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Ukraine : Zelensky cède face aux nationalistes

Ukraine
Zelensky cède face aux nationalistes

Élu il y a un an sur ses promesses de normalisation des relations avec la Russie et de résolution du conflit dans le Donbass, Volodymyr Zelensky vient d’adopter de nouvelles sanctions contre Moscou alors que, dans l’est du pays, les échanges de tirs sont quotidiens.

Le 14 mai dernier, Volodymyr Zelensky a instauré des « sanctions culturelles », à l’encontre de vingt-trois établissements d’enseignement supérieur, instituts de recherche et musées russes – dont l’Université d’État de Moscou, la Société russe de géographie, le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, le musée Pouchkine ou encore l’Institut d’études orientales de l’Académie des sciences. Les échanges, la coopération et les visites officielles impliquant ces établissements sont désormais proscrits.

Le même jour, il a approuvé par décret une décision de son Conseil de sécurité et de défense prorogeant le blocage en Ukraine d’un certain nombre de réseaux sociaux  (Vkontakte, Odnoklassniki) et d’entreprises numériques russes (Mail.ru, Yandex), décidé par l’administration Porochenko en 2017.

« Si le processus de Minsk ne fonctionne pas, nous changerons de tactique… »

Pour le politologue ukrainien Vadim Karassev, ces décisions visent avant tout à calmer la scène politique intérieure : « Zelensky est fortement contesté. Il est notamment accusé d’avoir cédé aux revendications de Moscou [et à la pression de Paris et Berlin, ndlr] en acceptant d’engager des pourparlers directs avec les dirigeants séparatistes du Donbass. Il vient donc de donner des gages aux ultranationalistes dont il craint la capacité de mobilisation », analyse-t-il. 

Fin de l’état de grâce 

En un an, la cote de popularité de l’ancien acteur de séries télévisées s’est effondrée. Selon un sondage effectué récemment par l’institut gouvernemental Rating, le président bénéficierait aujourd’hui de moins de 40 % d’opinions favorables. Il serait donc loin des sommets atteints à la fin de 2019 (80 % de soutien). À ce moment-là, nombre d’Ukrainiens – qu’ils aient soutenu Zelensky ou voté « contre » le président sortant Petro Porochenko – pensent que leur pays est sur la bonne voie. La tenue d’un sommet au « format Normandie » (Allemagne, France, Russie, Ukraine) à Paris le 9 décembre 2019 – précédée et suivie d’échanges de prisonniers entre Kiev et Moscou, puis entre Kiev et les séparatistes –, accompagnée d’un premier retrait militaire limité sur quelques positions de la ligne de front et de l’ouverture de points de passages pour la population, donnent l’impression qu’une solution politique se dessine enfin dans le Donbass. Une impression que conforte la nomination par le Kremlin d’un nouveau négociateur en charge du dossier ukrainien, Dmitri Kozak, réputé plus modéré que son prédécesseur Vladislas Sourkov. 

Volodymyr Zelensky, Angela Merkel, Emmanuel Macron et Vladimir poutine lors du sommet de Paris, le 9 décembre 2019. Photo : president.gov.ua

Fin avril, M. Zelensky promettait encore d’« en finir avec cette guerre » au cours de son mandat, ajoutant toutefois : « Si le processus de Minsk ne fonctionne pas, nous changerons de tactique… »

À Moscou, la prudence et la circonspection sont néanmoins de rigueur. Le 15 mai dernier, le représentant russe auprès du groupe de contact, Boris Gryzlov, rapporte que la visioconférence prévue la veille a failli ne pas avoir lieu, les négociateurs de Kiev refusant ‒ en dépit de leurs engagements ‒ de discuter avec leurs homologues de Donetsk et de Lougansk.

De l’usage politique du Coronavirus 

La crise de la Covid-19, il est vrai, n’a en rien aidé les deux camps à se parler. Dès le 16 mars, Kiev a fermé les points de passage à la « frontière » avec les républiques populaires autoproclamées de Donetsk (RPD) et de Lougansk (RPL) dans le cadre de la lutte contre l’épidémie. Les deux entités séparatistes ont aussitôt fait de même, après avoir temporairement donné aux personnes résidant sur leur territoire la possibilité de rentrer chez elles. 

Si le vice-Premier ministre ukrainien Alexeï Reznikov a assuré que Kiev permettrait l’envoi d’une aide humanitaire internationale en cas de dégradation de la situation épidémiologique dans le Donbass (aujourd’hui, on y recense officiellement un peu plus de 500 personnes contaminées et 8 morts), les forces gouvernementales se sont surtout distinguées par leurs tirs nourris contre des positions séparatistes.

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Des prisonniers ukrainiens lors d’un échange au poste de contrôle de Maïorskoïé dans la région de Donetsk, le 16 avril 2020. Photo : service de presse de la présidence ukrainienne

Le 9 avril, à Gorlovka, une civile de 25 ans, Miroslava Vorontsova, a ainsi trouvé la mort dans une attaque de drones. Le chef de la RPD, Denis Pouchiline, a alors promis « une réaction aussi dure que possible ».

Un dialogue mort-né 

Aux yeux de nombreux observateurs russes, c’est là un exemple du fossé entre les promesses faites par Zelensky et la réalité. Il y a un an, la nouvelle administration présidentielle avait annoncé pêle-mêle la création d’un ministère des « Territoires occupés », le lancement d’une chaîne de télévision apolitique et bilingue (russe-ukrainien) dans l’est du pays, et surtout la mise en place d’une structure permettant le dialogue entre Kiev et les habitants des territoires sous contrôle séparatiste.

Cette dernière est mort-née le 12 mars dernier. Lors de la présentation de la Plateforme nationale d’union et de réconciliation, son responsable, Sergueï Sivokho, a été agressé et plaqué au sol par des militants du mouvement d’extrême droite Corpus national. La police n’est pas intervenue, aucune enquête n’a été ouverte.

« Moscou veut faire comprendre une chose : il est inutile de discuter avec Kiev, l’Ukraine ne tient pas ses promesses. »

Quelques semaines plus tard, M. Sivokho, pourtant proche de Volodymyr Zelensky, a été démis de ses fonctions au Conseil de sécurité nationale, et la plateforme de dialogue a été abandonnée. Nouvelle démonstration de force du « parti de la guerre » encore très présent dans les cercles du pouvoir ? Selon de nombreux commentateurs ukrainiens, le Corpus national serait lié à l’indéboulonnable ministre de l’Intérieur Arseni Avakov (en poste depuis 2014), dont l’inimitié nourrie à l’encontre d’Andreï Ermak, chef de l’administration présidentielle et inspirateur du projet, n’est un secret pour personne à Kiev.

Le retour à l’intransigeance 

« Zelensky a déjà capitulé devant les partisans d’une ligne dure antirusse, qui englobent une frange influente de la société ukrainienne – l’élite intellectuelle de Kiev et Lviv. Les sanctions prises à l’encontre des établissements culturels russes en sont la preuve », affirme le chroniqueur de Kommersant Maxime Ioussine. Pour lui, Moscou considèrerait désormais Zelensky comme « une version modérée de Porochenko ». 

Manifestation nationaliste contre le chef de l’administration présidentielle, Andreï Ermak, à Lviv, le 20 mai 2020. Photo : TASS/EPA/PAVLO PALAMARCHUK

Le 13 mai, Dmitri Kozak s’est ainsi rendu discrètement à Berlin, où il aurait notamment rencontré Angela Merkel (en dépit du scandale provoqué le jour même par la révélation des écoutes dont la chancelière aurait fait l’objet de la part des services de renseignement russes). L’essentiel de leurs échanges auraient porté sur le Donbass. « C’est une démarche politique, par laquelle Moscou veut faire comprendre une chose : il est inutile de discuter avec Kiev, l’Ukraine ne tient pas ses promesses. Le seul espoir réside dans l’influence que Berlin et Paris peuvent encore avoir sur Zelensky », postule Maxime Ioussine.

La nomination par le président ukrainien, début mars, de Dmytro Kuleba, au poste de ministre des Affaires étrangères, semble en effet de bien mauvais augure pour la suite. Tenant de la manière forte contre les territoires séparatistes, ce diplomate de carrière est l’un de ceux qui avaient milité pour leur isolement complet en 2015 et n’ont jamais caché leur hostilité aux accords de Minsk.

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