Toute l'équipe du Courrier de Russie fait une pause pour les fêtes. Nous vous souhaitons un joyeux Noël et une bonne année 2021

Les contours du nouveau « reset » russo-américain

Les contours du nouveau « reset » russo-américain

Le 14 mai, Vladimir Poutine et son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ont reçu, à Sotchi, le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo. Le même jour, à la grande surprise du Kremlin, Donald Trump annonçait qu’il rencontrerait son homologue russe à l’occasion du prochain sommet du G20, prévu en juin au Japon.

À Moscou, on se montre étonnamment réservé quant à l’éventualité de ce prochain sommet Poutine-Trump. Le conseiller du président russe aux affaires extérieures, Iouri Ouchakov, a ainsi précisé que le Kremlin n’avait, « pour l’heure, entamé aucun préparatif ». Le directeur de la Fondation des études américaines de l’Université d’État de Moscou, Iouri Rogoulev, appelle, pour sa part, à attendre l’issue des négociations de Sotchi : « La rencontre aura lieu uniquement si Mike Pompeo obtient des avancées significatives sur les dossiers brûlants du moment, Venezuela, Ukraine, Syrie et Iran », estime M. Rogoulev.

Pourtant, une chose est indéniable : les États-Unis veulent dialoguer. Le 3 mai dernier, MM. Poutine et Trump se sont entretenus par téléphone à l’initiative de ce dernier. Une conversation qui suivait de peu la visite à Moscou, le 18 avril, de Fiona Hill, conseillère du président américain pour les relations avec la Russie. Plus récemment, toujours à la demande de Washington, MM. Pompeo et Lavrov se sont croisés en marge du conseil de l’Arctique, en Finlande, sans doute pour préparer leur rencontre de Sotchi.

Le Venezuela comme ballon d’essai

Depuis le début de l’année 2019, le Venezuela est le théâtre d’un nouveau bras-de-fer entre Moscou et Washington, les Russes soutenant le président élu, Nicolas Maduro, contre son principal opposant, Juan Guaido, appuyé par les États-Unis. Plusieurs déclarations américaines témoignent de la tension régnant entre les deux puissances : M. Pompeo somme la centaine de conseillers militaires russes débarqués en mars à Caracas de « quitter le Venezuela », tandis que le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, assure, de son côté, que « la Maison-Blanche ne tolèrera aucune ingérence russe » en Amérique latine.

Aujourd’hui, les Russes sont convaincus que les Américains ne tenteront rien pour les chasser du Venezuela.

Changement de ton radical, début mai, après l’entretien téléphonique entre les deux présidents. « Poutine n’a pas l’intention de se mêler des affaires intérieures du Venezuela. Au contraire, il veut trouver une issue positive à la situation, tout comme moi », déclare alors Donald Trump. Une façon de confirmer que la Maison-Blanche renonce à l’idée d’intervenir militairement au Venezuela.

À vrai dire, le Kremlin a eu le temps de s’habituer aux grandes tirades bellicistes rarement suivies d’effet. Combien de fois Donald Trump et son vice-président Mike Pence ont-ils déclaré que « toutes les options étaient sur la table », y compris l’envoi de l’armée américaine, pour lutter contre « l’usurpateur Maduro » ? Sans parler de l’annonce, martelée tel un mantra par MM. Bolton et Pompeo, de « la fin prochaine » du président vénézuélien. Aujourd’hui, les Russes sont convaincus que rien ne sera tenté pour les chasser du Venezuela. À l’arrivée de leurs bombardiers à Caracas (en décembre 2018), la Maison-Blanche avait pourtant promis de ne pas rester « les bras croisés »…

Rencontre entre Vladimir Poutine et Mike Pompeo à Sotchi le 14 mai 2019. Crédit : Kremlin

Ce constat vaut aussi pour d’autres dossiers de politique étrangère, en particulier la Syrie. On ne compte plus les fois où le président Obama a menacé de « châtier » Bachar el-Assad si celui-ci « franchissait la ligne rouge ». Le président syrien est toujours à Damas. Donald Trump, à son tour, ne devait-il pas « réduire à néant » toute la défense anti-missile syrienne ? Il s’est finalement contenté de quelques frappes purement démonstratives.

Pompeo, négociateur en chef

En organisant un « débarquement militaire » à Caracas – officiellement pour former les soldats vénézuéliens au maniement des derniers systèmes de missiles russes S-300 –, Vladimir Poutine voulait vraisemblablement contraindre les Américains à prendre en compte la position de Moscou quand ils élaboreraient leur plan d’action contre Nicolas Maduro.

Mission accomplie, selon Dmitri Souslov, spécialiste des relations internationales : « Les Américains sont convaincus que l’arrivée des russes est directement à l’origine du refus d’une majorité écrasante de militaires vénézuéliens de passer dans le camp de Guaido, et donc, de l’échec de la tentative de coup d’État du 30 avril. » Et le politologue de conclure : « Il est très possible que Russes et Américains soient en ce moment même en train de discuter pour savoir, dans le cas où la crise vénézuélienne devrait dégénérer en conflit armé, comment éviter de se retrouver en situation d’affrontement direct ». Des négociations de ce type avaient déjà eu lieu, entre Moscou et Washington, sur le dossier syrien.

« Être les alliés de Washington ne signifie pas en être les marionnettes. »

Dmitri Trenine, directeur du centre Carnegie de Moscou, est d’un autre avis. Pour lui, Vladimir Poutine se sert du dossier vénézuélien afin de renouer le dialogue et tenter de trouver des compromis avec les Américains : « La conjoncture est d’autant plus favorable à un rapprochement que le président américain a les coudées franches depuis que le procureur Mueller a conclu à l’absence de collusion entre l’équipe de M. Trump et le Kremlin pendant la campagne présidentielle de 2016. »

Quelles que soient les motivations réelles du président russe, les analystes s’accordent pour en faire le grand vainqueur de la séquence. La reprise en main des négociations bilatérales par Mike Pompeo, plus enclin au dialogue que John Bolton – particulièrement acerbe vis-à-vis de Moscou –, pourrait bien être le signe d’un changement de cap dans la politique étrangère américaine.

Les États-Unis, un « tigre de papier » ?

Le Venezuela, en outre, n’est pas le seul dossier sur lequel la Maison-Blanche doit tenter de s’entendre avec le Kremlin. Autre épine dans le pied des États-Unis : le programme nucléaire iranien.

Téhéran semble, elle aussi, avoir compris qu’il y avait peu de choses à craindre des fanfaronnades américaines. Le 8 mai dernier, le président Hassan Rohani a annoncé que son pays allait cesser de respecter une partie des obligations souscrites dans le cadre de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, ou Plan d’action conjoint, signé en 2015.

Concrètement, Téhéran se soustrait aux restrictions concernant le stockage de ses réserves d’uranium enrichi et d’eau lourde. Les Iraniens ont par ailleurs menacé de relancer leur production d’uranium hautement enrichi, si les autres pays occidentaux signataires de l’Accord – le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France – ne s’engageaient pas à les protéger face aux sanctions américaines.

Annonce de la signature de l’accord sur le nucléaire iranien le 14 juillet 2015 à Vienne. Crédit : Wikimedia

Pour l’instant, il est vrai, les Européens restent fidèles à leurs engagements et ont mis en place un mécanisme leur permettant de continuer de commercer avec l’Iran. Un diplomate européen, cité anonymement par le journal russe Gazeta.ru, résume ainsi la situation : « Être les alliés de Washington ne signifie pas en être les marionnettes. »

Le non-respect, par Téhéran, de certains points du Plan d’action conjoint risque donc d’aggraver la tension entre les États-Unis et l’Union européenne. Le 13 mai, en chemin pour la Russie, Mike Pompeo s’est arrêté à Bruxelles afin de discuter avec les représentants de l’UE du dossier iranien. La Russie – autre signataire de l’Accord de Vienne, au même titre que la Chine – assume déjà le rôle de médiateur entre les occidentaux et Téhéran. Un médiateur à la liberté de ton et de parole revendiquée : « Je suis certain que les Européens s’en tiendront à la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui affirme le bien-fondé de l’Accord de Vienne. Mais je ne doute pas non plus qu’ils soient victimes d’une pression colossale de la part de Mike Pompeo pour qu’ils y renoncent », a ainsi déclaré Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe.