait jamais. À moins qu’ils n’aient espéré qu’il se résorbe de lui-même avec le temps, sans intervention extérieure, et qu’il suffise pour cela d’assurer l’équilibre relatif des forces et d’entretenir l’illusion d’un progrès des négociations dans le cadre de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Le petit jeu sans fin de la conservation du statu quo est-il tout ce que la communauté internationale est capable de proposer dans ce genre de situation ? Qu’en conclure concernant la valeur réelle des stratégies – ou plutôt de ces pseudo-stratégies – de règlement des nombreux autres conflits gelés sur la planète ? 

La dévaluation des superpuissances 

L’émoi international autour du Karabagh, aussi vif qu’inefficace, suscite des doutes d’un autre genre. Dans quelle mesure les grandes puissances orchestrent-elles encore la marche du monde ? Ce conflit n’est ni la guerre civile syrienne ni l’affrontement du Donbass, dans lesquels la Russie et les Occidentaux campent sur des positions diamétralement opposées. Aucune divergence essentielle sur le Caucase du Sud. C’est d’ailleurs ce qui a permis à MM. Poutine, Trump et Macron de rapidement s’entendre sur une déclaration commune exigeant un cessez-le-feu. A-t-elle stoppé les combats ? Pas vraiment. Pire, dans un premier temps, la position des trois membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies a été rejetée par le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, dont l’ombre plane autour du chef de l’État azerbaïdjanais, Ilham Aliyev. 

La ville de Stepanakert (Haut-Karabagh) après un bombardement, le 4 octobre 2020. Photo : Sergei Bobylev/TASS

En outre, les nombreux leviers dont Moscou est supposée disposer pour influencer Bakou et Erevan semblent grippés. Tout comme les décennies d’alliance politico-militaire entre Ankara, Paris et Washington au sein de l’OTAN.

À propos de la Turquie, ses prétentions à l’hégémonie régionale et sa capacité à défier trois grandes puissances en ignorant superbement leurs appels à la paix, entérinent la tendance actuelle à une multipolarisation du monde. Elles signifient également l’effondrement en cours du système hiérarchisé des relations internationales telles que nous les connaissions jusqu’à présent. En un sens, Recep Tayyip Erdoğan parachève le processus engagé par Vladimir Poutine lorsqu’il entreprenait de tenir tête à un Occident globalement plus fort. La politique turque dans le Caucase ‒ de même que la politique russe en Syrie ‒ montre que dans le monde actuel, les ressources matérielles, financières et même militaires sont en elles-mêmes peu de chose : seule la volonté de les utiliser dans un but précis a vraiment de l’importance. 

La crise du droit international à géométrie variable

La reprise du conflit du Haut-Karabagh envoie un signal précis à toutes les grandes puissances, Russie comprise : l’application à géométrie variable des principes fondamentaux du droit international – le droit des peuples à l’autodétermination et le respect de l’intégrité territoriale des États – ne mène à rien de bon. De ce point de vue, la Russie ne se trouve pas dans la meilleure position : Bakou est fondée à faire valoir que Moscou avait justifié son intervention en Tchétchénie, à la fin des années 1990, par la nécessité de rétablir l’ordre sur son territoire ; dans le même temps, Erevan (qui soutient les séparatistes arméniens du Haut-Karabagh) est en droit de rappeler l’argument du droit à l’autodétermination des Criméens, invoqué par la Russie au moment de l’annexion de la péninsule, en 2014. Au demeurant, les Occidentaux ne s’en sortent pas mieux, et les belligérants n’auront aucun mal à trouver des précédents afin de justifier leurs positions – de la reconnaissance quasi générale du Kosovo à la condamnation non moins unanime du séparatisme catalan. 

Si une opération internationale de maintien de la paix s’impose dans le Caucase, pourquoi Moscou s’y oppose-t-elle depuis tant d’années dans l’est de l’Ukraine ?

Dans ces conditions, il importe que la Russie et les Occidentaux s’accordent sur une approche universelle des litiges de ce type. Certes, cela ne se fera pas sans mal. Mais sans un consensus international sur ce point, les situations explosives risquent de se multiplier à travers la planète, chaque partie invoquant le principe qui l’arrange et disant : pourquoi me refuser ce qu’on permet à d’autres ? 

Le même problème se pose à propos du choix des instruments de stabilisation. Par exemple, en Russie, beaucoup se prononcent pour le déploiement de casques bleus de l’ONU dans le Haut-Karabagh. Si une opération internationale de maintien de la paix s’impose dans le Caucase, pourquoi Moscou s’y oppose-t-elle depuis tant d’années dans l’est de l’Ukraine ? Ou encore, si l’on en venait à proposer aux Arméniens un règlement de type « la paix en échange des territoires », pourquoi cette formule n’est-elle plus de mise dès qu’il s’agit du conflit israélo-palestinien ?

Alignement face au Sud

La brutale explosion de violence dans le Caucase du Sud met en évidence le fossé existant entre les conceptions généralement admises, en Russie comme en Occident, concernant la nature des menaces à la sécurité internationale, et la réalité. À Moscou, on considère depuis de nombreuses années que le principal défi stratégique pour la Russie est représenté par l’OTAN, et la majorité des débats – entre experts aussi bien qu’entre responsables politiques – tourne autour des moyens les plus efficaces de résister à l’Alliance. Dans le même temps, les pays de l’OTAN réfléchissent en permanence au renforcement du « flanc est », afin de contrer les « intentions belliqueuses » de Moscou. Or, pour en revenir au Karabagh, même l’idéologue le plus ingénieux du Kremlin aura du mal à prouver que les événements récents sont le fait des menées de l’Occident ; et les critiques les plus acerbes de la Russie ne sauront non plus les présenter comme les résultats des manigances de Vladimir Poutine. 

Le Haut-Karabagh démontre une nouvelle fois que les véritables menaces, tant pour la Russie que pour l’Occident, proviennent en premier lieu de l’instabilité du Sud – Caucase, Proche-Orient, Afrique du Nord, voire peut-être, à l’avenir, Asie centrale. Dans ces régions, les intérêts de Moscou et des capitales occidentales coïncident globalement : à elles de prendre en compte ce constat à l’heure de construire de nouvelles relations, sous peine de se réveiller fréquemment en cellule de dégrisement.