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Moscou-Pékin-Washington : le singe et les deux tigres

Moscou-Pékin-Washington
Le singe et les deux tigres

Tom Grimbert

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

Depuis plusieurs semaines, Pékin est confrontée à un concert de critiques de la part des capitales occidentales, qui l’accusent notamment d’avoir masqué la dangerosité du Covid-19 et de taire l’étendue réelle de l’épidémie sur son territoire. Dans ce contexte, la position de Moscou, une de ses principales alliées, est des plus délicates.

En matière de politique internationale, Mao Zedong s’en tenait à l’aphorisme suivant : « Dans sa grande sagesse, le singe observe du haut de sa montagne le combat des deux tigres, en bas dans la plaine. » Il va sans dire qu’aux yeux du Grand Timonier, le primate désignait Pékin, qui en temps de « guerre froide » manœuvra avec un certain succès en arrière-plan de la lutte que se livraient les deux félins soviétique et américain, choisissant son camp – en toute discrétion et avec mille précautions – au gré de la conjoncture et de ses propres intérêts.

De nos jours, les rôles sont inversés, et c’est Moscou qui doit composer avec l’opposition sino-américaine, tout en découvrant l’inconfort de sa nouvelle position…

Le concurrent et le voyou

L’antagonisme entre la Chine et les États-Unis, né il y a plusieurs décennies déjà, vire désormais à la confrontation totale – économique, technologique, géopolitique, militaire voire idéologique. Loin de l’apaiser, la crise du Covid-19 lui a donné une nouvelle impulsion : les deux tigres sont remontés l’un contre l’autre, et aucun n’a l’intention de se rendre. Certes, trêves temporaires et accords tactiques pourront survenir périodiquement, mais un retour au calme n’est pas envisageable avant longtemps.

La Russie est considérée comme un voyou planétaire qui ne dispose ni des ressources ni des forces suffisantes pour jouer à armes égales avec les États-Unis.

La Russie est-elle capable d’observer ce duel historique « du haut de sa montagne », tout en entretenant des relations équilibrées avec les deux protagonistes ? De toute évidence, non. Ne serait-ce que parce qu’elle ne bénéficie pas d’une meilleure réputation que la Chine aux États-Unis. Moscou et Pékin se distinguent tout au plus par la perception que Washington a de la menace qu’elles font peser sur ses intérêts.

La Chine est perçue comme un concurrent stratégique sérieux, susceptible de contester le leadership américain sur l’échiquier international ; la Russie, comme un voyou planétaire qui ne dispose ni des ressources ni des forces suffisantes pour jouer à armes égales avec les États-Unis, mais qui ne rate jamais une occasion de nuire à leurs intérêts.

Vladimir Poutine et Xi Jinping à Moscou, le 5 juin 2019. Photo : Kremlin.ru

Cette image de petite frappe et de canaille a peu de chances d’installer Moscou dans le rôle d’arbitre entre les deux superpuissances du XXIe siècle. Le tigre américain n’aurait d’ailleurs aucun remords – mais beaucoup de plaisir – à croquer le singe russe si l’occasion s’en présentait. Il le ferait ne serait-ce que pour éviter de l’avoir en permanence dans les pattes et pouvoir se concentrer sur son véritable adversaire.

Dans la fosse…

De nos jours, il est beaucoup plus difficile de se tenir à l’écart qu’il y a un siècle. Notre monde est devenu trop étroit pour cela, les pays sont trop dépendants les uns des autres, et les décisions prises quotidiennement par les responsables politiques, économiques et militaires mondiaux ont de trop lourdes conséquences. Le singe, qu’il le veuille ou non – et aussi sage soit-il – est obligé de descendre de sa montagne et de se mêler au combat des tigres.

En l’occurrence, il ne fait guère de doute que la Russie prenne le parti de son voisin. La Maison-Blanche n’a rien à proposer au Kremlin qui puisse lui faire renoncer aux avantages d’un partenariat stratégique sino-russe. Du reste, ni l’administration présidentielle américaine ni le Département d’État ne sont aujourd’hui disposés à rechercher les bonnes grâces de Vladimir Poutine comme le secrétaire d’État Henry Kissinger l’avait fait en son temps à l’égard de Mao Zedong.

La Russie ne doit pas être subjuguée par le système bipolaire que tendent à imposer Chinois et Américains.

Cependant, le singe descendu dans la fosse aux tigres se doit de défendre l’indépendance lui permettant d’influer un tant soit peu sur l’issue des débats. À supposer, bien entendu, que le primate fasse montre de la sagesse que lui prête le Grand Timonier et qu’on lui refuse généralement, au contraire d’une tendance à l’impulsivité, à l’imprévisibilité, à la rouerie et aux grimaces.

Aussi le singe serait-il bien inspiré de ne pas trop exciter les tigres l’un contre l’autre. À long terme, une dégradation des relations sino-américaines nuirait aux intérêts russes. Un regain de tension peut, certes, octroyer à Moscou une certaine valeur aux yeux de Pékin et resserrer les liens entre les deux capitales, mais au prix de risques bien plus grands pour la stabilité internationale, les crises régionales, la non-prolifération des armes nucléaires, l’économie et la finance mondiales, le développement technologique. Le prix est finalement trop élevé par rapport au maigre gain que la Russie peut espérer tirer de la situation.

Le multilatéralisme comme issue

Un tigre reste un tigre. Les intérêts russes et chinois coïncident partiellement mais divergent parfois. Ainsi les entreprises et banques chinoises respectent-elles les sanctions américaines contre la Russie. Pékin ne soutient pas Moscou sur la question ukrainienne et ne reconnaît pas le « rattachement » de la Crimée. Moscou, à son tour, est loin de partager le point de vue de Pékin sur les questions territoriales en mer de Chine et sur ses désaccords avec Delhi et Hanoï.

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Un chalutier vietnamien au large des îles Paracels, en mer de Chine méridionale. Photo : socgeo

À ce propos, le singe russe serait bien inspiré de ne pas se focaliser sur les deux tigres et de garder à l’esprit qu’il existe bien d’autres animaux dans la jungle. La Russie ne doit pas être subjuguée par le système bipolaire que tendent à imposer Chinois et Américains ; elle doit, au contraire, contribuer aux processus mis en œuvre par d’autres acteurs pour y échapper. De ce point de vue, il semble essentiel de développer activement les relations avec l’Union européenne – elle aussi amenée à descendre de sa montagne pour explorer les contrées inconnues de la politique internationale de demain.

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