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L’éléphant russe, la baleine européenne et le tyrannosaure américain

L'éléphant russe,
la baleine européenne
et le tyrannosaure américain

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

Le 4 février dernier, lorsqu’un diplomate français constatait l’échec des tentatives visant à l’isolement de Moscou sur la scène internationale, la tentation était grande d’attribuer cette déclaration – en décalage avec la « ligne générale » suivie par les pays occidentaux – à la proverbiale passion française pour l’insoumission et pour les avis tranchés qui n’engagent que ceux qui les prononcent. Il n’en est rien.

Pour commencer, le diplomate en question n’est autre qu’Étienne de Poncins, ambassadeur de France en Ukraine. Or les diplomates en poste à Kiev adoptent généralement des positions extrêmement fermes à l’égard de Moscou tout en manifestant une loyauté sans faille à leurs hôtes. Ensuite, l’ambassadeur français ne s’est pas exprimé dans un cadre informel et discret, ses propos n’ont pas « fuité » dans la presse : au contraire, il les a formulés lors d’un entretien accordé à la télévision ukrainienne. En d’autres termes, Paris a envoyé un signal clair et fort à Kiev.

Ce n’est pas tout.

Le même jour, Emmanuel Macron se déclarait une nouvelle fois favorable à une reprise du dialogue avec la Russie dans le but de régler la crise ukrainienne. Là encore, le lieu choisi était significatif : le président français ne parlait pas depuis l’Élysée mais depuis Varsovie, où il tenait une conférence de presse conjointe avec le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki. Dans le contexte de tensions qui caractérise actuellement les relations russo-polonaises, sa déclaration n’avait aucune chance de rencontrer un accueil chaleureux. M. Macron l’a pourtant faite.

Emmanuel Macron et Mateusz Morawiecki, le 4 février 2020. Photo : elysee.fr

De toute évidence, elle n’est le fruit ni du hasard ni de l’improvisation, mais donne au contraire le signal d’une réorientation de la politique étrangère française.

Enthousiasme sélectif

Pour être juste, il convient de souligner que, même au plus fort de la crise, il n’a jamais été sérieusement question – ni à Paris ni à Bruxelles – d’isoler entièrement Moscou.

Continuer de travailler avec la Russie sur les bases existantes, en fermant les yeux sur l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass, aurait été perçu comme une complaisance irresponsable de l’UE à l’égard de « l’attitude agressive du Kremlin ». Se couper de Moscou par l’instauration d’une sorte de « cordon sanitaire » semblait également impossible : sans ce partenaire, un certain nombre de dossiers seraient condamnés à demeurer au point mort.

La ligne de front séparant les partisans de la réconciliation russo-européenne et les fanatiques de la confrontation totale avec « le régime poutinien » n’a pas disparu en quatre ans.

Il y a quatre ans, la haute représentante pour les affaires étrangères de l’Union européenne, Federica Mogherini, annonçait que Bruxelles adopterait une nouvelle approche dans ses rapports avec son voisin. Parmi les « cinq principes directeurs » qu’elle posait, le quatrième – l’engagement sélectif – était le plus important du point de vue de la coopération politique. Il s’agissait de collaborer uniquement lorsque cela servait les intérêts de l’Union. Tel a été le cas en Syrie, ainsi que sur les questions du nucléaire iranien, des flux migratoires, du terrorisme et du climat.

Autant qu’il soit permis d’en juger, le Kremlin, de son côté, a approuvé cette approche sans débordement d’enthousiasme. En visite au Forum économique de Saint-Pétersbourg en juin 2016, trois mois après l’énoncé des « principes Mogherini », Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne, s’est ainsi vu remettre par ses hôtes une liste de principes semblables dont le respect devait conditionner la relation entre Bruxelles et Moscou.

L’échec de la coopération sélective

Quatre ans plus tard, un constat s’impose : la coopération sélective fonctionne mal – quand elle fonctionne. Dans bien des domaines, elle n’a pas dépassé le stade de la déclaration d’intention, et aucune feuille de route n’a été établie.

Au demeurant, il serait injuste d’en accuser tel ou tel responsable politique ou haut fonctionnaire, ainsi que tel ou tel pays membre de l’UE. Les relations entre l’Union et la Russie continuent de se construire par tâtonnements, au gré des tentatives et des échecs, dans une dépendance forte aux facteurs extérieurs (les revirements de la politique américaine) et à la conjoncture politique locale (les résultats de scrutins locaux).

Par ailleurs, tout en s’accordant sur le principe de la coopération sélective, les États membres ne se sont pas entendus sur son contenu. La ligne de front séparant les partisans de la réconciliation russo-européenne et les fanatiques de la confrontation totale avec « le régime poutinien » n’a pas disparu en quatre ans, le rapport de force n’a basculé en faveur d’aucun des deux camps. C’est la raison pour laquelle Bruxelles arrive tout au plus à proroger de loin en loin ses sanctions – ce qu’elle présente, à chaque fois, comme une victoire de « l’unité européenne ». À l’inverse, sur la question aussi essentielle que concrète de la construction du gazoduc Nord Stream 2 (par exemple), le consensus semble introuvable.

Les tentatives d’instaurer un équilibre sur la ligne Moscou-Bruxelles se transforment fréquemment en jeux complexes au sein d’un triangle où s’est greffée Washington.

Dans le même temps, à Moscou, cette même coopération sélective est au cœur d’un affrontement entre les différents groupes d’influence, qui transparaît de temps à autre dans l’espace public. L’exemple le plus éloquent en est le débat sur l’effet des sanctions européennes et des contre-sanctions russes sur l’économie du pays. Les évaluations de l’efficacité de la politique de substitution à l’importation vont du catastrophisme le plus désespéré au triomphalisme le plus péremptoire.

Ensuite, la Russie et l’Union européenne se distinguent, sur la scène internationale, par des moyens d’influence différents. L’asymétrie évidente de leurs intérêts et de leurs ressources complique toute quête d’équilibre entre leurs revendications respectives dans chaque situation particulière.

Par exemple, Mme Mogherini appelait de ses vœux une coopération russo-européenne sur le dossier nord-coréen. Or, sur ce sujet, que peut proposer l’UE à la Russie (dont on oublie souvent qu’elle a une frontière commune avec la Corée du Nord) ? À l’inverse, Moscou souhaite que Bruxelles reconnaisse l’Union économique eurasiatique comme son égale. Il est pourtant évident que le potentiel économique de cette dernière est sans commune mesure avec celui de l’UE.

Kim Jong-un reçu par Vladimir Poutine, le 25 avril 2019 à Vladivostok. Photo : RIA Novosti

Dans le même ordre d’idées, Moscou met fièrement en avant sa souveraineté et sa capacité à décider en toute indépendance, tandis que celles de Bruxelles sont limitées, d’une manière ou d’une autre, par les relations asymétriques que l’Union entretient avec son partenaire américain. En conséquence, les tentatives d’instaurer un équilibre sur la ligne Moscou-Bruxelles se transforment fréquemment en jeux complexes au sein d’un triangle où s’est greffée Washington. Et si l’« éléphant russe » et la « baleine européenne » pourraient encore parfois s’entendre, la présence du « tyrannosaure américain » réduit presque à néant les possibilités d’accord.

Enfin, la coopération sélective avait initialement été envisagée comme un échange bien compris de concessions mutuelles axées sur la résolution de problèmes concrets : la reconstruction de la Syrie, le sauvetage de l’accord sur le nucléaire iranien, la désescalade de la violence en Libye, entre autres. Ces dossiers peuvent effectivement être abordés en faisant abstraction du reste. Or, le fait est que les principaux défis auxquels sont confrontés la Russie et l’Europe revêtent un caractère plus stratégique que tactique. Il s’agit de leur poids respectif dans l’économie et la population mondiales, de leur retard technologique par rapport à l’Amérique du Nord et à l’Asie, de la montée du populisme et de l’extrémisme politique, de la perte de stabilité de leurs proches voisins, etc. Les compromis à court terme sur des sujets circonscrits apportent peu de réponses de ce côté-là.

Égoïsme rationnel

Dans son roman didactique Que faire ?, le philosophe matérialiste russe Nikolaï Tchernychevski développe l’idée de l’« égoïsme rationnel ». En résumé, les intérêts individuels doivent s’articuler rationnellement les uns par rapport aux autres, par la prise en considération des aspirations d’autrui. La thèse de Tchernychevski est la suivante : la raison est capable d’aplanir les différends en réduisant les traits les plus pernicieux et les plus destructeurs de l’égoïsme de l’homme, sans toutefois nier les particularités fondamentales de la nature humaine.

Appliquée aux relations internationales, cette idée peut s’exprimer sous la forme d’un « réalisme éclairé », susceptible de remplacer la coopération sélective en tant que base d’un futur développement des relations entre l’UE et la Russie.

Il est aujourd’hui impossible de revenir vingt ans en arrière, à l’heure de la « lune de miel » entre Moscou et Bruxelles.

Ici, le « réalisme » s’entend comme l’évaluation juste de la situation et de ses limites. Il est aujourd’hui impossible de revenir vingt ans en arrière, à l’heure de la « lune de miel » entre Moscou et Bruxelles. Il faut également reconnaître que la base institutionnelle, solide et acceptable par tous, susceptible de donner un nouvel élan aux relations russo-européennes, ne se construira pas du jour au lendemain. Ces relations demeureront difficiles pendant un certain temps encore pour toutes sortes de raisons – géographiques, historiques, culturelles, psychologiques. Pas plus que par le passé, la crise actuelle ne sera surmontée grâce à un accord cadre ou à la signature d’une charte.

Le mot « éclairé », de son côté, sert d’abord à caractériser le réalisme que nous appelons de nos vœux, en opposition à la politique « réaliste » (mais également pragmatique, égoïste et cynique) de Donald Trump. En effet, le réalisme éclairé ne se résume pas à la prise en compte des intérêts immédiats, mais oblige à considérer le long terme. Les décisions de politique extérieure ne peuvent entrer dans des calculs électoralistes ; elles doivent refléter une compréhension exacte des défis, des possibilités et des priorités.

Au-delà des intérêts propres à chaque partie, chacun doit aussi se soucier de ceux du système international dans son ensemble. Au demeurant, la destruction de ce dernier ne présagerait rien de bon ni pour l’Europe ni pour la Russie. Nul ne saurait longtemps se réjouir d’une quelconque victoire tactique obtenue dans un contexte de baisse d’influence des organisations internationales, de recul du droit et de retour à un monde sans règles où tous jouent contre tous.