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Fin du traité New Start : le nouveau Far West nucléaire

Fin du traité New Start
le nouveau Far West nucléaire

Le traité New Start de réduction des armes stratégiques, signé en 2010 par les États-Unis et la Russie, arrivera à échéance dans un an. Si Moscou se montre favorable à sa reconduction, Washington multiplie les déclarations contradictoires sur le sujet. L’absence de consensus inquiète le directeur du Centre de sécurité internationale de l’Académie des sciences de Russie (IMEMO RAN), Alexeï Arbatov.

Les États-Unis ont-ils pris une décision concernant l’avenir du traité New Start ?

Alexeï Arbatov : Non, aucune. L’administration américaine est paralysée. Pour commencer, presque tous les hauts responsables et conseillers qui ont travaillé sur ce dossier, comme l’ancienne vice-secrétaire d’État Andrea Thompson, sont partis. Ensuite, les déclarations périodiques de bonne volonté sont souvent suivies de réserves : le traité a été signé par Barack Obama [Donald Trump s’efforce depuis trois ans de revenir sur les principales décisions de son prédécesseur, ndlr], il laisse de côté de nombreuses questions, etc.

La Maison-Blanche avance également la nécessité d’impliquer la Chine dans le processus, mais c’est d’une bêtise monstrueuse : la Chine possède 150 têtes nucléaires et 150 lanceurs, alors que le traité fixe un plafond à 1 500 têtes nucléaires et 700 lanceurs. En d’autres termes, en rejoignant le traité, la Chine serait fondée juridiquement à multiplier son arsenal par dix. C’est absurde ! Ni les États-Unis ni la Russie n’accepteront jamais ! À la rigueur, la question chinoise pourra être examinée lors de négociations ultérieures, sur les bases du traité existant.

Alexeï Arbatov. Photo : moshekantor

Les militaires américains s’y déclarent ouvertement favorables. Ils mettent en avant la transparence introduite par le texte, qui permet de prévoir cinq ans à l’avance l’état de l’arsenal russe. Le problème est que le Département d’État et le Conseil de sécurité nationale sont dans l’impossibilité de se mettre d’accord avec Donald Trump qui ne comprend rien – et ne veut rien comprendre – aux questions de désarmement. Il ne veut pas se plonger dans le dossier et se contente de déclarations générales – au demeurant contradictoires.

Quelles conséquences pourrait avoir un non-renouvellement du traité New Start ?

A. A. : En réduisant les risques de guerre nucléaire, les traités de ce type assurent une stabilité stratégique qui influe sur la sécurité internationale dans son ensemble. New Start prévoit des visites d’inspection et des protocoles de vérification qui donnent aux deux parties une visibilité à dix ou quinze ans. Depuis 2011, la Russie et les États-Unis ont ainsi effectué quelque 300 inspections mutuelles et se sont envoyé plus de 18 000 notes d’information. Si le traité est abandonné, tout cela sera perdu, la course effrénée aux armements reprendra, et la menace nucléaire augmentera.

« Tout le monde semble avoir oublié qu’en l’absence de traité, la moindre crise peut tourner à la guerre nucléaire. »

Imaginons, par exemple, que les Américains déploient en Europe des missiles à portée intermédiaire capables d’atteindre en peu de temps des centres de commandement ou des bases russes. Moscou risque de répondre par un déploiement de missiles sur son territoire et hors de ses frontières, menaçant à son tour les centres stratégiques d’un ennemi potentiel.

N’oublions pas qu’actuellement, à Moscou comme à Washington, les discussions vont bon train sur la question des frappes préventives… L’expérience montre qu’en l’absence d’accord, la moindre crise locale peut tourner à la guerre nucléaire. Tout le monde semble l’avoir oublié, aujourd’hui.

Enfin, la course aux armements sapera la coopération internationale en matière de lutte antiterroriste et fait craindre une perte de vigilance quant à l’accès des terroristes aux armes de destruction massive.

Moscou a proposé un moratoire sur le déploiement de missiles à portée intermédiaire. En Europe, Emmanuel Macron est le seul chef d’État à avoir réagi, en refusant la proposition tout en se montrant ouvert aux discussions…

A. A. : Le président français est dans une situation inconfortable. D’un côté, il souhaite relancer le dialogue avec la Russie. De l’autre, il doit rester solidaire de l’OTAN et de l’Union européenne. À sa place, j’aurais réagi autrement. J’aurais salué l’initiative russe tout en soulignant l’existence de problèmes non résolus – par exemple la question du missile russe SSC-8, accusé par l’OTAN d’enfreindre le traité sur les forces à portée intermédiaire (FNI) ; j’aurais invité la partie russe à proposer des procédures de contrôle complémentaire en échange d’un soutien actif de la France à l’idée de moratoire.

Barack Obama et Dmitri Medvedev signent le traité New Start au château de Prague, le 8 avril 2010. Photo : Kremlin.ru

Dans le même temps, j’aurais demandé des précisions à Moscou : est-il question d’un moratoire au niveau mondial ou seulement européen ? Rappelons en effet que, parmi les raisons avancées par Washington pour justifier son retrait du traité FNI, il y a la nécessité de s’opposer au programme nucléaire que la Chine est soupçonnée de réaliser hors de tout contrôle. De toute évidence, la Russie et les pays européens se préoccupent essentiellement de la sécurité sur le Vieux Continent. Mais en limitant le moratoire au cadre européen, ils risquent de contrarier un certain nombre de pays – entre autres la Chine, l’Inde et les alliés asiatiques des États-Unis.

À la fin de 2019, le département d’État a transmis à la Chine une invitation officielle pour des négociations sur le contrôle des armements. Quelle sera la réponse de Pékin ?

A. A. : Elle sera simple. Pékin voudra savoir s’il est question seulement des armes nucléaires ou également des armes conventionnelles. Par exemple, les États-Unis envisagent officiellement de déployer des missiles conventionnels à portée intermédiaire en Asie.

« Affirmer que la Russie est le seul pays à disposer d’une arme hypersonique n’est pas tout à fait juste. »

En outre, les Chinois ne voient sans doute pas l’intérêt pour eux de discuter uniquement des systèmes de moyenne portée terrestres – qui sont un de leurs points forts –, tout en excluant des négociations les missiles stratégiques – qui octroient un avantage décisif à la Russie et aux États-Unis. Cela explique qu’ils s’en tiennent invariablement à la position suivante : que Moscou et Washington commencent par réduire leurs arsenaux nucléaires stratégiques au niveau de la Chine, ensuite on pourra discuter.

Cette attitude s’explique par le fait qu’aucun pays n’a jamais proposé à Pékin un format de négociations lui permettant d’espérer un quelconque gain stratégique. Il n’y a aucune raison pour que la Chine accepte de discuter à seule fin de renforcer son interlocuteur…

Vladimir Poutine a présenté le système Avangard comme la première arme hypersonique au monde. Est-ce le cas ?

A. A. : Affirmer que la Russie est le seul pays à disposer d’une telle arme n’est pas tout à fait exact. En octobre dernier, lors du défilé militaire commémorant les soixante-dix ans de la République populaire de Chine, Pékin a présenté des missiles mobiles hypersoniques à portée intermédiaire. Cependant, la Russie est la seule à posséder des missiles intercontinentaux de ce type. L’Avangard, en l’occurrence, est un missile balistique conçu il y a une trentaine d’années et aujourd’hui équipé d’un lanceur hypersonique.

Parade soviétique sur la Place Rouge célébrant le 51e anniversaire de la Révolution d’Octobre, Moscou, 1968. Photo: Victor Budan / TASS

Au demeurant, ce n’est pas la première fois, dans l’histoire récente, que notre pays est à la pointe de la recherche technologique et militaire au niveau mondial. L’URSS a lancé en 1957 le premier satellite (dont certains composants étaient utilisés dans la fabrication de missiles balistiques intercontinentaux). Nous avons réussi le premier essai d’interception de missile par un système de défense antiaérienne en 1961 – pour le plus grand bonheur du leader soviétique d’alors, Nikita Khrouchtchev. Mais les États-Unis ont pris l’avantage dès la fin des années 1960.

Pourquoi les Américains semblent-ils avoir un temps de retard pour les missiles hypersoniques ?

A. A. : D’abord, parce que l’intérêt de ce type d’arme ne leur semble pas évident. Du côté russe, il s’agit, comme l’a expliqué Vladimir Poutine, d’échapper au bouclier antimissile américain. Pour l’instant, les États-Unis ne disposent pas d’un système défensif inviolable, mais l’état-major russe pense que ce n’est qu’une question de temps et se prépare en conséquence. En attendant, les nouveaux missiles hypersoniques ne modifient pas particulièrement le rapport de force. Les Américains, quant à eux, ne croient pas à l’efficacité du système défensif russe.

« Il faut que les grandes puissances nucléaires reprennent les négociations sur le désarmement. »

Ensuite, les Américains ont un objectif ambitieux : concevoir un missile hypersonique conventionnel – sans charge nucléaire – qui risque de bouleverser la stabilité stratégique que nous connaissons depuis trente ans.

La prochaine conférence relative au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) se tiendra en avril 2020. À quoi peut-elle aboutir ?

A. A. : Si les positions des uns et des autres n’évoluent pas sur la question du désarmement, la conférence se soldera par un échec. Le traité pourrait être fragilisé et perdre de son autorité – sinon de jure, du moins de facto. Pour l’éviter, il faut que les grandes puissances nucléaires reprennent les négociations sur le désarmement, comme les y engage l’article VI du texte.

Cela implique une reconduction du traité New Start, étape nécessaire pour que la Russie et les États-Unis engagent au plus vite des négociations en vue d’un traité encore plus ambitieux. Or, je le répète, si la position américaine est indécise, la Russie s’est déclarée favorable, l’année dernière, à une prorogation sans conditions de New Start.

Certes on ne peut se contenter de simples déclarations. Moscou aurait dû proposer à Washington de commencer à négocier un nouveau traité sur les armes stratégiques. En ne le faisant pas, elle a laissé une forme d’ambiguïté perturber les relations, réduisant l’efficacité de sa diplomatie sur la question du désarmement – et sur bien d’autres dossiers encore.