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Coronavirus : la détente internationale manquée

Coronavirus
La détente internationale manquée

Alexey Danichev/RIA Novosti

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.


La lutte commune contre la Covid-19 n’a entraîné aucun changement positif dans la politique mondiale. Au contraire, au lieu de se relancer, les relations entre la Russie et l’Occident connaissent un regain de tensions.

Il y a six mois, tandis que le nouveau coronavirus venait de franchir les frontières chinoises et commençait sa conquête de l’Europe et de l’Amérique du Nord, responsables et analystes politiques ouvraient déjà le débat sur le « monde d’après ». Aux craintes des pessimistes s’opposaient notamment les espoirs des optimistes, pour lesquels la pandémie et la récession mondiale contraindraient l’humanité à mettre de côté ses dissensions, à se concevoir comme un tout solidaire et à faire bloc, dans l’entente, face aux défis communs.

Aujourd’hui, force est de constater que les optimistes se sont trompés. Même doublée d’une profonde crise économique, la pandémie n’a pas entraîné les changements souhaités sur le grand échiquier. Pire, aucune évolution positive ne semble à prévoir dans un avenir proche. La Covid-19 ne nous a pas vaccinés contre les conflits régionaux, la course aux armements, la concurrence géopolitique et autres travers humains.

Occasions manquées

Ces mauvaises habitudes perdurent dans les relations entre la Russie et l’Occident. Les six derniers mois n’ont permis de progrès sensible sur aucun dossier les opposant – que ce soit le Donbass, la Syrie, le Venezuela ou la Libye. L’avenir du traité New Start et de la non-prolifération des armes nucléaires demeure incertain. Moscou est visée par de nouvelles sanctions économiques. L’intense guerre de l’information ne faiblit pas. La « trêve du coronavirus » n’a pas eu lieu. Elle apparaît désormais improbable, de même qu’une paix pleine et entière.

Lorsque vous êtes persuadé que vous sortirez de la crise en meilleure forme que le voisin, vous êtes beaucoup moins enclin à vous entendre avec lui.

Bien entendu, à Moscou, on rejette la faute sur les « partenaires occidentaux ». Si certaines accusations formulées par le Kremlin ne sont pas dénuées de fondement, reconnaissons que la politique extérieure russe ne brille pas par la créativité de ses idées ni de ses initiatives. Si d’aucuns ont sans doute aspiré à rompre la spirale négative dans laquelle est embarquée la politique internationale, cela ne s’est concrétisé par la moindre décision unilatérale audacieuse, la moindre proposition à visée multilatérale, ni même par une correction du discours sur la scène intérieure.

Au contraire, les « manigances » des adversaires de la Russie servent encore et toujours d’explication aux premiers soubresauts de notre nouvelle ère covidienne – des mouvements sociaux en Biélorussie à la tragique tentative d’empoisonnement d’Alexeï Navalny. Tout montre qu’en ce mois de septembre 2020, le Kremlin campe sur les mêmes positions qu’en mars. Les occasions d’une détente, en admettant qu’il y en ait eu, ont été manquées.

Manifestation à Minsk, le 13 septembre 2020. Photo : Alexey Maishev/RIA Novosti

La force de l’inertie

Pourquoi la trêve du coronavirus n’a-t-elle pas eu lieu ? Sans nier la part de responsabilité des pays occidentaux, penchons-nous sur les obstacles mis par la Russie à toute avancée positive.

D’abord, dans toute situation de catastrophe généralisée, chacun espère toujours que son adversaire souffrira plus que lui. Les récentes déclarations de Maxime Orechkine, ancien ministre de l’Économie devenu conseiller du président, s’inscrivent dans cet ordre d’idées. Il a en effet affirmé que la Russie entrerait dans le top 5 des économies mondiales dès cette année. Or, si cela doit être, ce sera en raison non d’une croissance fulgurante de l’économie russe, mais du ralentissement allemand. De manière générale, lorsque vous êtes persuadé que le temps joue pour vous et que vous sortirez de la crise en meilleure forme que le voisin, vous êtes beaucoup moins enclin à vous entendre avec lui.

Ensuite, les hauts responsables russes actuels ne peuvent se départir de l’idée que toute initiative unilatérale, toute main tendue en direction des Occidentaux seront aussitôt interprétées par ceux-ci comme un signe de faiblesse – et entraîneront un renforcement de la pression sur la Russie. En outre, cet état d’esprit les empêche de reconnaître les erreurs et les échecs les plus évidents de leur politique extérieure passée, et, par conséquent, s’oppose à toute tentative de la corriger dans le présent.

Aussi regrettable que soit la situation, elle n’est pas une raison pour nous soustraire à la recherche de solutions.

Enfin, six ans et demi de crise ukrainienne ont instauré une confrontation d’une inertie colossale. Redéployer la lourde – et peu efficace – machine de l’État, recalibrer l’imposant système de propagande, redéfinir les principes d’action de l’« État profond » (deep state), revient à faire opérer un demi-tour à un tanker de 100 000 tonnes. Sans compter qu’il est probablement encore plus difficile de changer la vision du monde – et de la place de la Russie en son sein – qui s’est installée dans la société au cours de ces années.

Ère sécuritaire

Un dernier élément, et non des moindres, réside dans la redistribution des cartes qui s’est effectuée ces derniers temps entre les différents ministères ayant leur mot à dire sur la politique extérieure de la Russie. Depuis 2014 (au moins), le rôle des services de sécurité a considérablement augmenté. Par conséquent, celui des diplomates a diminué. Aujourd’hui, les services de sécurité sont les principales « parties prenantes » sur le Donbass, la Syrie, la Libye et même la Biélorussie. On peut aller jusqu’à affirmer qu’ils détiennent le contrôle de l’action politique extérieure russe. Or il va sans dire qu’ils sont, par la nature de leur activité, moins enclins aux compromis, aux concessions voire simplement à l’empathie, que les diplomates.

Il faut donc se résoudre à ce que ni la pandémie ni la récession n’entraînent automatiquement un reset des relations entre Moscou et ses partenaires occidentaux. Au contraire, nous nous dirigeons actuellement dans un sens diamétralement opposé, vers un regain de tensions à fort potentiel de confrontation incontrôlée. Toutefois, aussi regrettable que soit la situation, elle n’est pas une raison pour nous soustraire à la recherche de solutions. En gardant à l’esprit que nous n’avons pas su faire de la crise du coronavirus un atout et une force.

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