Macron et Poutine à Brégançon : La rencontre de tous les possibles

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

Le 19 août, Emmanuel Macron reçoit Vladimir Poutine dans le Sud de la France, au fort de Brégançon. À quelques jours du sommet du G7, organisé à Biarritz, cette rencontre pourrait bien donner le coup d’envoi d’une nouvelle séquence politique.

Vladimir Poutine et Emmanuel Macron sont deux personnalités très différentes et, de toute évidence, chacun de leurs entretiens les oblige, l’un et l’autre, à sortir de leur « zone de confort » et à transiger. Rappelons, par exemple, l’écart de génération entre les deux hommes d’État : M. Macron a vingt-cinq ans de moins que M. Poutine. Leur expérience du pouvoir est également incomparable : deux ans pour le premier, deux décennies pour le second. Enfin, le président français est un technocrate typique, passé par l’inspection des finances et le ministère de l’Économie ; son homologue russe a fait ses classes dans les services de renseignement.

Les relations entre les deux hommes n’avaient pas débuté sous les meilleurs auspices. Au début de la campagne présidentielle de 2017, le Kremlin ne cachait pas sa préférence pour François Fillon, une personnalité beaucoup plus proche, tant politiquement que sur le plan personnel, de Vladimir Poutine. Jusqu’à l’élection, les chaînes de télévision publiques russes ne se sont pas privées de critiquer de manière virulente – et pas toujours juste – le fondateur d’En Marche ! Ce dernier n’a sans doute pas oublié que son adversaire du second tour, Marine Le Pen, avait été reçue au Kremlin deux mois avant le scrutin. Au demeurant, le président français s’est rarement montré tendre et diplomate dans ses appréciations de la politique et des intentions russes.

MM. Macron et Poutine ont besoin l’un de l’autre, et sans doute plus aujourd’hui qu’il y a deux ans.

Malgré ces divergences, Emmanuel Macron a reçu Vladimir Poutine à Versailles, deux semaines jour pour jour après son élection. Ils se sont ensuite revus à maintes reprises, que ce soit lors de sommets bilatéraux ou en marge de rencontres multilatérales. Le chef de l’État français était d’ailleurs le seul dirigeant d’un grand pays européen à se rendre au Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF) en 2018, dont la France était l’invitée d’honneur.

L’un est un libéral convaincu, amateur de football, l’autre est un conservateur et préfère le judo ; tous deux s’opposent radicalement sur la question des droits de l’homme et du futur ordre mondial. Néanmoins, MM. Macron et Poutine ont besoin l’un de l’autre, et sans doute plus aujourd’hui qu’il y a deux ans.

Le fort de Brégançon. Crédit Bormeslesmimosas.com

Opportunités

En l’état actuel des choses, Vladimir Poutine n’a tout simplement pas d’interlocuteur plus fiable, en Europe, que le président français. Angela Merkel touche à la fin de sa carrière politique, et son influence à Bruxelles décroît d’autant. L’Italie est entrée dans une énième crise politique, et ni son président du Conseil, Giuseppe Conte, ni son ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, ne sauraient prétendre parler au nom de l’Europe. Même constat, bien entendu, pour le nouveau Premier ministre britannique, Boris Johnson. Quant à la nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et au chef de la diplomatie de l’UE, Josep Borrell, aucune discussion sérieuse et productive ne saurait se mettre en place avec eux avant un certain temps.

Si le dialogue avec Vladimir Poutine s’annonce serré, Emmanuel Macron trouvera sans aucun doute un terrain d’entente beaucoup plus aisément qu’avec son excentrique homologue américain, Donald Trump.

Les dossiers communs ne manquent pourtant pas : l’Ukraine, où l’élection de Volodymyr Zelensky ouvre des perspectives ; la Syrie, où une nouvelle flambée de violence menace à Idlib, faisant d’autant plus craindre un afflux de réfugiés en Europe que le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, a récemment décidé de suspendre l’accord migratoire conclu en 2016 avec Bruxelles ; l’Iran, dont les relations exécrables avec les États-Unis risquent d’enterrer définitivement l’accord sur le nucléaire iranien ; l’avenir de la sécurité en Europe, après l’échec des tentatives de sauvetage du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI).

Autant de sujets chers aussi bien à Vladimir Poutine qu’à Emmanuel Macron, qui accueillera les dirigeants du G7 à Biarritz quelques jours après la rencontre de Brégançon. En outre, un sommet au format de Normandie (Allemagne, France, Russie, Ukraine) consacré à la situation dans le Donbass pourrait se tenir, à Paris, au début de l’automne.

Le président français, dont la cote de popularité est en baisse depuis deux ans, se voit ainsi offrir l’opportunité de regagner une partie du crédit perdu auprès de ses concitoyens en se posant en leader politique de l’Europe et en interlocuteur n° 1 du Kremlin. Si le dialogue avec Vladimir Poutine s’annonce serré, Emmanuel Macron trouvera sans aucun doute un terrain d’entente beaucoup plus aisément qu’avec son excentrique homologue américain, Donald Trump.

Encore les Gilets jaunes

De toute évidence, la conjoncture actuelle comporte autant de nouvelles opportunités que de difficultés supplémentaires pour le dialogue franco-russe. Parmi ces dernières, citons les récents échanges de politesses diplomatiques à propos des heurts survenus ces dernières semaines, à Moscou, entre manifestants de l’opposition et policiers. Le sujet ne manquera pas de ressurgir lors de l’entretien entre les deux présidents, au probable déplaisir de Vladimir Poutine.

Les deux présidents sont parfaitement en mesure de lancer l’année politique européenne en rapprochant sensiblement les positions russe et française sur les dossiers importants.

En Russie, certains commentateurs comparent fréquemment les rassemblements non autorisés de l’opposition moscovite au mouvement des Gilets jaunes, tout en prenant soin d’insister sur la violence de la répression exercée par la police française. J’ai moi-même assisté de près aux manifestations parisiennes de l’automne dernier ainsi qu’aux rassemblements moscovites de cet été. Je me permettrai donc d’affirmer, en toute connaissance de cause, que les deux situations n’ont rien de commun, et que toute comparaison est biaisée et déplacée. À Paris, les forces de l’ordre étaient confrontées à des débordements accompagnés d’actes de violence et de vandalisme. À Moscou, elles étaient face à des manifestants pacifiques.

Relations privilégiées

La politique est l’art du possible, faisait justement remarquer Otto von Bismarck. L’empereur Alexandre III, qui a régné de 1881 à 1894, est considéré par les historiens russes comme particulièrement conservateur, voire réactionnaire. Cela n’a pas empêché le président français Sadi Carnot de nouer une alliance avec lui contre la Prusse. De même, Charles de Gaulle s’était rendu en Union soviétique, au cours de l’été 1966, en pleine stagnation brejnévienne, ouvrant une ère de « relations privilégiées » entre Paris et Moscou.

Dans le cas présent, il n’est nullement question d’écrire un nouveau chapitre des relations russo-françaises et russo-européennes. Les conditions objectives ne sont, hélas, pas réunies pour cela. MM. Macron et Poutine sont toutefois parfaitement en mesure de lancer l’année politique européenne en rapprochant sensiblement les positions russe et française sur un certain nombre de points. Ce serait un succès majeur pour le crédit de chacun.

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Par Andreï Kortounov

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