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Coronavirus : l’égoïsme au beau fixe

Coronavirus
L'égoïsme au beau fixe

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

La pandémie de coronavirus met à l’épreuve, de manière brutale, la solidité des systèmes économiques et financiers mondiaux, des organisations internationales et des modes de gouvernance des différents pays.

La pandémie étant loin d’avoir atteint son pic d’activité, il est encore prématuré de tirer un bilan définitif de ses conséquences. Toutefois, un certain nombre de conclusions s’imposent d’ores et déjà.

La plupart des spécialistes, journalistes et responsables politiques se focalisent sur les aspects économiques et financiers de la crise : quel effet aura-t-elle sur le commerce international et les investissements ? Comment évolueront les chaînes de production mondialisées ? Comment réagiront les marchés ?

Ces questions sont certes essentielles, tant pour « eux » – la masse abstraite des gouvernements, des grandes multinationales et des centres financiers – que pour « nous », concrètement, les habitants de la planète. Toutefois, il convient de ne pas sous-estimer les conséquences politiques – je dirais même « politico-psychologiques » – qui, quoique moins évidentes, n’en sont pas moins fondamentales, tant pour « eux » que pour « nous ».

Des conflits en pleine santé

De ce point de vue, la tendance mondiale n’est pas particulièrement réjouissante non plus. Trois mois après le début de l’épidémie, un constat s’impose : l’humanité souffre d’immunodéficience flagrante ou, pour le dire autrement, manque de l’instinct de conservation propre à tout organisme vivant. En effet, face à une menace générale, cet instinct commanderait à la population mondiale de se serrer les coudes, d’oublier provisoirement désaccords internes et conflits afin de se concentrer sur la recherche d’une solution à un problème qui concerne tout le monde.

La situation actuelle dévoile bien souvent les aspects peu reluisants de la nature humaine.

Or, que voyons-nous ? Les conflits armés se poursuivent et les guerres économiques s’intensifient. La menace du coronavirus n’a retardé ni la flambée de violence en Syrie ni la rupture du cessez-le-feu en Libye, et elle n’a même pas calmé les tensions entre les États-Unis et l’Iran.

L’épidémie n’a nullement atténué l’appétence de la Maison-Blanche pour les sanctions unilatérales. Elle n’a pas non plus suffi à encourager les pays exportateurs de pétrole à œuvrer conjointement pour éviter l’effondrement des cours et la panique mondiale des marchés.

En d’autres termes, le monde continue de marcher au rythme des habituelles querelles d’egos obnubilés par leur intérêt immédiat. À certains égards, on est souvent proche des disputes entre piliers de comptoir. Or le bar, de toute évidence, se trouve sur le pont inférieur du Titanic, et le bateau est déjà entré en collision avec l’iceberg…

Égoïsme au beau fixe

Au demeurant, loin de nous l’idée de jeter la pierre uniquement aux politiciens sans scrupules, aux insatiables lobbys militaires et aux irresponsables vautours de la finance. La situation actuelle dévoile bien souvent les aspects peu reluisants de la nature humaine – chez « eux » comme chez « nous ».

La menace du coronavirus n’a pas retardé la flambée de violence en Syrie. Photo : SANA

Il y a quelques semaines, dans le sud de l’Italie – moins touché que le reste du pays –, des habitants en colère s’opposent à l’afflux de compatriotes fuyant le nord – foyer épidémiologique – en bloquant les routes et les voies ferrées.

En Ukraine, dans la région de Poltava, des personnes évacuées de Wuhan (la ville chinoise où s’est déclarée l’épidémie à la fin de décembre) sont accueillies par les jets de pierres de leurs concitoyens.

Dans de nombreux pays d’Afrique, l’opinion publique s’est mobilisée contre le rapatriement des personnes bloquées en Chine, de peur qu’elles n’introduisent le virus sur le continent.

Aux États-Unis, le gouvernement fédéral a été contraint d’installer des malades potentiels dans des bases militaires, à l’abri des populations locales.

Le budget de l’OMS ne dépasse pas celui d’un gros hôpital américain.

Et que dire du navire de croisière Westerdam, empêché pendant deux semaines, sous la pression des opinions publiques, de débarquer au Japon, aux Philippines, à Taïwan et en Thaïlande, avant d’être accepté au Cambodge ? Aucun cas de contamination ne s’y était pourtant déclaré…

Défiance et désinformation

Les médias et internet sont, de leur côté, à l’origine de spéculations infinies et de campagnes de désinformation malintentionnées. Les théories du complot fleurissent : selon une des plus répandues, le virus serait le produit de laboratoires militaires secrets, et sa diffusion entrerait dans le plan diabolique de forces obscures ayant leur siège à Washington (ou à Pékin, voire à Moscou, selon les versions). Les peurs entretenues par certains médias réveillent les vieux instincts racistes et xénophobes, tapis dans l’inconscient collectif des nations et prêts à ressurgir à la moindre occasion.

Je crois être en mesure d’affirmer que l’humanité est aujourd’hui moins capable d’agir de manière unie contre l’épidémie qu’il y a un quart de siècle. L’entretien systématique d’une certaine forme de nationalisme et de l’exception nationale, l’encouragement plus ou moins masqué de la xénophobie, le mépris orgueilleux du droit international ont fait leur œuvre.

Des policiers dans la petite ville de Novi Sanjary (Ukraine), où des manifestants s’étaient rassemblés contre l’arrivée de 70 personnes évacuées de Wuhan (Chine), le 20 février 2020. Photo : delo.ua

Après la terrible épidémie du virus Ebola qui a touché l’Afrique de l’Ouest dans les années 2014-2015, de nombreux épidémiologistes reconnus ont proposé à maintes reprises une série de mesures visant à renforcer l’efficacité de la coopération internationale dans la lutte contre les maladies infectieuses. Mais la pandémie actuelle démontre une nouvelle fois la faiblesse et la fragilité des organisations internationales – Organisation mondiale de la santé (OMS) en tête. Qui croit encore que cette dernière est à même de jouer son rôle de coordinatrice de la lutte contre le coronavirus ? À sa décharge, rappelons que son budget, inférieur à 3 milliards de dollars, ne dépasse pas celui d’un gros hôpital américain…

Dans la plupart des pays du monde, les gens ont perdu toute confiance dans les organisations internationales et cessé de les considérer comme des mécanismes d’action efficaces et crédibles, en dépit de leur expérience indéniable, notamment en ce qui concerne l’OMS – pensons à l’éradication de la variole et à celle, quasi complète, de la poliomyélite. Mais que peut cet organisme quand la défiance populaire touche toutes les institutions et en premier lieu les gouvernements nationaux, suspectés de cacher l’étendue réelle de l’épidémie – quand ils ne sont pas accusés de l’exploiter à des fins politiques ?

Notre scepticisme envers l’action collective nous voue à la défaite – aujourd’hui, demain ou dans dix ans ; sinon face au coronavirus, du moins face au changement climatique ou face au risque d’une guerre nucléaire mondiale.

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