Ukraine, tous ennemis de l’intérieur

Le premier tour de la présidentielle ukrainienne aura lieu ce dimanche 31 mars. Sur fond de conflit avec la Russie, l’étiquette d’« agent du Kremlin » et les accusations d’intelligence avec l’ennemi fusent de toutes parts, servant à discréditer les adversaires. Certaines personnalités pourtant difficilement soupçonnables de sympathies pour Moscou se découvrent ainsi être des transfuges à la solde du « pays agresseur »…

Aujourd’hui, à Kiev, certains voient la « main de Moscou » partout : des journalistes étrangers, reconnus pour la qualité de leur travail, sont déclarés persona non grata dans le pays, des militaires sont rangés dans le camp des « traîtres à la patrie », des figures politiques ouvertement hostiles à la Russie sont accusées de liens avec le Kremlin. Même les candidats à la présidentielle ne sont pas à l’abri d’allégations plus ou moins farfelues… Passage en revu de la « cinquième colonne russe » en Ukraine à travers les affaires les plus marquantes de ces derniers mois.

Christian Wehrschütz : la liberté de la presse en question

Au début du mois de mars, un scandale retentissant éclate à Kiev : les autorités interdisent à Christian Wehrschütz, directeur de l’antenne ukrainienne de la télévision publique autrichienne ORF, l’entrée sur leur territoire pour une durée d’un an. Le journaliste est accusé de violation de frontière, de justification de l’annexion de la Crimée par la Russie et de propagande anti-ukrainienne. La ministre autrichienne des Affaires étrangères, Karin Kneissl, condamne aussitôt le comportement de Kiev – « un acte de censure inadmissible en Europe ». Par la voix de Harlem Désir, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) appelle le pouvoir ukrainien à annuler sa décision et à respecter la liberté de la presse.

Accueillie en héroïne, à Kiev, après sa libération, Nadia Savtchenko fait plusieurs déclarations fracassantes sur la corruption de l’élite politique ukrainienne.

Ce n’est pas la première fois que Christian Wehrschütz suscite la colère de Kiev. L’été dernier, déjà, son reportage donnant la parole à des Tatars de Crimée satisfaits de l’annexion de la péninsule par la Russie avait fortement déplu. Et, au début de 2019, ses deux interviews du rédacteur en chef du site d’information Strana, Ihor Huzhva, réfugié politique en Autriche, ont fait déborder le vase. M. Huzhva a quitté l’Ukraine en 2018 après avoir reçu des menaces de mort. Son site est considéré, en Ukraine, comme un média « d’opposition » – une manière de remettre en cause l’« objectivité » revendiquée par sa rédaction. Strana aurait notamment provoqué le courroux de Petro Porochenko après avoir publié, en 2016, un reportage consacré à l’usine de confiseries du président ukrainien, située à Lipetsk… en Russie.

Nadia Savtchenko : l’héroïne devenue ennemie du peuple

La biographie de Nadejda (Nadia) Savtchenko a tout du scénario hollywoodien. En 2004-2005, celle qui a toujours rêvé de devenir pilote de chasse sert six mois en Irak au sein du contingent ukrainien de la coalition internationale. En 2014, devenue lieutenant de l’armée de l’air, elle combat les séparatistes prorusses dans le Donbass. Capturée, elle est poursuivie pour crime de guerre par la Russie, qui l’accuse d’avoir causé la mort de deux journalistes dont elle aurait transmis la position à ses artilleurs.

Nadia Savtchenko lors de son procès le 10 février 2015. Crédit : Rapsinews

Son procès fait la une des médias russes et ukrainiens. Dans son pays natal, Nadia Savtchenko – dont le prénom, scandé tel un slogan, signifie « espoir » – devient le symbole de la résistance à l’« agresseur ». Les médias occidentaux, mais également russes pour les plus libéraux, relaient largement la campagne de soutien lancée en sa faveur, qui rassemble de nombreuses personnalités politiques en Europe et aux États-Unis.

En mars 2015, Petro Porochenko décerne à la jeune femme le titre de « Héros de l’Ukraine », la plus haute distinction du pays. Toujours en détention provisoire en Russie – où elle entreprend plusieurs grèves de la faim –, Nadia Savtchenko est élue députée à la Rada, le parlement ukrainien, et nommée membre de la délégation ukrainienne à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Le 22 mars 2016, un tribunal de Donetsk (ville russe située dans la région de Rostov) la condamne à vingt-deux ans de prison. Peu après, Moscou annonce sa libération dans le cadre d’un échange de détenus. Officiellement, Vladimir Poutine a gracié la pilote à la demande des familles des deux journalistes tués.

M. Saakachvili est rapidement en mauvais termes avec le ministre de l’Intérieur, Arsène Avakov, qui lui jette un verre d’eau au visage lors d’une réunion dans le bureau du président…

L’Ukraine accueille alors la jeune femme en héroïne nationale. Mais tout ne se passe pas comme certains l’auraient espéré à Kiev… Dès son arrivée, Nadia Savtchenko fait plusieurs déclarations fracassantes, notamment sur la corruption qui ronge en profondeur l’élite politique de son pays. Elle annonce aussi son intention de se présenter à la prochaine élection présidentielle. Pire, en décembre 2016, la députée reconnaît avoir rencontré, à Minsk, en Biélorussie, des représentants des républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Lougansk, afin de discuter d’un échange de prisonniers. Elle est aussitôt exclue du parti Patrie et de la délégation ukrainienne au Conseil de l’Europe.

En mars 2018, elle est accusée de préparer un attentat contre le parlement ukrainien. Son immunité parlementaire est levée et elle se retrouve en prison. Il n’aura ainsi fallu que deux ans pour que l’icône de la résistance à l’agresseur russe se transforme en « agent du Kremlin ».

Mikheil Saakachvili : un gouverneur en exil

En août 2008, Mikheil Saakachvili est président de la Géorgie lorsque éclate un conflit armé de cinq jours entre son pays et la Russie, aboutissant à la reconnaissance, par Moscou, de l’indépendance de deux provinces géorgiennes rebelles : l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. En 2014, la justice géorgienne accuse M. Saakachvili de détournement de fonds publics et lance un mandat d’arrêt contre lui.

Réfugié dans un premier temps aux États-Unis, l’ancien président géorgien s’installe en Ukraine peu après la révolution du Maïdan et devient le conseiller de son ancien condisciple, Petro Porochenko (les deux hommes ont fréquenté l’université de Kiev à la même époque), élu en 2014 à la tête du pays. Ce rôle discret ne satisfait manifestement pas l’ambitieux politicien qui, en mai 2015, est nommé gouverneur de la région d’Odessa, un des principaux centres économiques du pays. Pour l’ancien président géorgien, aider au redressement de l’Ukraine est une manière de continuer de s’opposer au Kremlin.

Arrestation de Mikheil Saakachvili à Kiev le 8 décembre 2017. Crédit : Ocdn

M. Saakachvili s’intègre aisément dans son nouveau pays et au sein du pouvoir qui s’y est instauré  : il prend la nationalité ukrainienne et fait de la lutte contre la corruption sa priorité. Le bruit court qu’il se fixe comme objectif le poste de Premier ministre. Toutefois, il se révèle vite trop indépendant et trop conflictuel pour les dirigeants en place. Il est notamment en mauvais termes avec le ministre de l’Intérieur, Arsène Avakov, qui lui jette un verre d’eau au visage lors d’une réunion dans le bureau du président… M. Saakachvili finit par être démis de ses fonctions de gouverneur d’Odessa. En février 2017, il fonde son propre parti politique, le Mouvement des forces nouvelles, axé sur la lutte anticorruption. Quelques mois plus tard, il est déchu de la nationalité ukrainienne par un décret du président Porochenko – officiellement, pour vice de forme dans sa demande de naturalisation.

Les nationalistes soulignent qu’en dépit des discours patriotiques et martiaux du chef de l’État, les relations diplomatiques avec la Russie n’ont pas été rompues.

L’histoire ne s’arrête pas là. À la fin de 2017, Ivanna Klimpouch-Tsintsadze, vice-Première ministre d’Ukraine en charge de l’intégration européenne, l’accuse de défendre les intérêts de… la Russie. Elle déclare « regretter » l’arrivée en Ukraine de l’ancien président géorgien, deux ans plus tôt : « À la place d’un homme de paix, nous avons accueilli un virus à l’ego surdimensionné, à la soif de pouvoir insatiable, qui a infecté le système politique ukrainien ». Expulsé d’Ukraine, Mikheil Saakachvili s’installe aux Pays-Bas, patrie de son épouse. Il a d’ores et déjà annoncé qu’il attendait la défaite de Petro Porochenko à la présidentielle du 31 mars pour revenir sur la scène politique ukrainienne…

Trois favoris à la solde du Kremlin…

La liste des « agents du Kremlin » compte également des membres de la société civile dont le patriotisme semble pourtant ne faire aucun doute : militants nationalistes, vétérans de la guerre du Donbass, membres du parti d’extrême droite Corps national…

Le 19 mars dernier, Petro Porochenko accusait Moscou d’organiser des manifestations de masse en Ukraine, afin de torpiller l’élection présidentielle : « Le Kremlin veut clairement transformer la campagne électorale en affrontement de rue, affirmait-t-il. Il a soif de sang ukrainien. Il ne s’agit déjà plus pour lui de remporter l’élection, mais de la faire échouer. »

Ironie du sort, le président ukrainien est aujourd’hui accusé, à son tour, de servir les intérêts de Moscou, aussi bien par ses opposants politiques que par des citoyens mécontents de la baisse constante du niveau de vie enregistrée depuis quatre ans.

Les meetings de M. Porochenko – durant lesquels il déclare que son principal opposant est Vladimir Poutine – sont fréquemment l’objet de tentatives d’interruption de la part de militants nationalistes déterminés et violents.

Les trois favoris du scrutin : Ioulia Timochenko (à gauche), Petro Porochenko (à droite) et Volodymyr Zelensky (au milieu). Crédit : Unian

Ces derniers soulignent qu’en dépit des discours patriotiques et martiaux du chef d’État (qui a, par exemple, présenté ses vœux à la population, le 31 décembre dernier, en treillis militaire), les relations diplomatiques avec la Russie n’ont pas été rompues, et aucun visa n’est encore requis pour les ressortissants russes se rendant en Ukraine. La frange la plus extrême de l’opposition considère que la loi martiale instaurée à la fin de l’année 2018 n’est qu’un leurre : elle aurait dû être mise en place il y a cinq ans, dès le début du conflit, et pas seulement pour trente jours ! Enfin, le pouvoir ne ferait rien pour rapatrier les centaines de milliers d’Ukrainiens partis travailler en Russie. Bref, pour les nationalistes, la posture martiale de Petro Porochenko, qui rappelle régulièrement la nécessité de « repousser l’agresseur venu de l’Est », n’est que manipulation de l’opinion en vue de se maintenir au pouvoir et de poursuivre ses petites combines avec la Russie.

Comme il y a cinq ans, Ioulia Timochenko est la principale concurrente du président sortant. Et, comme par le passé, elle est soupçonnée de collusion avec Moscou. Ces accusations reposent sur un accord gazier qu’elle avait passé en janvier 2009, étant alors Première ministre de Viktor Iouchtchenko, avec le Premier ministre russe de l’époque, un certain Vladimir Poutine. Accusée d’avoir scellé une transaction défavorable à l’Ukraine, Mme Timochenko avait ensuite été emprisonnée en 2011, sous la présidence du pro-russe Viktor Ianoukovitch, puis libérée par la révolution de Maïdan, en 2014. Toutefois, dès sa sortie de prison, les mêmes allégations ont refait surface.

M. Zelensky, qui a commencé sa carrière en Russie, est régulièrement accusé d’incarner l’« occupation culturelle moscovite ».

En octobre 2018, le chef du Bloc Petro Porochenko à la Rada, Artour Guerassimov, a ainsi déclaré, devant le parlement ukrainien : « Les idées du Kremlin gagnent activement du terrain à l’intérieur de notre pays. Le refus de Ioulia Timochenko de reconnaître la Russie comme un pays-agresseur fait partie de ce mouvement… »

Enfin, le favori des sondages, Volodymyr Zelensky, que certains instituts créditent de 30 % d’intentions de vote, soit quelque dix points de plus que le président sortant et que l’ancienne Première ministre, n’est pas, lui non plus, épargné par les soupçons. On aurait pu s’attendre à ce que sa jeunesse et son statut de novice – M. Zelensky n’est pas un professionnel de la politique mais un acteur célèbre, connu pour son rôle de… président ukrainien dans la série Le serviteur du peuple – le protègent. Il n’en est rien.

Outre le qualificatif récurrent de « marionnette » de l’oligarque Igor Kolomoïski, dont l’affublent ses détracteurs depuis le début de la campagne, sa biographie regorge de détails propres à alimenter les spéculations : le comédien a commencé sa carrière en Russie ; il a longtemps travaillé à Moscou ; son studio, Quartier 95, produit des programmes en langue russe ; le comédien adore caricaturer ses concitoyens ; enfin, jusqu’en 2014, une part significative de ses revenus provenait de la vente de séries télévisées à la Russie et des parts qu’il détenait alors dans l’industrie cinématographique russe. M. Zelensky est ainsi régulièrement accusé d’incarner l’« occupation culturelle moscovite ». Enfin, le scepticisme du candidat quant à l’intégration de l’Ukraine à l’Union européenne et sa remise en question de l’aide apportée à Kiev par le Fonds monétaire international, propres à lui attirer le soutien de la frange russophone du pays, sont loin de lever les doutes sur l’adhésion de M. Zelensky aux idéaux de Maïdan…

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Anton Ramov

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