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Crise libyenne : la revanche de Poutine

Crise libyenne
La revanche de Poutine

Crédits Image : TASS / Amru SalahuddienXinhua via Fil ZUMA

Alors que l’Égypte, soutien du maréchal Haftar, menace d’intervenir directement en Libye si les forces du Gouvernement d’union nationale de Tripoli (GNA) continuent de progresser vers la ville de Syrte, les Occidentaux voient le pays, qu’ils prétendaient avoir libéré de la dictature en 2011, leur échapper au bénéfice de la Turquie et de la Russie. 

À quoi jouent les Russes en Libye, si loin de leur « étranger proche » ? Passe encore qu’ils se soient portés au secours de Bachar el-Assad en Syrie en 2015. Après tout, les deux pays étaient alliés, des accords, d’assistance militaire notamment, existaient entre eux, Moscou se devait de défendre son unique base navale en Méditerranée (Tartous) ; en outre, le régime syrien l’invitait à intervenir.

Mais la Libye, le Sahara, l’Afrique du Nord… Terres de fantasmes pour l’Européen occidental, patiemment dérobées aux Ottomans aux XIXeet XXe siècles, et devenues sa « chasse gardée » au terme de la colonisation ; géographiquement et mentalement, notre étranger proche !

Résolution 1973

Pour comprendre cette incongruité géopolitique, il faut remonter au 17 mars 2011. Ce jour-là, à New York, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte la résolution 1973, présentée par la France, la Grande-Bretagne et le Liban – ce dernier pays ayant vocation à donner un caractère un peu moins néocolonial à la démarche. La Russie (imitée par la Chine), après intervention de Nicolas Sarkozy auprès du Kremlin, décide, in fine et avec réticence, de s’abstenir et de laisser passer la résolution, le président français lui assurant que, comme il est stipulé dans le texte, il s’agit uniquement de mettre en place une zone d’exclusion aérienne afin de protéger les populations civiles de Benghazi et de la Cyrénaïque, menacées par la vindicte du colonel Kadhafi.

Forces du Gouvernement d’union nationale, à Tripoli, 6 mars 2020.
Photo : TASS / Amru SalahuddienXinhua via Fil ZUMA

On connaît la suite : outrepassant le mandat onusien, la coalition internationale montée à l’initiative de Paris et Londres, et dans laquelle l’OTAN et les États-Unis prennent rapidement une part prépondérante, s’est appliquée à redessiner la carte politique libyenne en éliminant Mouammar Kadhafi et son régime à coups de missiles de croisière et de bombes guidées laser, tout en prenant appui sur les forces rebelles de Cyrénaïque.

Avec le résultat et les conséquences que l’on sait : la désintégration, sans doute définitive, du pays le plus riche d’Afrique et sa transformation en théâtre d’affrontements entre puissances par proxys, clans et tribus interposés, alimentés continuellement en armes, malgré l’embargo international en place, encore renouvelé le 6 juin dernier.

Entre autres dommages collatéraux, d’aucuns estiment à Moscou que l’affront infligé en 2011 à la diplomatie russe, a scellé le retour de Vladimir Poutine au Kremlin, un an plus tard, et signé définitivement la fin du bail présidentiel « libéral » de Dmitri Medvedev.

La loi du talion

Le pied désormais posé en Libye – par l’entremise du chef de l’Armée nationale libyenne, le maréchal Haftar, auquel armes et mercenaires ont été envoyés –, Vladimir Poutine rend la monnaie de leur pièce aux Occidentaux qui n’ont eu de cesse, depuis la fin de la « guerre froide », d’étendre leur influence et leur présence, militaire en particulier avec l’OTAN, aux portes de la Russie. Chasse gardée pour chasse gardée, zone d’influence pour zone d’influence, la prise manu militari de la Crimée, l’intervention en Syrie et l’ingérence armée en Libye répondent à l’Otanisation rampante de l’Europe orientale et à l’encerclement ressenti, non sans raisons, par Moscou.

L’intervention en Syrie et l’ingérence armée en Libye répondent à l’Otanisation rampante de l’Europe orientale et à l’encerclement ressenti, non sans raisons, par Moscou. 


Certes, les intérêts économiques, en l’occurrence pétroliers et gaziers, ne sont pas absents du calcul poutinien, et avoir son mot à dire dans la répartition des hydrocarbures libyens permettrait au chef du Kremlin de demeurer en position de force auprès de ses interlocuteurs européens, tout en limitant l’appétit de Recep Erdoğan. Enfin, si la Russie parvenait à asseoir durablement son influence dans la région, elle disposerait (aux côtés de la Turquie, soutien du GNA de Tripoli, et avec laquelle un condominium semble se dessiner) d’un important levier de pression sur l’UE, la Libye étant l’un des principaux points de transit migratoire vers celle-ci. Mais là n’est pas l’essentiel pour Vladimir Poutine.

Gageons que le chef de l’État russe éprouve une immense satisfaction, pour ne pas dire une intense jouissance personnelle, à prendre une revanche sur les puissances occidentales qui – une fois de plus de son point de vue –, en 2011, se sont essuyé les pieds sur la Russie en lui assurant que le but de leur intervention était exclusivement humanitaire.

Vladimir et Recep posent leurs valises

Il est cocasse d’entendre, ces jours-ci, Paris s’inquiéter d’une « syrianisation » de la Libye (à défaut de pouvoir s’indigner ouvertement de sa mise à l’écart dans le volet politique du dossier), alors que la France est à l’origine du chaos qui règne dans ce pays et soutient, elle aussi, et de façon à peine masquée, le maréchal Haftar.

Recep Tayyip Erdoğan et Vladimir Poutine à la Conférence internationale sur la Libye, à Berlin, le 19 janvier 2020. Photo : RIA Novosti

Les plus de cinq mille soldats Français engagés actuellement dans l’opération Barkhane le sont parce que nos errements guerriers ont profondément déstabilisé le Sahel et offert cette région sur un plateau aux groupes armés djihadistes et aux trafiquants de tous poils et de toutes obédiences, qui n’en demandaient pas tant. 

Notons au passage qu’une grande partie de la classe politique hexagonale, prompte aujourd’hui à dénoncer « l’ingérence turco-russe », défendit ardemment l’intervention de 2011. Une intervention qualifiée depuis de « plus mauvaise décision de politique étrangère de la Ve République » par de nombreux commentateurs, toutes tendances confondues. De fait, si Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan ont pu poser leurs valises à Benghazi et Tripoli, c’est bien grâce à nous, les Français.

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Par Jean-Claude Galli, directeur de la rédaction

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