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Libye : la nouvelle internationalisation des conflits locaux

Libye : la nouvelle internationalisation des conflits locaux

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

S’il fallait désigner, parmi les nombreux conflits politiques et militaires de ces dernières années, le plus typique du XXIe siècle, sans doute le choix se porterait-il sur la guerre en Libye. Un temps demeurée « dans l’ombre » du conflit syrien, plus destructeur qu’elle et situé au cœur d’un Proche-Orient objet de toutes les attentions, elle retrouve peu à peu une place prépondérante à la Une des journaux et dans l’agenda des principaux décideurs politiques mondiaux.

Un conflit du XXIe siècle

Ce conflit concentre plusieurs grandes caractéristiques de notre temps. D’abord, il semble sans fin. Il dure depuis neuf ans déjà – soit autant que les deux guerres mondiales prises ensemble –, et l’on n’observe encore aucun signe de faiblissement des combats, aucune tendance à l’apaisement, à la différence de ce qui se passe en Syrie. Au contraire, les prémisses d’une escalade de la violence n’ont jamais été aussi évidentes depuis le déploiement de troupes turques dans le pays. Rappelons aussi que la Libye est un pays riche, où l’on trouvera toujours facilement les fonds nécessaires pour l’achat d’armes et l’engagement de mercenaires…

Ensuite, bien qu’il s’agisse d’une guerre civile, il est clair pour tout le monde que les enjeux dépassent le destin de la seule Libye. L’évolution du conflit et son issue éventuelle influeront largement sur l’équilibre géopolitique en Méditerranée orientale, sur la situation dans le Maghreb et dans le Sahel, ainsi que sur l’afflux de réfugiés en Europe méridionale.

Si la Russie est officiellement en retrait, chacun essaie de l’attirer dans son camp.

La guerre civile libyenne a des répercussions – à plus ou moins long terme, et à une échelle tant régionale que mondiale –, entre autres, sur les cours des hydrocarbures, les déplacements des groupes terroristes, les trafics d’armes… En ce sens, elle est un exemple édifiant d’internationalisation d’une guerre locale, si révélatrice de notre siècle.

Elle reflète également l’antagonisme entre l’ordre et la démocratie. D’un côté, le gouvernement d’accord national (GAN) dirigé par Fayez al-Sarraj se revendique des grands principes démocratiques et met en avant son ouverture au dialogue avec les formations les plus diverses possibles – y compris les franges les plus radicales du spectre politique. De l’autre, ses adversaires, le maréchal Khalifa Haftar et son Armée nationale libyenne, se présentent comme les remparts les plus sûrs face au terrorisme islamiste.

Des soldats de l’armée nationale libyenne dans l’est du pays. Photo : RIA Novosti / Andrey Stenin

Enfin, la situation ne cadre pas avec le modèle géopolitique hérité du siècle dernier. En Libye, les États-Unis s’opposent à la Turquie, leur alliée au sein de l’OTAN ; la France est en désaccord profond avec l’Italie ; et les pays du Golfe, Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, adoptent des positions opposées les unes aux autres. Enfin, si la Russie est officiellement en retrait, chacun essaie de l’attirer dans son camp.

Un règlement en six volets

Face à ce conflit d’un nouveau genre, il est impératif de trouver des solutions nouvelles. Les membres de la conférence internationale sur la Libye, qui s’est tenue le 19 janvier dernier, ne se sont pas uniquement engagés sur cette voie, ils se sont aussi efforcés – saluons-le – de définir des objectifs concrets.

Ainsi, tous étaient manifestement conscients que la crise ne se résoudrait pas par la signature d’un quelconque « accord de paix » lors d’une conférence internationale de type Versailles ou Potsdam, mais qu’il fallait viser une suite d’avancées modestes et réalisables vers une désescalade, puis une réconciliation nationale, enfin un redressement du pays. D’où la décision, somme toute logique, de diviser le processus de règlement en six « volets » : cessez-le-feu, respect de l’embargo sur les armes, processus politique, sécurité intérieure, réforme économique, situation humanitaire (et respect des droits de l’homme).

De fait, la conférence de Berlin a entériné le constat selon lequel la communauté internationale ne disposait pas de l’unité et de la volonté politique nécessaires pour « imposer la paix » aux belligérants. À l’heure actuelle, il ne saurait, par exemple, être question d’une quelconque opération de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU (ou d’une autre organisation internationale). Personne n’imagine non plus mandater l’armée turque, la neutralité politique d’Ankara et son désintéressement dans le dossier syrien prêtant largement à caution.

Il paraît difficile de s’accorder sur la Libye ou le Yémen, tout en s’opposant sur la Syrie ou l’Iran.

Sans intervention de ce type, la question du désarmement des groupes de combattants indépendants et celle du contrôle du respect du cessez-le-feu sont logiquement laissées en suspens…

En conséquence, l’urgence, pour les puissances extérieures, est moins d’essayer d’éteindre le brasier libyen que d’éviter de l’alimenter par des livraisons d’armes, le zèle de leurs conseillers militaires, le déploiement de contingents ou le renforcement du statut d’une des deux parties sur la scène internationale – au détriment de son adversaire. À Berlin, tous sont ainsi convenus de la nécessité de renoncer à toute ingérence dans les affaires libyennes.

La communauté internationale au chevet de la Libye, à Berlin, le 19 janvier 2020. Photo : TASS

Toutefois, cela ne règle pas la question du départ des combattants étrangers et des sociétés militaires privées, particulièrement actives sur le terrain. Ni celle des sanctions internationales en cas d’infraction à l’embargo sur les armes.

Restaurer la confiance

D’une certaine manière, la conférence de Berlin a mis en évidence le caractère irremplaçable de l’Organisation des nations unies, qui demeure le seul canal d’influence légitime et acceptable pour tous. Aucune coalition internationale du type Coalition of the willing [Coalition de volontaires] en Irak ne saurait remplacer le Conseil de sécurité.

Au terme des débats, une autre conséquence s’impose : la résolution des conflits régionaux est indissociable du contexte politique mondial et des rapports entre ses principaux acteurs. Il paraît ainsi difficile de s’accorder sur la Libye ou le Yémen, tout en s’opposant sur la Syrie ou l’Iran. Le conflit libyen est insoluble sans resserrement des liens de confiance entre grandes puissances, sans instauration de nouveaux canaux de communication à différents niveaux et sans prise de conscience de la communauté des intérêts – aussi bien à court qu’à long terme – pour tous les acteurs.

La conférence de Berlin a suscité un déluge de critiques de la part des sceptiques de tous bords. Certes, il serait plus que prématuré d’affirmer qu’un grand pas a été franchi. Toutefois, nous sommes aujourd’hui plus près d’une solution que jamais au cours des neuf années passées, et un peu plus loin d’une perte totale de contrôle qu’il y a seulement deux semaines.