Le retour du Docteur Folamour

Alors que les États-Unis ont lancé un ultimatum à la Russie pour qu’elle se conforme aux règles du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), signé par les deux pays en 1987 et visant à éliminer tous les missiles de croisière et balistiques lancés depuis le sol (d’une portée de 500 à 5 000 kilomètres), Vladimir Poutine vient d’annoncer que son pays pourrait rapidement se doter de cette catégorie d’armes si les Américains décidaient de se retirer du traité. Un dialogue de sourds qui, selon Andreï Kortounov, directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales, l’un des plus importants think-tanks russes, pourrait déboucher sur une nouvelle course aux armements, avant tout technologique, dont les espaces et les dimensions ne connaissent pratiquement aucune règle.

Propos recueillis par Jean-Claude Galli et Boris Iounanov

Andreï Kortounov. Crédits : russiancouncil.ru
Andreï Kortounov. Crédits : russiancouncil.ru

Le Courrier de Russie : l’OTAN vient d’adresser un ultimatum de soixante jours à la Russie pour qu’elle se conforme aux obligations qu’elle a contractées en signant, en 1987, le traité sur les armes nucléaires de portée intermédiaire (FNI). Comment Moscou va-t-elle répondre à cette mise en demeure ?

Andreï Kortounov : Les ultimatums ne constituent pas le meilleur moyen de résoudre les grands problèmes politiques internationaux. Si vous vous adressez à une grande puissance en lui adressant un ultimatum, il y a toutes les chances pour qu’il soit rejeté, parce qu’il est humiliant pour elle de s’y conformer.

Ensuite, la raison de l’implication de l’OTAN dans cette question n’est pas claire. Le traité de 1987 n’a pas été conclu entre l’Alliance atlantique et la Russie, mais entre les États-Unis et l’URSS. C’est donc un traité bilatéral. En cas de litige, ce dernier doit être réglé entre Washington et Moscou, et non entre l’OTAN et Moscou.

Je pense que le pouvoir politique russe a intérêt à ce que le traité soit maintenu, et ce pour des raisons plus politiques que stratégiques. C’est, avant tout, une question de statut, car cela donne une certaine dimension aux relations russo-américaines. Ensuite, si ce traité tombe à l’eau, il sera difficile d’étendre la durée du traité New Start de réduction des armes stratégiques [qui arrive à échéance en 2021, ndlr]. Et si ce traité disparaît aussi, il ne restera plus rien en matière de contrôle bilatéral des armes. Cela entraînera automatiquement des problèmes de prolifération, que ne pourra pas endiguer à lui seul le traité TNP [de non-prolifération des armes nucléaires, ndlr]. L’abandon du traité FNI reviendrait à ouvrir la boîte de Pandore.

« Washington est avant tout préoccupée par le potentiel militaire de la Chine. C’est pour cette raison que les États-Unis sont prêts à se retirer du traité. »

Du point de vue politique, la Russie veut sauver ce traité, mais pas à n’importe quel prix. Des questions de statut, d’estime, de respect, entrent notamment en ligne de compte. Lancer un ultimatum à la Russie n’est pas très intelligent du point de vue diplomatique. Une approche plus discrète aurait été plus efficace. En réalité, nombre de commentateurs russes sont enclins à penser que les déclarations de Mike Pompeo [le secrétaire d’État américain, ndlr] avaient moins pour but de sauver le traité FNI que de sauver l’OTAN, comme si Washington avait surtout voulu montrer à ses alliés qu’elle ne les oubliait pas et que les États-Unis partageaient les inquiétudes des autres membres de l’Alliance sur la question du traité FNI. D’où l’argument visant à rendre la Russie et Poutine responsables d’un éventuel retrait américain : ce seraient le comportement des Russes, leur incapacité à respecter les règles, qui obligeraient Washington à se retirer.

J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec John Bolton [conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, ndlr] lors de sa visite à Moscou, en octobre dernier. Il m’a dit clairement que les prétendues violations du traité par les Russes ne constituaient pas le cœur du problème. Le vrai problème, pour les Américains, réside dans l’augmentation des capacités stratégiques de la Chine. Pékin développe précisément le type d’armements intermédiaires interdits par le traité FNI. En d’autres termes, même si la Russie rentre dans le rang, cela ne changera rien : Washington est avant tout préoccupée par le potentiel militaire de la Chine. C’est pour cette raison que les États-Unis sont prêts à se retirer du traité.

Le président américain Donald Trump, le secrétaire d'État américain Mike Pompeo, et le conseiller en sécurité nationale du président américain Donald Trump, John Bolton, ont assisté à un dîner de travail avec le président chinois Xi Jinping après le sommet du G20 à Buenos Aires, en Argentine, le 1er décembre 2018. Crédits : REUTERS
Le président américain Donald Trump, le secrétaire d’État Mike Pompeo, et le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, lors du dîner de travail avec le président chinois Xi Jinping, organisé dans le cadre du sommet du G20 de Buenos Aires, en Argentine, le 1er décembre 2018. Crédits : REUTERS

LCDR : La Russie a-t-elle, selon vous, violé les règles du traité FNI, comme l’en accusent les Américains et l’OTAN ?

A. K. : N’étant pas un expert technique, je me garderai de me prononcer sur des points de détail. Toutefois, je remarque que le traité inclut des procédures de contrôle et de vérification. Si l’un des signataires soupçonne l’autre partie de violation, il doit lui adresser un certain nombre de questions très spécifiques, prévues par le texte, et permettant d’en vérifier l’application. Si la partie accusée ne répond pas aux questions, cela signifie qu’elle a quelque chose à cacher et qu’il y a probablement eu violation du traité.

Dans le cas qui nous occupe, la position russe officielle est claire : les États-Unis ne suivent pas la procédure de vérification prévue. Washington ne fournit même pas de preuves pour étayer ses accusations, et se contente d’affirmer, lorsque Moscou lui demande d’en fournir : « Vous avez violé le traité et vous le savez pertinemment ». Il est très difficile de dialoguer dans ces conditions.

LCDR : On parle d’un nouveau système, le Novator 9M729, capable de frapper toutes les grandes villes d’Europe en quelques minutes à peine. De quoi s’agit-il ?

A. K. : La Russie assure que ses nouveaux missiles ont une portée de 500 kilomètres, ce qui est autorisé par le traité. Si les Américains en doutent, ils doivent demander à venir visiter les sites de production, afin d’examiner ces systèmes et d’assister aux tests. Alors, si ces missiles ont effectivement une portée supérieure à ce qu’annonce la partie russe, ils devront être détruits.

Toutefois, il importe de souligner que la Russie se pose aussi un certain nombre de questions concernant le déploiement de lanceurs de missiles américains en Pologne et en Roumanie. Ces systèmes de défense de courte portée (BMD, Ballistic Missile Defense), prévus pour intercepter des missiles balistiques, sont également capables de lancer des missiles de croisière Tomahawk [pouvant être équipés d’une tête nucléaire, ndlr]. Les Tomahawks ne sont pas en eux-mêmes concernés par le traité, à moins d’être montés sur des lanceurs terrestres, ce qui constituerait une violation de celui-ci. C’est ce problème qui est pointé du doigt par la Russie.

Les Américains balaient ces soupçons en prétendant que ces systèmes sont incompatibles entre eux. C’est sans doute vrai en l’état, mais il est aussi vrai qu’on peut toujours modifier un équipement afin de le rendre compatible, changer de software ne prend pas beaucoup de temps.

Quoi qu’il en soit, les inquiétudes russes devraient être prises en considération par les Américains. Or, autant que je sache, les États-Unis n’ont jamais manifesté la moindre intention d’écouter les griefs de la Russie. Nous sommes donc dans une situation où les deux parties sont inquiètes et ont des reproches à se faire mutuellement. Si une volonté politique existait en ce sens, ces reproches pourraient être formulés et les préoccupations de chacun considérées… Hélas, il semble qu’il n’y ait pas de volonté politique de sauver le traité.

LCDR : Le déploiement de ces nouveaux missiles russes serait donc une réponse au déploiement de systèmes anti-missiles américains en Europe, Moscou considérant que Washington a violé le traité FNI en premier ?

A. K. : C’est exact. Le grand problème tient à l’absence de confiance entre les deux pays, au climat de suspicion mutuelle et de tension qui règne entre eux. Il est d’ailleurs possible que chacun ait effectivement violé le traité d’une manière ou d’une autre. C’est difficile à affirmer avec certitude, mais on peut l’imaginer. Cela ne signifie pourtant pas que le problème ne puisse pas être surmonté, notamment au nom de l’engagement pris au moment de la signature du texte.

Toutefois, si, aujourd’hui, certains considèrent que le traité FNI doit être abandonné en raison de la montée en puissance de la Chine, alors il est difficile de sauver ce texte.

démonstration du système Novator 9M729 pendant le forum militaire ARMY 2016 près de Moscou. Crédits : wikimedia
Démonstration du système Novator 9M729 pendant le forum militaire ARMY 2016. Crédits : wikimedia

LCDR : Le Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg a déclaré : « Il faut nous préparer à un monde sans traité. » À quoi cela peut-il ressembler, un monde « sans traité » ?

A. K. : Cela signifie, avant tout, que nous ne disposerons plus de l’infrastructure juridique de contrôle des armes. Les contacts entre les ministères de la Défense des différents pays vont aussi se réduire : chaque pays se retrouvera isolé. Un pays comme la France devra ainsi faire face à toutes sortes de menaces, sans pouvoir s’appuyer sur aucune référence juridique commune. En réalité, la voie que nous semblons adopter est très dangereuse. Des accords bilatéraux resteront possibles à établir, quoique difficilement. En revanche, des relations multilatérales seront quasi impossibles à mettre en place. C’est pourquoi je pense que nous allons nous acheminer vers une course à l’armement tous azimuts.

« L’espace, le cyberespace et l’intelligence artificielle seront les terrains d’expression de la nouvelle course aux armements. »

On ne va pas construire de nouvelles armes comme dans les années 1960-1970, cela n’aurait aucun sens. La course aux armements sera technologique. Nous allons assister à une augmentation de la précision des équipements. La frontière entre armes conventionnelles et nucléaires va s’estomper. L’espace, le cyberespace, l’intelligence artificielle seront les nouveaux terrains d’expression de cette course. Le problème est que nous ne savons pas comment réguler les relations internationales à l’heure de l’intelligence artificielle, ni comment contrôler le cyberespace. Il est probable que les États-Unis vont s’efforcer de creuser l’écart technologique qui les sépare des autres, et de rendre obsolète l’arsenal nucléaire russe. De son côté, la Russie voudra rattraper son retard et s’adapter. Et les autres pays vont suivre, en particulier la Chine.

Ensuite, il est probable que nous assisterons à une prolifération des armes nucléaires. Comment pourrions-nous empêcher les autres pays de s’armer si nous-mêmes, puissances nucléaires « historiques », ne sommes pas prêts à respecter nos propres traités ? Je suis donc très préoccupé par la situation. Je ne pense pas que la conférence sur le traité de non-prolifération, prévue en 2020, soit un succès. La situation est encore plus inquiétante depuis l’annonce du retrait américain de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, en mai dernier.

Même si les États-Unis revenaient sur cette décision, par la voix d’un nouveau président par exemple, réussirait-on, pour autant, à empêcher d’autres pays de développer un arsenal nucléaire ? Je suis convaincu, notamment, que les Nord-Coréens observent avec un grand intérêt l’évolution de la situation, et qu’ils se disent qu’ils feraient mieux de garder leurs armes : l’adhésion à la doctrine de non-prolifération n’est plus aujourd’hui un gage de sécurité, bien au contraire ! Pour le dire cyniquement : Sadam Hussein, Mouammar Kadhafi ont tous deux sacrifié leur potentiel nucléaire ; résultat : ils ne sont plus là, et leurs pays sont livrés au chaos.

LCDR : Certains experts évoquent un retour à la situation des années 1960, où l’absence de régulation avait abouti à la crise des missiles de Cuba en 1962. Est-ce vraisemblable ?

A. K. : Ce genre de scénario n’est pas à exclure. Aujourd’hui, il n’existe plus de ligne rouge infranchissable. Si l’on compare la situation actuelle à la « guerre froide », alors il faut parler de celle des années 1950, non de celle des années 1970. C’est pourquoi certains pensent que la communauté internationale a besoin d’un choc majeur, tel que la crise des missiles, afin que tous prennent conscience du niveau d’insécurité et d’instabilité qui est le nôtre, et de la nécessité impérieuse de surmonter toutes nos dissensions pour renouer avec un contrôle commun des armes.

Reste qu’un tel choc comporte de graves risques. Au fond, nous avons eu de la chance avec la crise de 1962 : cela aurait pu tourner bien plus mal. Nous étions au bord d’une guerre nucléaire. Peut-on prendre le risque de laisser la situation s’envenimer dans le but de ramener, peut-être, tout le monde à la table des négociations ?

« Désormais, dans les manifestations, les pancartes appelant à l’abandon des armes nucléaires sont très rares. Il n’y a donc pas de pression populaire sur les responsables politiques. »

Il faudrait trouver un moyen d’y parvenir sans mettre la planète en danger. Hélas, aujourd’hui, le danger nucléaire reste peu perceptible pour la plupart des gens. À Moscou, par exemple, la population n’a aucune idée de ce qui se joue actuellement à l’échelle internationale. C’est la même chose à Paris : les gens ont d’autres préoccupations, que ce soit l’immigration, la protection sociale, le chômage, l’environnement… Désormais, dans les manifestations, les banderoles appelant à l’abandon des armes nucléaires sont très rares. Il n’y a donc pas de pression populaire sur les responsables politiques. Donald Trump peut sortir des traités sans en payer le prix fort au niveau national. C’était bien différent dans les années 1980. Les gens sortaient dans la rue par milliers pour manifester contre la prolifération nucléaire, et les politiques étaient obligés de prendre en compte leurs revendications. Faut-il donc que nous nous retrouvions dans une situation de tension pour que les gens aient peur et qu’ils fassent à nouveau pression sur la classe politique ? La question est ouverte.

LCDR : La Russie pourrait-elle adopter une doctrine de la riposte nucléaire automatique, comme certains experts semblent le penser ?

A. K. : Le système dit de la « main morte » pourrait être envisagé si les autorités russes craignaient une avancée technologique décisive de la part des Américains, en d’autres termes si elles pensaient que les États-Unis étaient en mesure de frapper de façon décisive l’état-major politique et militaire russe, en quelque sorte de « décapiter » la Russie. L’idée d’une réponse automatique signifie au fond ceci : l’ennemi de la Russie qui réussira à la toucher en son sommet, ne pourra pas profiter de sa victoire, car il sera détruit automatiquement, même s’il ne reste plus un être vivant à Moscou. Il est désolant que nous soyons à nouveau contraints d’évoquer ce genre de scénario, mais c’est effectivement envisageable.

Rencontre entre le chef d’état-major des Forces armées de la Fédération de Russie, Valéri Guérassimov, et le commandant suprême des forces alliées de l’OTAN en Europe (SACEUR), Curtis Scaparrotti, à Bakou, en Azerbaïdjan, le 12 décembre 2018. Crédits : ministère russe de la Défense

LCDR : Dans le contexte que vous décrivez, que reste-t-il de l’architecture de sécurité en Europe ? l’OTAN parle désormais d’architecture « euro-atlantique »…

A. K. : Je pense que, d’une certaine manière, le système de sécurité européen a fait la preuve de sa résilience. Oui, l’OTAN a déployé quatre bataillons sur la frontière orientale de l’Europe. Oui, la Russie a développé ses capacités défensives dans ses régions occidentales. Mais regardons les choses en face : depuis le début de la crise ukrainienne, il n’y a pas eu un seul incident sérieux entre l’OTAN et la Russie. Aucun accrochage majeur, aérien ou maritime, n’a été recensé. Cela signifie que, des deux côtés, les exercices militaires sont effectués avec les plus grandes précautions, en dépit des déclarations martiales qu’on entend de part et d’autre. Il reste des traités internationaux, tels « Ciel ouvert » ou le document de Vienne, qui sont globalement respectés par leurs signataires. On peut même dire que l’Acte fondateur des relations entre l’OTAN et la Russie, signé en 1997, est respecté, et que les deux parties évitent de créer des situations susceptibles d’être interprétées comme des violations de ce texte. La profonde résilience du système de sécurité mis en place par l’OTAN et la Russie a permis d’éviter une confrontation de grande ampleur au cours des cinq dernières années. La question est aujourd’hui de savoir combien de temps cela tiendra.

Comme personne ne peut affirmer avec certitude que les cinq prochaines années seront aussi « paisibles », il faut à tout prix prendre des mesures. Il faut rétablir le contact entre les états-majors ; chercher des solutions afin de ne pas laisser s’envenimer la situation dans la mer Baltique et dans la mer Noire ; restaurer la confiance entre les deux parties. Tout cela est nécessaire si l’on veut assurer un certain niveau de stabilité en Europe, mais cela ne créera pas un système de sécurité unifié sur le continent.

« La mer Noire est actuellement une des régions les plus explosives de la zone de contact entre la Russie et l’OTAN. »

Actuellement, nous sommes confrontés à des problèmes nés de la guerre froide – et non après la guerre froide. L’Europe est divisée. Cela devrait durer encore quelque temps, et nous devons accepter cet état de fait. Il faudra en outre déployer de nombreux efforts pour restaurer un niveau minimal de sécurité et de confiance sur le continent. Prenons, par exemple, le conseil Otan-Russie. En théorie, il est toujours en activité ; dans les faits, ses réalisations sont peu de choses. Il y a plusieurs raisons à cela, mais je retiendrai la principale : l’OTAN a décidé qu’elle ne collaborerait pas avec la Russie sur le terrain militaire à cause de la crise ukrainienne. Si l’Alliance ne veut pas d’une collaboration, que pouvons-nous faire ? Communiquer ? Bien sûr, il serait souhaitable d’avoir voir plus de communication, à défaut de collaboration. Toutefois, certains États membres de l’OTAN considèrent que le dialogue avec Poutine n’est pas souhaitable, voire qu’il est impossible. Une position de ce genre peut-elle être infléchie par la nécessité de maintenir le contact avec Moscou ? Encore une question ouverte…

LCDR : Le détroit de Kertch, la mer d’Azov, la mer Noire peuvent-ils devenir des terrains de confrontation ouverte, malgré la retenue dont font preuve la Russie et l’OTAN depuis quelques années ?

A. K. : Il faut distinguer la situation générale en mer Noire de l’incident spécifique qui a eu lieu dans le détroit de Kertch en novembre. La mer Noire est actuellement une des régions les plus explosives de la zone de contact entre la Russie et l’OTAN. Bien plus, par exemple, que la Baltique. Les risques de collision y sont très élevés, et quelque chose doit être fait pour que la tension retombe. La situation est assez paradoxale, puisque, en dehors de la Russie, la flotte la plus puissante de la mer Noire est celle de la Turquie, un partenaire de Moscou. Voyez la Syrie et Idlib : Poutine et Erdogan sont en bons termes. Et malgré tout, les tensions existent en mer Noire.

Concernant l’incident du détroit de Kertch [le 25 novembre, les gardes-côtes russes ont arraisonné trois navires de guerre ukrainiens qui tentaient de franchir le détroit sans autorisation, ndlr], je ne pense pas que ce soit prémédité de la part de Moscou. Je ne vois pas l’intérêt de la Russie à provoquer un accrochage de ce genre, surtout à la veille du sommet du G20. C’est pourquoi, en l’occurrence, je suis enclin à penser que l’incident est à mettre sur le compte de l’Ukraine. Ce qui ne m’empêche pas de juger la réponse de la Russie disproportionnée. Les conséquences de l’incident vont maintenant dépendre de la volonté des deux parties de faire profil bas et de laisser retomber la pression. Or, d’un côté, Moscou veut se montrer ferme ; et, de l’autre, Petro Porochenko est en pleine campagne électorale, il veut gagner en popularité et pourrait être tenté de souffler sur les braises.

Système de missile S-400 Triumf prêt au combat près de la ville de Crimée de Djankoï, dans la région de la mer d'Azov. 29 novembre 2018. Crédits : TASS
Système de missile S-400 Triumf prêt au combat, à Djankoï (Crimée), le 29 novembre 2018. Crédits : TASS

LCDR : Les accusations de Moscou concernant les arrière-pensées électoralistes de Porochenko vous semblent donc fondées ?

A. K. : Tout ce que fait Porochenko doit être considéré dans le contexte pré-électoral. C’est évident : l’élection présidentielle aura lieu dans trois mois, le 31 mars. Quoi que fasse le président actuel, il ne peut pas ne pas avoir en tête le prochain scrutin.

En matière de politique étrangère, Petro Porochenko a deux options. La première consisterait à se poser en homme de paix et à capitaliser là-dessus. Cette option était envisageable il y a un an. À ce moment-là, Vladimir Poutine avait accepté, pour la première fois, l’envoi de casques bleus dans l’est de l’Ukraine. Il y avait alors une opportunité que les deux parties n’ont pas vraiment su saisir. Aujourd’hui, il est trop tard, et Porochenko ne peut plus que se poser en chef d’un pays en guerre. Il doit se montrer fort et déterminé, d’où sa volonté d’instaurer la loi martiale pendant deux mois. Certains pensent que son objectif est de repousser l’élection. Quoi qu’il en soit, le parlement a voté la loi martiale pour trente jours seulement. Quant à l’incident de Kertch, il n’a pas pris l’ampleur internationale que le président ukrainien aurait pu espérer. De ce double point de vue, il n’est pas certain qu’il ait atteint son but initial.

« Quelle que soit l’issue en Ukraine, la Russie sera préoccupée par la présence de troupes de l’OTAN à ses frontières. »

Maintenant, Petro Porochenko doit prendre une décision. Soit il fait un pas en arrière, et la tension se dissipe petit à petit ; soit il fait le choix de l’escalade. En tout cas, s’il fallait donner un conseil au président Poutine, ce serait de relâcher immédiatement les marins ukrainiens. Après tout, ils n’ont fait qu’obéir à des ordres, ce ne sont pas des criminels. En outre, ce serait un signe positif envoyé, sinon à l’Ukraine, du moins à la communauté internationale. Cela témoignerait de la souplesse de la Russie dans une affaire qu’elle considère comme un banal incident. La réalité est toute autre. Les marins sont toujours détenus sur le sol russe, et leur retour en Ukraine n’est pas prévu de sitôt. Ce n’est sans doute pas le meilleur moyen de gérer une situation aussi délicate.

LCDR : Le président Macron a appelé récemment à organiser une conférence sur la sécurité en Europe…

A. K. : L’idée est plutôt bonne, notamment parce que nous ne saurions nous en tenir à la situation actuelle ; il faut aussi regarder vers l’avenir. Ici comme en Occident, de nombreux spécialistes se déclarent favorables à une approche séquentielle : on règle la crise ukrainienne, puis on pourra se concentrer sur la sécurité en Europe de manière générale. Je ne pense pas que cela fonctionne. Je ne pense pas que l’on puisse sortir de la crise ukrainienne sans avancer sur les problèmes évoqués par le président Macron. Quelle que soit l’issue en Ukraine, la Russie sera préoccupée par la présence de troupes de l’OTAN à ses frontières. De même, l’Ukraine considérera que, tant qu’elle ne sera pas protégée par l’article 5 du traité de l’OTAN, elle représentera une proie potentielle pour la Russie. Par conséquent, ces différents problèmes doivent être réglés ensemble, en parallèle : il faut normaliser la situation en Ukraine tout en trouvant un accord de sécurité à l’échelle du continent. Cela peut sembler irréaliste, pour l’heure, et cela prendra peut-être cinq ou dix ans, mais il faut travailler avec ces objectifs en tête. Il faut se fixer pour but le modèle d’une Europe unie et sûre pour tous les citoyens du continent. Cela pourrait passer par un renforcement de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), par une révision de la Charte de Paris pour une nouvelle Europe de 1990 ou par la création de nouvelles institutions. Il ne faut pas s’attendre à des résultats immédiats, mais ce serait le meilleur moyen d’arriver à quelque chose de satisfaisant. Tout le monde aimerait qu’il suffise d’organiser une conférence pour que tous les problèmes disparaissent. Hélas, ce n’est pas possible.

LCDR : L’appel à l’organisation d’une conférence sur la sécurité en Europe n’est-il pas l’aveu de l’échec du processus de Minsk ?

A. K. : J’espère que ce genre de conférence contribuera à relancer le processus de Minsk, qui a atteint un pallier : aucun progrès n’est actuellement observé. Quand on ne parvient pas à résoudre un problème, il est souvent bon de le réexaminer sous un angle plus large. Le problème du processus de Minsk est qu’il n’est pas acceptable en l’état pour la partie ukrainienne. Et la Russie ne se résoudra à amender le texte que dans le cadre d’un accord plus large sur la sécurité en Europe. Donc, pour relancer le processus de Minsk, il faut travailler sur un projet de sécurité plus global.

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Propos recueillis par Jean-Claude Galli et Boris Iounanov

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