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Crise iranienne : la diplomatie russe en porte-à-faux

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la diplomatie russe en porte-à-faux



Le 8 janvier, l’Iran a réagi à l’assassinat du général Soleimani en attaquant deux bases militaires américaines situées en Irak. Le risque d’embrasement de la région place Moscou dans une situation très inconfortable. 

De nombreux observateurs considéraient le général Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qops (l’unité d’élite du Corps des Gardiens de la révolution islamique) tué lors d’un raid américain à Bagdad le 3 janvier dernier, comme le personnage le plus influent du régime iranien après le « guide suprême », l’ayatollah Ali Khamenei. Il était notamment connu pour avoir organisé la résistance chiite contre Daech en Irak, à partir de 2014. En Syrie, il avait réussi à infiltrer jusqu’à l’entourage du calife autoproclamé Abou Bakr al-Baghdadi et du chef du Front al-Nosra, Abou Mohammed al-Joulani. C’est également lui qui coordonnait les actions des combattants chiites iraniens et libanais présents en Syrie – environ 12 500 hommes selon le renseignement américain. Enfin, si Bachar el-Assad doit largement son maintien au pouvoir à Vladimir Poutine, le général Soleimani n’est probablement pas pour rien dans le lancement de l’intervention russe en 2015.

Le visiteur du soir 

La guerre civile fait alors rage en Syrie. Démoralisées par la perte d’une grande partie du haut commandement de l’armée et des services secrets survenue dans un attentat en 2012, les troupes gouvernementales n’en finissent plus de reculer. Les unes après les autres, les provinces du pays tombent aux mains des rebelles et des terroristes. Incertain face aux signaux contradictoires envoyés par Damas – entre fanfaronnade et appel à l’aide –, mal informé de la situation exacte sur le terrain, le Kremlin hésite à intervenir.

Selon la presse iranienne, Vladimir Poutine appelait le n° 2 du régime iranien « mon ami Qassem ».

Selon des sources proches du pouvoir, c’est alors qu’apparaît le général Soleimani. Il parvient à convaincre les Russes que tout n’est pas perdu et que Bachar el-Assad peut encore être sauvé, à condition d’envoyer immédiatement l’aviation et de ne pas attendre que les rebelles se soient emparés de l’aéroport de Lattaquié. Au cours d’un tête-à-tête avec le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, il aurait déclaré : « J’ai tout ce qu’il me faut [pour sauver Assad], il ne me manque que l’aviation. Les États-Unis ne laisseront jamais un avion iranien voler dans le ciel syrien. » Cette confidence aurait forcé la décision. 

Le Kremlin a toujours contesté cette version de l’histoire, son porte-parole, Dmitri Peskov, assurant même que MM. Poutine et Soleimani ne se sont jamais rencontrés. La presse iranienne est d’un autre avis. À l’en croire, le président russe appelait le n° 2 du régime iranien « mon ami Qassem » et l’aurait reçu à plusieurs reprises à Moscou et à Sotchi. 

Hommage populaire au général Soleimani dans les rues de Téhéran, le lundi 6 janvier. Photo : AP Photo/Ebrahim Noroozi

« Le général Soleimani a fait beaucoup pour le renforcement de la coopération stratégique avec la Russie. Il éprouvait un grand respect envers le président Vladimir Poutine, avec lequel il entretenait des relations étroites », a d’ailleurs déclaré le conseiller des affaires étrangères du « guide suprême », Ali Akbar Velayati. 

Au demeurant, selon certaines sources, M. Soleimani aurait joué un rôle central dans le transfert aux armées russe et syrienne des régions contrôlées par le Hezbollah libanais. Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute qu’il a entretenu des liens étroits avec le haut commandement russe. Sinon, comment expliquer que Moscou ait réagi à sa mort, non seulement par le canal diplomatique, mais par celui – plus surprenant – de son ministère de la Défense ? Dans un communiqué, ce dernier évoque « un haut responsable militaire éclairé, à l’autorité éprouvée et à l’influence significative dans toute la région du Proche-Orient ».

Riposte nucléaire 

Moins de vingt-quatre heures après la mort du général iranien, Vladimir Poutine a reçu un appel téléphonique d’Emmanuel Macron. Les deux présidents ont exprimé leur préoccupation concernant « une opération susceptible d’envenimer la situation dans la région » et l’imminence d’un regain de tension.

Il est probable que les centrifugeuses iraniennes se remettront bientôt à tourner à pleine vitesse, sans que le Kremlin soit en mesure de les arrêter.

De toute évidence, ils ont parlé de l’accord sur le nucléaire iranien, salué comme une avancée historique à sa signature, en juillet 2015. Par ce document, l’Iran s’engageait auprès des autres signataires (Allemagne, Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie, Union européenne) à abandonner son programme d’enrichissement de l’uranium. En mai 2018, Washington a toutefois dénoncé l’accord, accusant Téhéran de poursuivre secrètement ses recherches et instaurant de nouvelles sanctions contre la république islamique. Celle-ci a répondu par un désengagement progressif, puis, le 5 janvier dernier, par sa propre sortie de l’accord.

Si Konstantin Kossatchev, le président du comité sénatorial des affaires étrangères, a déclaré que le texte n’était pas encore enterré, le contexte prête peu à l’optimisme. Le fait que Téhéran n’ait prévenu de sa décision ni Moscou (un de ses plus proches partenaires) ni Paris (en dépit des efforts diplomatiques notables d’Emmanuel Macron pour sauver l’accord) est en ce sens significatif. Il est probable que les centrifugeuses iraniennes se remettront bientôt à tourner à pleine vitesse, sans que le Kremlin soit en mesure de les arrêter. 

Fragilité diplomatique 

Le raid américain pourrait avoir également des conséquences sur le format d’Astana (Iran, Russie, Turquie), déjà fragilisé par les appétits régionaux du président Erdoğan.

Accaparée ces dernières semaines par le dossier libyen, Ankara n’a pas réagi à l’assassinat du général Soleimani, au grand dam de Téhéran. Le 4 janvier, le président iranien, Hassan Rohani, a déclaré que la Turquie, au lieu de se taire, devrait faire corps avec l’Iran contre les États-Unis. Nouveau silence.

Hassan Rouhani, Recep Tayyip Erdoğan et Vladimir Poutine, lors d’une réunion à Ankara (Turquie), le 4 avril 2018. Photo : Kremlin.ru

Inquiet de voir ces relations se fissurer, Sergueï Choïgou s’est entretenu par téléphone avec le chef d’état-major iranien, Mohammad Baqeri, et avec le directeur du renseignement turc, Hakan Fidan. Selon des sources au ministère de la Défense, il en aurait reçu l’assurance que les trois pays continueraient de faire front commun en Syrie. Rien ne dit, cependant, qu’Ankara ne cherchera pas à profiter du probable affaiblissement de l’influence militaire iranienne dans le pays pour avancer ses pions. 

Chaos irakien 

Depuis deux ans, le général Soleimani avait érigé en double priorité le départ des Américains d’Irak et le renforcement des positions chiites dans ce pays. Ces objectifs satisfaisaient le Kremlin, les dirigeants actuellement au pouvoir à Bagdad se montrant plutôt bien intentionnés à l’égard de la Russie. Au printemps dernier, le président Barham Salih engageait ainsi Moscou à participer activement au redressement du pays en intensifiant ses investissements dans le secteur énergétique. Trois compagnies pétrolières y opèrent aujourd’hui, Lukoil, Gazprom Neft et Bashneft. À la fin de 2016, Lukoil avait, par exemple, investi 7,53 milliards de dollars dans le gisement de Qurna Ouest 2 (sud de l’Irak), d’où elle extrait environ 400 000 barils par jour. 

L’Iran a su mettre en avant ses bonnes relations avec la Russie et la Chine en organisant des manœuvres militaires trilatérales dans le détroit d’Ormuz, en décembre dernier.

En outre, ces dernières années, Moscou a fourni à Bagdad des lance-roquettes multiples TOS-1A, des hélicoptères Mi-35 et Mi-28H, des avions d’attaque Su-25, des tanks T-90 et des véhicules Pantsir S-1. Selon Igor Korotchenko, membre du conseil civique près le ministère de la Défense, l’Irak envisagerait l’acquisition de systèmes antiaériens S-400. Cette information n’a pas, pour l’heure, reçu de confirmation officielle. 

Il va sans dire que, depuis le 3 janvier, la donne a changé. Les États-Unis vont probablement renforcer leur présence en Irak et tenter d’endiguer la montée en puissance de Téhéran. Après l’assassinat de Qassem Soleimani, le parlement irakien a beau avoir exigé le départ des troupes étrangères (sous-entendu : américaines), les espoirs de paix semblent déçus pour longtemps : de nombreux sunnites irakiens – notamment parmi ceux qui ont récemment manifesté contre leur gouvernement – ont applaudi à la mort du général iranien.

La Russie, de son côté, ne dispose d’aucun levier de pression en Irak.

Para bellum

En définitive, le principal danger est que la Russie se trouve engagée malgré elle dans une guerre ouverte. D’un côté, Moscou entretient des relations de confiance avec Téhéran dans le domaine militaire – elle lui a récemment vendu des systèmes antiaériens S-300. De l’autre, l’Iran n’est pas un partenaire facile. Ainsi, en août 2016, la base aérienne de Hamadan avait d’abord été ouverte aux avions russes chargés des bombardements en Syrie ; Téhéran était revenu sur sa décision une semaine plus tard. 

Toutefois, quand il l’a fallu, l’Iran a su mettre en avant ses bonnes relations avec la Russie et la Chine, dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai (au sein de laquelle elle a le statut de pays observateur), en organisant des manœuvres militaires trilatérales dans le détroit d’Ormuz, en décembre dernier. Officiellement, aucune alliance militaire n’est à l’ordre du jour. La partie iranienne avait néanmoins qualifié l’événement de « Coalition de l’espoir ».

Soldats américains appelés en renfort au Moyen-Orient. Photo : US Defense Department

Si l’Iran poursuit ses opérations de représailles, une éventuelle fermeture du détroit d’Ormuz (un secteur hautement stratégique, par lequel transite un cinquième de la production mondiale de pétrole) constituerait évidemment un casus belli et obligerait la Russie à prendre une décision : « lâcher » un allié régional majeur ou entrer ouvertement en conflit avec les États-Unis. 

Moscou fait tout pour éviter ce second cas de figure. Et bien qu’elle ait bloqué une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant l’attaque par l’Iran de l’ambassade américaine (le 31 décembre), aucun autre signe de soutien à Téhéran n’a suivi. Reste que le scénario – possible – d’une coalition rassemblant Américains, Saoudiens et Israéliens mettrait Vladimir Poutine au pied du mur. 

« Si le Kremlin choisit de soutenir inconditionnellement l’Iran, alors les ponts seront coupés avec Benyamin Netanyahou et la famille Al Saoud. Sans oublier de probables sanctions américaines et la dégradation définitive des relations avec Donald Trump », analyse le journaliste russe Konstantin Eggert. À l’inverse, en prenant ses distances avec la république islamiste, il dévoilerait la faiblesse véritable de ses positions au Proche-Orient – surtout face au rôle grandissant de la Turquie. 

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