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Libye : Moscou joue deux partitions

Libye
Moscou joue deux partitions

TASS / Xinhua via ZUMA Wire

Devant l’impasse dans laquelle se trouve la guerre civile libyenne, le Kremlin revoit son soutien au maréchal Haftar et se rapproche du gouvernement d’entente nationale.

Moscou, le 4 juin 2020. Bien que le contexte sanitaire oblige depuis plusieurs mois les diplomates à opérer en ligne, la capitale russe accueille le n° 2 du gouvernement d’entente nationale libyen (reconnu par l’ONU, dont la Russie), le vice-Premier ministre Ahmed Miitig. Il est notamment attendu aux ministères des Affaires étrangères et de la Défense.

Lorsque M. Miitig repart, il se montre enthousiaste : « Il est indubitable que la Russie se place aujourd’hui en partenaire majeur en vue d’un retour de la stabilité en Libye. Grâce à la diplomatie russe, une désescalade de la violence est à prévoir dans les prochains jours », déclare-t-il à l’agence RIA Novosti. Il annonce aussi la venue du Premier ministre libyen Fayez el-Sarraj à Moscou, le 7 juin.

« Beaucoup pensaient que le Kremlin marchait pour Haftar. Il apparaît qu’il a su conserver des liens de confiance avec le gouvernement de Tripoli. »

Cette dernière visite n’a finalement pas lieu. Sous couvert d’anonymat, un diplomate turc confie que M. Sarraj, en route pour la capitale russe, aurait fait escale en Turquie pour rencontrer son plus proche allié, le président Erdoğan. Les deux hommes seraient alors convenus du caractère prématuré d’un voyage en Russie du dirigeant libyen. Ils ont toutefois pris soin de ne faire aucune déclaration officielle « afin de ne pas irriter le Kremlin, à l’heure où se dessinent de nouvelles perspectives de rapprochement en vue d’une trêve durable », souligne le diplomate. 

La visite de M. Miitig intervenait effectivement dans un contexte très particulier : deux jours plus tôt, l’armée gouvernementale avait chassé les derniers combattants de l’Armée libyenne de libération encore présents aux environs de Tripoli. De fait, on se serait plutôt attendu à ce qu’un représentant de leur chef, le maréchal Haftar, vienne quémander le soutien militaire et diplomatique de Moscou, d’autant plus que, selon des sources concordantes, quelque 1 500 mercenaires russes de la société militaire privée Wagner combattraient avec les rebelles.

Le vice-premier ministre du Gouvernement d’entente national de la Libye, Ahmed Miitig (au centre), à Moscou, le 3 juin 2020. Photo : RIA Novosti

« Beaucoup pensaient que le Kremlin marchait pour Haftar. Il apparaît qu’il a su conserver des liens de confiance avec le gouvernement de Tripoli », résume le magazine Vzgliad, qui rappelle qu’en octobre 2019, M. Sarraj avait été invité au sommet Russie-Afrique de Sotchi. 

Un allié remuant

Pendant plusieurs années, le maréchal Halifa Haftar, qui a fait une partie de ses études en URSS et parle russe, a effectivement su s’attirer les bonnes grâces du Kremlin. « Par sa poigne, sa connaissance du terrain et son passé aux côtés de Mouammar Kadhafi, il a longtemps été perçu, à Moscou, comme l’homme capable de remettre de l’ordre dans un pays livré au chaos », affirme l’analyste militaire Alexandre Golts. 

Signe de cette proximité, en 2017, le chef rebelle s’entretient en visioconférence avec le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, depuis le porte-avion Amiral Kouznetsov mouillant au large de Tobrouk. En 2018, les deux hommes se rencontrent à Moscou, en présence ‒ sans que son rôle lors de la réunion soit clairement défini ‒  de l’homme d’affaires Evgueni Prigojine, « le cuisinier du Kremlin », patron présumé de la compagnie Wagner. Au cours des discussions, la livraison de deux milliards de dollars d’armes et d’équipements militaires aurait été promise au maréchal. Moscou a probablement tenu parole : quelques mois plus tard, l’armée d’Haftar lançait une offensive massive sur Tripoli et était à deux doigts de prendre la capitale libyenne.

« MM. Haftar et Farraj ne peuvent demeurer ensemble dans la même salle. » (Sergueï Lavrov)

Dans les coulisses, cette attitude déplaît : « La Russie avait clairement fait comprendre que son aide militaire s’inscrivait dans le cadre du processus de négociations entre les deux camps. Les victoires sur le champ de bataille sont montées à la tête d’Haftar, qui a surestimé ses forces et ses qualités de général », estime un haut fonctionnaire russe des Affaires étrangères. 

Ankara à la manœuvre

Sans doute le chef de guerre surestime-t-il également la fermeté du soutien dont il bénéficie, tandis que le vent commence à tourner à la fin de 2019. Depuis Ankara, Recep Tayyip Erdoğan prévient son homologue russe qu’il interviendra militairement si Tripoli est menacée. Il lui demande de faire respecter les intérêts turcs en Libye comme il a lui-même respecté ceux de Moscou en Syrie. Pour la Turquie, l’enjeu est double : d’une part, retrouver l’influence qui était la sienne dans la région au temps de l’Empire ottoman ; d’autre part, exploiter les champs de pétrole libyens, comme promis par M. Sarraj.

Evgueni Prigojine (en costume à l’arrière-plan) et le Maréchal Haftar (au centre), à Moscou, le 7 novembre 2018. Photo : youtube – commandement général des forces armées libyennes

Vladimir Poutine écoute son allié. Le 12 janvier 2020, il reçoit MM. Sarraj et Haftar à Moscou pour signer un accord de cessez-le-feu. La tension est palpable entre les deux rivaux. « Ils ne peuvent demeurer ensemble dans la même salle », confie le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov. Le 13 janvier, le Premier ministre libyen signe le document. Son adversaire demande la nuit pour réfléchir, mais quitte brusquement la capitale russe. « Il a sans doute considéré que le texte ne faisait pas honneur à ses victoires sur le champ de bataille, ironise un diplomate russe. Il n’en a pas saisi la portée politique. » 

Ce coup de théâtre place Vladimir Poutine dans une position inconfortable : « Le Kremlin donne l’impression d’avoir moins d’influence sur Haftar qu’Erdoğan sur Sarraj. Ce n’est pas un hasard si, quelques jours plus tard, la presse a annoncé le retrait des mercenaires russes engagés dans les combats », commente Alexandre Golts.

L’absence de cessez-le-feu sous patronage russe permet alors à la Turquie de mettre ses menaces à exécution : des centaines de soldats, dotés de pièces d’artilleries et de drones, débarquent en Libye. L’armée d’Haftar recule.

De drôles d’avions 

Pour autant, Moscou ne sort pas du jeu libyen : le 26 mai dernier, l’armée américaine accuse la Russie d’avoir dépêché quatorze avions militaires – dont des chasseurs Mig-29 et des bombardiers Su-24 – dans le pays. Ils auraient fait escale en Iran puis en Syrie, où ils auraient été repeints aux couleurs des forces fidèles au maréchal rebelle. Ils seraient pilotés par des mercenaires. « La Russie a longtemps nié toute implication dans la guerre civile libyenne, mais les évidences sont là… », accuse le général Steven Townsend, commandant des forces armées américaines pour l’Afrique (Africom). 

Moscou est moins intéressée par une présence militaire permanente en Libye que par les bénéfices escomptés d’une coopération économique à long terme.

Des allégations un peu grossières du point de vue de nombreux observateurs russes. En effet, la Russie n’est pas la seule à « armer » le maréchal Haftar : l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis lui ont aussi livré du matériel militaire. Pour l’analyste militaire Iouri Liamine, les avions « russes » ont été fournis par Abou Dabi, qui les avait obtenus d’un « pays tiers »… « C’est une pratique courante des Émiratis. Il y a quelque temps, ils avaient acheté des hélicoptères Mi-24 à la République tchèque avant de les revendre à Haftar. Quant aux pilotes, ils peuvent facilement être recrutés dans une république ex-soviétique – notamment en Ukraine –, voire au Soudan ou au Yémen », précise I. Liamine dans les colonnes du journal Moskovski Komsomolets.

Quoi qu’il en soit, Haftar tente de mettre à profit l’événement pour remotiver ses troupes : « Depuis les airs, nous anéantirons les bases de l’armée gouvernementale », déclarait-il récemment. Une énième fanfaronnade peu susceptible de lui faire regagner la confiance du Kremlin.

Des objectifs économiques

« En Libye, la situation est bloquée, aucun des deux camps n’étant prêt à la moindre concession. Par conséquent, il est probable que cela finira par une scission du pays », affirme l’orientaliste Roland Bidjamov. Ce scénario n’a toutefois pas les faveurs d’un certain nombre d’acteurs internationaux, à commencer par la Russie. 

Tripoli, le 5 juin 2020. Rassemblement sur la Place des Martyrs, après la libération des villes de Tarhuna et Bani Walid. Photo : TASS / PPI via ZUMA Wire

Certes, selon des rumeurs persistantes, le maréchal Haftar aurait promis au Kremlin que le territoire qu’il contrôlerait à la fin de la guerre – le pays entier ou uniquement sa partie orientale – accueillerait une base navale russe. Toutefois, Moscou est moins intéressée par une présence militaire permanente en Libye que par les bénéfices escomptés d’une coopération économique à long terme. « Présentes en Libye jusqu’en 2011, des entreprises telles que Gazprom et Tatneft souhaitent y revenir. Or cela dépend en grande partie des relations avec le gouvernement d’entente nationale qui contrôle les zones les plus riches en hydrocarbures », souligne Kirill Semionov, spécialiste du monde arabe au Conseil russe pour les affaires internationales. Des zones que Moscou n’a pas envie de voir tomber aux seules mains d’Ankara.

La partition du pays – dont une moitié sous influence turque – n’a pas non plus les faveurs de Bruxelles. Les Européens n’ont aucune envie de voir M. Erdoğan en position de réitérer au sud le chantage à l’émigration qu’il exerce à l’est, où il menace régulièrement de laisser affluer les millions de Syriens réfugiés actuellement sur son sol…

« Tout le monde est las de cette guerre civile, les soutiens d’Haftar comme ceux de Sarraj, sans oublier les pays d’Europe du Sud, déstabilisés par le flux incessant de réfugiés », constate le politologue Andreï Tchoupryguine. Pour lui, si le maréchal Haftar s’entête dans sa logique guerrière, il pourrait finir par s’exclure lui-même du jeu et « sortir par la petite porte de l’Histoire ».