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Poutine-Macron : une bromance avortée

Poutine-Macron
Une bromance avortée

Alexei Druzhinin/TASS

Alors que – hasard du calendrier politique – Emmanuel Macron entame une visite dans les pays baltes, l’affaire Navalny a manifestement semé la discorde entre le président français et son homologue russe, Vladimir Poutine. Mais leurs pays ne peuvent se permettre un tel luxe. 

Un drame en deux actes – ainsi peut-on qualifier l’affaire. La première partie est pure routine, n’excédant pas le cadre strict du protocole diplomatique et des formules qui l’accompagnent. Le 14 septembre, le Kremlin fait état d’un entretien téléphonique des deux présidents, « à l’initiative de la France ». Le service d’information du Kremlin précise que sont notamment abordées « les incidences » de ce qu’il appelle, avec des guillemets, « l’affaire Navalny ». « Vladimir Poutine, poursuit le communiqué, a jugé déplacées les accusations sans fondement portées en la circonstance contre la Russie. Il a souligné la nécessité pour les médecins allemands de transmettre aux médecins russes les éléments et analyses permettant de faire la lumière sur ce qui s’est réellement passé, et de collaborer avec eux. » 

Bilan de la conversation : « Il est convenu de favoriser tout ce qui permettra de définir les paramètres d’une action conjointe en la matière avec les partenaires européens ».

Rideau. 

L’entracte dure un peu plus d’une semaine, dans le silence complet des deux principaux acteurs. Beaucoup ont le temps d’oublier l’action du premier acte. Pensez : un coup de téléphone de plus entre deux leaders, qui – nombre de figures politiques russes en sont convaincues – entretiennent des relations de confiance ! 

Conversation à cœur ouvert 

Le second acte démarre en trombe : le 22 septembre, le site du Monde publie – se fondant sur ses propres sources – les détails de la conversation des deux présidents. Cette publication fait, à Moscou, l’effet d’une bombe, qui entraîne dans son cratère nombre d’analystes et d’experts favorables au pouvoir, proches du Kremlin ou relevant, au contraire, de la mouvance d’opposition. Le sujet continue actuellement de faire le buzz sur les réseaux sociaux. 

Résumée par le Monde, la réponse de Vladimir Poutine se limite à des commentaires méprisants et hautains.

L’article du Monde paraît quelques jours après la confirmation, par un laboratoire militaire français ayant l’accréditation de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), de la tentative d’empoisonnement perpétrée contre Navalny au moyen d’un agent neurotoxique. Le 24 septembre, la Russie apprend les détails de l’affaire : les échantillons biomédicaux prélevés sur Navalny ont été analysés par les experts du laboratoire ultrasécurisé du Bouchet, dans l’Essonne, sous la responsabilité de la Direction générale de l’armement ; ceux-ci ont confirmé les résultats des examens effectués par le laboratoire pharmaceutique et toxicologique de l’institut de la Bundeswehr, à Munich. 

« Navalny vivra ». Saint-Pétersbourg, le 22 août 2020.
Photo : Peter Kovalev/TASS

Il ressort de l’article du Monde que Macron ne formulait aucune accusation contre la Russie, ainsi que l’affirmait le communiqué du service d’information du Kremlin. Il voulait simplement des explications : comment, dans quelles circonstances, une arme chimique avait-elle pu être utilisée contre un leader de l’opposition, alors que Moscou avait annoncé, dès 2017, sa suppression (ce qu’ont encore confirmé récemment les responsables russes, à commencer par le chef du SVR, le renseignement extérieur, Sergueï Narychkine) ? Pourquoi la Russie refusait-elle d’ouvrir une enquête officielle sur ce qui était arrivé à Navalny, comme l’Europe l’attendait d’elle avant tout ? Des questions, somme toute, simples et compréhensibles. « Compte tenu des relations particulières qui se sont instaurées au cours des trois dernières années, il [Macron] aurait peut-être prêté au président de Russie une oreille plus fine et plus subtile que les autres leaders occidentaux, accepté une version vraisemblable de l’affaire et s’en serait tenu à des sanctions modérées », écrit le média russe en ligne Republic. « Mais la règle du jeu, ajoute-t-il, veut que Moscou y mette aussi du sien. » 

Résumée par le Monde, la réponse du président de Russie se limite à des commentaires méprisants et hautains à l’adresse du blogueur « fauteur de troubles », dont la Fondation anti-corruption (FBK) n’aurait pour vocation que d’exercer un chantage contre des politiques et des députés russes. Quant à la tentative présumée d’empoisonnement au Novitchok, Navalny aurait « parfaitement pu, pour une raison ou une autre, prendre le poison lui-même ». 

La fuite a eu lieu, et l’Élysée n’a pas réagi. Or, comme chacun sait, qui ne dit mot consent.

Le Kremlin n’a pas tardé à réagir à la publication du Monde. Le 23 septembre, Dmitri Peskov, secrétaire de presse présidentiel, confirme que « la question du patient de Berlin [Navalny venait de quitter l’hôpital de la Charité de cette ville, ndlr] a effectivement été évoquée au cours de l’entretien des présidents Poutine et Macron ». Le Monde, toutefois, souligne-t-il, « est loin de reproduire exactement les formules employées ». Ce manque de précision n’étonne pas Peskov, pour lequel le journal « n’était pas en mesure de donner une information juste ». « Dans le cas contraire, cela aurait signifié que nos partenaires français auraient volontairement communiqué aux médias l’enregistrement de la conversation des deux présidents, ce qui ne correspond pas aux pratiques diplomatiques. Nous ne pouvons croire que le palais de l’Élysée ait consciemment laissé fuiter dans la presse l’enregistrement de cet entretien. Il s’agit tout de même de la France ! Et la France ne saurait agir de la sorte. Nous nous refusons même à l’envisager », ajoute le représentant du Kremlin. 

Quand Le Monde se prend pour la Pravda 

Peskov n’est pas le seul de cet avis. Nombreux sont les internautes russes qui « ne sauraient croire » à l’authenticité et à la fiabilité des sources du journal. En quel honneur devrions-nous accorder notre confiance au Monde ? disent-ils. Dieu sait ce que peut raconter un organe de presse, qu’il fasse ou non autorité ! 

Ces commentaires, il est vrai, sont d’une naïveté désarmante. Le temps passe vite et beaucoup, en Russie, ont déjà oublié certaines finesses des relations entre le parti au pouvoir et les fleurons de la presse au temps de l’URSS. À l’époque, le « camarade Zimianine », secrétaire du Comité central (CC) du PCUS, discret exécutant chargé de la « presse centrale », pouvait sans problème téléphoner au « camarade Afanassiev », rédacteur en chef de la Pravda, et faire fuiter une information concernant les séances du Secrétariat du CC, voire du Politburo. Et il s’y employait pour la simple raison que « le cher Leonid Ilitch [Brejnev] » tenait à ce que quelque secret ou information confidentielle filtre dans la presse. Tel était notamment le cas lorsque que quelque chose affectait personnellement le Secrétaire général – des remarques de collègues du Politburo ou de responsables étrangers au cours d’entretiens téléphoniques. Certes, comparer le Monde à la Pravda relève du blasphème. Mais il s’agit moins, ici, du quotidien lui-même que des hautes sphères qui y voient un canal d’information influent. 

Le rédacteur en chef de la Pravda, Viktor Afanassiev, en 1979. Photo : Vladimir Akimov/RIA Novosti

En réalité, selon une source politique bien informée, le Kremlin est parfaitement conscient que la fuite du Monde n’aurait pu se produire sans le consentement de l’Élysée. Qui a donné l’autorisation, Macron ou l’un de ses proches collaborateurs ? Cela importe peu. Le Kremlin ne prendra en compte ni l’arrivée de nouveaux conseillers jugés « atlantistes » et notoirement hostiles à la Russie autour du président français (opposés à sa politique de dialogue stratégique avec Moscou), ni des imbroglios survenus récemment au sein de la cellule diplomatique élyséenne  qui augmentent la probabilité d’une fuite non-contrôlée de l’information. Quoi qu’il en soit, la fuite a eu lieu. L’Élysée n’a pas réagi, or, comme chacun sait, qui ne dit mot consent. Manifestement, la réponse de Poutine sur « l’affaire Navalny » a choqué Macron, ce qui signifie, ni plus ni moins, qu’il ne faut plus compter sur des échanges concernant les problèmes les plus délicats – sans parler de leur résolution. Pire, il se peut que la France juge désormais insensé de poursuivre le dialogue avec la Russie, au niveau auquel Macron l’avait placé d’emblée – niveau si élevé que, l’an dernier, le président français entreprenait personnellement de persuader ses ambassadeurs à l’étranger de se défaire de tous les stéréotypes et préjugés antirusses. 

Garder le lien

C’est peut-être le volet le plus triste du drame russo-français qui, lentement mais sûrement, allait vers son point culminant. Dans un premier temps, ni Moscou ni Paris n’ont commenté l’annulation du voyage de Macron en Russie, annoncé en juin pour la fin du mois d’août. S’en est suivie l’annulation de la réunion ministérielle au format « 2+2 » (ministres des Affaires étrangères et de la Défense), prévue à Paris le 14 septembre. Le refroidissement grossit de part et d’autre comme une boule de neige. L’article du Monde n’a fait que confirmer les pires craintes : Macron et Poutine appartiennent à deux types de culture politique, qu’il est difficile – sinon impossible – de concilier. Psychologiquement, Macron est dans l’incapacité de comprendre le discours de Poutine : on peut en effet imaginer que la petite phrase du président russe sur « l’auto-empoisonnement » de Navalny relevait de la plaisanterie, du sarcasme, tous deux familiers à une oreille russe, mais demeurés hermétiques à la traduction : « Va savoir qui l’a empoisonné ; peut-être qu’il s’est empoisonné lui-même, il en est bien capable ! »

Le réchauffement peut être accéléré par une urgence politique impliquant la participation de Moscou ou de Paris.

De son côté, Poutine enrage : bon dieu, en quel honneur ces Européens se mêlent-ils de nos affaires, ils n’ont pas d’autre occupation ? Le Kremlin ignore superbement les conclusions des laboratoires étrangers sur l’utilisation de l’arme chimique contre un représentant de l’opposition. Et le problème n’est pas seulement que de telles méthodes sont effarantes pour le monde contemporain. Même l’Arabie saoudite, qui n’a pas, de loin, le régime politique le plus libéral ni le plus humain qui soit, s’est efforcée d’atténuer les effets de l’assassinat du journaliste d’opposition Khashoggi dans son consulat d’Istanbul : Riyad a au moins accédé formellement aux demandes de la communauté internationale, en ouvrant une enquête officielle et en lui offrant des coupables qui lui permettaient de sauver les apparences, tout en protégeant ses dirigeants dont la responsabilité est pourtant établie. 

Or, dans la représentation européenne, l’empoisonnement de Navalny est aussi un événement politique majeur dans la mesure où l’emploi d’une  arme chimique, est, conformément au droit international, une question qui ne se limite pas au pays concerné, mais touche l’ensemble de la planète. 

Le réchauffement n’est pas pour demain. Il peut néanmoins être accéléré par une urgence politique impliquant la participation de Moscou ou de Paris. Ce pourrait être le cas avec la reprise, ces derniers jours, des combats entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, Paris assurant, avec Moscou et Washington, la coprésidence du Groupe de Minsk, l’instance chargée de trouver une issue pacifique au conflit du Haut-Karabagh. 

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