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L’Afrique, nouvelle terre promise de la Russie

L’Afrique
Nouvelle terre promise de la Russie

Exposition au zoo de Moscou septembre 2019 : les visiteurs admirent la peinture « Queen of Africa » de l'artiste italien Stefano Gentile - Sergei Ilnitsky / EPA

L’implication de Moscou auprès des différents acteurs du conflit libyen témoigne de la volonté de la Russie de renforcer sa présence politique et militaire sur le continent africain. Le Courrier de Russie s’est entretenu avec Enguine Ozer, directeur du cercle de réflexion politique La Voix de l’Afrique, sur les perspectives des relations russo-africaines.

 

Le Courrier de Russie : Après l’effondrement de l’Union soviétique, l’Afrique est longtemps restée à la périphérie de la politique étrangère russe. Tout a changé à l’automne dernier, où un soudain rapprochement s’est produit lors du sommet Russie-Afrique, à Sotchi. Quand la Russie a-t-elle décidé d’effectuer ce virage diplomatique vers le continent africain ?

Enguine Ozer : La tournée de Sergueï Lavrov en Afrique, en 2016, a été le premier pas vers un rétablissement de l’influence russe sur le continent. À cette occasion, le chef de la diplomatie russe s’est rendu dans quatre États – l’Éthiopie, le Mozambique, l’Angola et la Namibie. Tous étaient des alliés – avant tout idéologiques – de l’URSS. De toute évidence, l’idée d’organiser un sommet Russie-Afrique a pris forme au cours de cette visite. L’événement, qui s’est tenu le 24 octobre 2019, a vu la participation des 54 pays africains, dont 43 étaient représentés par des chefs d’État et de gouvernement, ainsi que de huit grandes organisations d’intégration régionales africaines. Au total, une dizaine de milliers de personnes ont pris part à ce forum sans précédent. Les nombreux mémorandums d’entente signés à l’issue de celui-ci ne sont certes pas contraignants mais ils pourraient servir de catalyseurs pour le développement d’une coopération.

Moscou propose aux Africains son aide dans la lutte contre le terrorisme…

E.O. : Et elle a raison de le faire. Que ce soit en Afrique du Nord, dans le Sahel, ou encore dans la région du lac Tchad et la Corne de l’Afrique, une multitude d’organisations terroristes sont actives – l’État islamique, Al-Qaïda, Boko Haram, Harakat al-Chabab al-Moudjahidin… Beaucoup de pays africains ne sont pas en mesure de lutter seuls contre ces groupes extrémistes.

La Russie a également un intérêt direct à cette coopération : rien qu’en 2020, ses ressortissants ont été la cible de deux attaques de pirates – le 19 avril au Bénin et le 9 mai en Guinée équatoriale. L’an dernier, plusieurs incidents similaires ont eu lieu. Compte tenu de la difficulté à obtenir la libération des otages, il vaut mieux empêcher que ces attaques se produisent.

« L’Égypte du maréchal al-Sissi est en quelque sorte la porte vers l’Afrique pour Moscou. »

Avec quels États africains la Russie entretient-elle aujourd’hui les relations économiques les plus étroites ?

E.O. : En 2019, les échanges commerciaux entre la Russie et l’ensemble du continent ont représenté quelque vingt milliards de dollars. Il s’agit d’un montant modeste, sachant que 7,7 milliards proviennent du commerce avec l’Égypte et près d’un milliard – des échanges avec l’Afrique du Sud.

L’Égypte du maréchal al-Sissi est bien entendu un moteur de la coopération russo-africaine, en quelque sorte une porte vers l’Afrique pour Moscou. Lors du sommet Russie-Afrique, Vladimir Poutine a plusieurs fois souligné que sans le soutien égyptien, une rencontre d’une telle ampleur aurait été tout bonnement impossible à organiser.

Moscou a octroyé au Caire un prêt de vingt-cinq milliards de dollars pour la construction de quatre réacteurs de la future centrale nucléaire d’El-Dabaa. Par ailleurs, une zone industrielle dans laquelle travailleront une vingtaine d’entreprises russes, est en cours d’aménagement. Les Émirats arabes unis manifestent d’ores et déjà un intérêt pour ce projet.

23 octobre 2019 : Le président Poutine assiste à la session plénière du Forum économique Russie-Afrique Alexander Ryumin / TASS

N’oublions pas que l’Égypte est le plus grand consommateur de blé russe, qu’elle est unie à la Russie par des liens militaires étroits et qu’avant le crash de l’Airbus A321 russe dans la péninsule du Sinaï, le 31 octobre 2015, les échanges touristiques bilatéraux se développaient intensivement. Enfin, de nombreux Égyptiens font leurs études en Russie.

L’Afrique du Sud est, pour moi, le deuxième pays africain avec lequel Moscou entretient des contacts privilégiés. Ceux-ci étaient toutefois plus réguliers sous la présidence de Jacob Zuma. Un déclin s’est amorcé avec l’entrée en fonction de son successeur, Cyril Ramaphosa, en 2018. Pretoria a, par exemple, renoncé à un projet de centrale nucléaire financé par la Russie.

« Moscou propose de bâtir des centrales nucléaires flottantes autour du continent africain. À l’instar de l’Akademik Lomonossov, récemment mise en service dans l’Arctique par l’agence Rosatom. »

L’URSS aidait à titre gracieux certains pays africains. Est-ce un avantage pour la Russie d’aujourd’hui ?

E.O. : Oubliez l’époque soviétique – l’Afrique a radicalement changé ! Aujourd’hui, elle voit sa population – et, par conséquent, ses besoins – augmenter à un rythme effréné. Les capacités des centrales électriques locales ne suffisent pas à satisfaire la demande croissante. La construction de gazoducs n’étant pas rentable sur le continent, Moscou a proposé de bâtir des centrales nucléaires stationnaires ou flottantes. À l’instar de l’Akademik Lomonossov, récemment mise en service dans l’Arctique par l’agence Rosatom, ces dernières pourraient flotter le long des rives du continent et l’alimenter en électricité. Cette solution serait une avancée technologique pour l’Afrique – et une source de profits colossaux pour la Russie, qui pourrait en tirer entre vingt et trente milliards de dollars par an.

Aujourd’hui, les jeunes forment le groupe démographique le plus économiquement actif sur le continent, dont ils représentent près de 65 % de la population. Par conséquent, l’Afrique est considérée – à juste titre – comme l’un des marchés où la croissance est la plus rapide et où il est possible de faire des profits. Il est important pour la Russie d’y promouvoir ses productions industrielles et agricoles, notamment ses denrées alimentaires [la Russie est devenue le premier exportateur de blé au monde en 2017, ndlr]. Afin de faire face à la concurrence – principalement chinoise –, elle pourrait, par exemple, organiser deux fois par un an un salon de l’agriculture en Afrique.

Ou bien prenons la Tanzanie. La Russie a aujourd’hui l’occasion de renforcer ses liens avec ce pays. Ces derniers temps, de profonds désaccords ont surgi entre Dodoma et Pékin, qui était le principal créancier de ce pays. Le président tanzanien John Magufuli a même annoncé récemment que la Tanzanie ne rembourserait pas ses dettes à l’égard de la Chine.

Pourquoi la Russie s’intéresserait-elle à la Tanzanie ?

E.O. : Et pourquoi pas ? À l’instar du Kenya, la Tanzanie est un eldorado touristique. L’archipel tanzanien de Zanzibar est déjà prisé par les touristes russes, qui s’y rendent en faisant escale à Dubaï. Des liaisons aériennes directes pourraient être créées.

Moscou et Dodoma pourraient, par ailleurs, signer un contrat de livraison de céréales, que ce pays achète aujourd’hui au Canada.

Sotchi, Octobre 2019 : Un délégué visite le stand Kalashnikov durant le sommet Russie-Afrique
Kirill Kukhmar / TASS

Les céréales devraient être livrées par bateau, or le port de Novorossiïsk (sud de la Russie) fonctionne déjà à la limite de ses capacités…

E.O. : La Russie dispose désormais de ports en Crimée, qu’elle pourrait ainsi tirer de leur désœuvrement. Le commerce céréalier est très prometteur et ne peut pas avoir l’Égypte pour unique destinataire, sachant que de nombreux États africains ont besoin de cette production.

« La présence du groupe Wagner en Afrique sape le soft power russe. Si la Russie souhaite renforcer sa coopération militaire avec le continent, elle a tout intérêt à le faire officiellement, sans passer par des sociétés privées. »

Vous avez évoqué la présence chinoise en Afrique – et les crédits octroyés par Pékin. La Russie n’arrive-t-elle pas trop tard ?

E.O. : Plusieurs pays reprochent aujourd’hui à la Chine son incapacité – voire son manque de volonté – à endiguer l’épidémie de coronavirus et l’accusent de ne pas avoir informé à temps la communauté internationale de cette nouvelle menace. De nombreux analystes s’attendaient donc à ce que les pays ayant contracté des dettes considérables à son égard refusent de les rembourser. Pékin les a toutefois devancés : le 18 juin, le président chinois Xi Jinping a promis d’annuler les prêts sans intérêt arrivant à échéance en 2020 et d’aider financièrement les pays africains à faire face aux contrecoups économiques de la pandémie. Malgré la générosité de ce geste, il ne fait aucun doute que Pékin perdra de son influence sur le continent, compte tenu du contexte mondial créé par la Covid-19. Moscou pourrait tout à fait prendre sa place.

La Russie – qui, depuis l’époque soviétique, fabrique des médicaments efficaces et bon marché – a aujourd’hui la possibilité de les promouvoir sur le continent africain, où la qualité des produits pharmaceutiques – majoritairement importés de Chine et d’Inde – laisse à désirer.

En Guinée, un Centre de recherche en microbiologie et épidémiologie a été construit dans le cadre de la lutte contre le virus Ebola. Moscou pourrait participer à la création d’un centre similaire pour combattre la Covid-19 – l’Afrique en a grand besoin.

Moscou est considérée comme l’un des principaux fournisseurs d’armes sur le continent africain…

E.O. : La Russie a conclu des accords de coopération militaire et technique avec une trentaine d’États africains. Ses principaux clients sont l’Angola, la République centrafricaine, l’Égypte, l’Algérie et la Libye. La moitié de ces contrats portent sur la livraison de nouvelles armes, l’autre moitié sur la modernisation d’équipements déjà livrés.

Un grand nombre de pays africains, tels que Madagascar, le Mozambique et l’Érythrée, ne peuvent pas se permettre d’acheter des engins militaires russes de dernière génération. Ils s’accommodent toutefois pleinement d’hélicoptères et de systèmes de défense antimissiles plus anciens. Lors du sommet Russie-Afrique, le président ougandais Yoweri Museveni a ouvertement demandé à Vladimir Poutine de livrer des armes à crédit, « les achats en liquide ralentissant le processus ».

Selon certaines informations, des mercenaires de la société militaire privée russe Wagner combattent en Libye dans le camp du maréchal Khalifa Haftar et gardent des mines d’or en République centrafricaine…

E.O. : La présence du groupe Wagner en Afrique sape le soft power russe. Si la Russie souhaite renforcer sa coopération militaire avec le continent, elle a tout intérêt à le faire officiellement, sans passer par des sociétés privées. Qui plus est, le recours à des mercenaires va à l’encontre de l’image de pays pacificateur que la Russie s’efforce de se donner sur la scène internationale.

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Propos recueillis par Elena Teslova

« Moscou ne peut pas se permettre de faire crédit à l’Afrique »

Du 14 au 16 janvier 2018, le président zimbabwéen Emmerson Mnangagwa était en visite officielle en Russie. Cet événement confirme l’intérêt croissant de la Russie pour le continent africain, estime Engin Ozer, africaniste et directeur du centre d’information et d’analyse Golos Afriki – « La voix de l’Afrique ».

 

24 janvier 2019