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Gilets jaunes : sous l’œil attentif de Moscou

Le 5 décembre dernier, Vladimir Poutine recevait, dans sa résidence de Novo-Ogarevo, située à 10 km à l’ouest de Moscou, un visiteur inattendu : François Fillon. On peut imaginer que le président russe n’aura pas manqué d’interroger l’ancien Premier ministre français sur le mouvement des Gilets jaunes.

« Messieurs Poutine et Fillon entretiennent des liens d’amitié », a commenté le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov. Et de rappeler que les deux hommes avaient été Premiers ministres de leur pays à la même époque, entre 2008 et 2012, et qu’ils avaient ensuite « gardé le contact et poursuivi le dialogue ». De fait, François Fillon est l’une des rares personnalités du monde politique français à avoir l’oreille du président russe.

La photo officielle, prise pendant l’entretien « privé » ‒ selon le communiqué du Kremlin ‒, montre Vladimir Poutine et son invité, assis à une table ronde sur laquelle est servi le thé. Le traducteur et conseiller du président pour la politique étrangère, Iouri Ouchakov, assiste à leurs échanges. Bien entendu, le cliché est destiné au grand public ; il ne dit rien de la teneur de la conversation, ni de sa durée.

Rencontre entre Vladimir Poutine et François Fillon, le 5 décembre 2018 à Novo-Ogariovo dans la région de Moscou. Crédits : kremlin.ru
Rencontre entre Vladimir Poutine et François Fillon, le 5 décembre 2018 à Novo-Ogariovo, dans la région de Moscou. Crédits : kremlin.ru

Dmitri Peskov ne joue pas sur les mots. Vladimir Poutine et François Fillon sont réellement amis. Un jour, au cours d’une discussion sur les vicissitudes des destins politiques, le président russe soulignait en riant que, dans son pays, on pouvait assumer deux mandats présidentiels, puis être nommé Premier ministre, avant de redevenir président. « En France, c’est un peu plus compliqué », avait rétorqué, amusé, l’ancien Premier ministre français.

Vladimir Poutine est l’un des premiers dirigeants politiques à prendre des nouvelles de François Fillon, lorsque ce dernier quitte Matignon, en 2012. « Pour lui, Fillon incarne l’esprit français : un mélange d’humour un peu désabusé, tout en retenue, et de profonde sincérité », rapporte, sous couvert d’anonymat, une source proche du cabinet présidentiel. On évoque, au Kremlin, ce jour de 2013 où les deux hommes jouaient au billard dans la résidence du président à Sotchi : « François Fillon a joué jusqu’au bout alors qu’il souffrait horriblement du dos. Ça a beaucoup touché Vladimir Poutine. »

« Les gaullistes sont beaucoup plus proches de l’élite politique russe que l’équipe éclectique de Macron. »

En 2014, lors du décès de la mère de François Fillon, Vladimir Poutine lui fait parvenir une bouteille de vin de 1931 – année de naissance de la défunte.

Plus récemment, l’échec de M. Fillon à la présidentielle de 2017 a affecté le chef d’État. « Au Kremlin comme dans les médias moscovites, on est sincèrement persuadé que le scandale de l’emploi fictif de Pénélope Fillon est un coup monté par les Américains, qui ne voulaient pas d’un président pro-russe à l’Elysée, indique la même source. Macron et son mouvement En Marche, qui semblaient sortir de nulle part, étaient forcément placés là par Washington. »

Après l’échec électoral du Français, les deux hommes se téléphonent à plusieurs reprises. Au demeurant, depuis un an, les cercles proches du Kremlin porteraient un intérêt croissant au parti Les Républicains, y voyant un partenaire d’avenir pour la formation au pouvoir, Russie unie. Comme l’explique l’interlocuteur du Courrier de Russie, « les gaullistes sont beaucoup plus proches de l’élite politique russe que l’équipe éclectique de Macron ».

« Une affaire de politique intérieure »

La réaction officielle de Moscou à la crise des Gilets jaunes est empreinte d’une grande réserve, conformément à un principe fondamental de la communication du Kremlin : ne pas commenter les mouvements de contestation de masse à l’étranger, les considérer comme relevant strictement de la politique intérieure des pays concernés, et attendre de ces derniers la même retenue à l’égard de la politique russe. « L’important est que ces désordres ne fassent pas de victimes, s’est contenté de déclarer Dmitri Peskov, le 4 décembre. Cette affaire relève exclusivement et entièrement de la politique intérieure de la France, qui constitue pour la Russie un partenaire majeur, tant sur la scène internationale qu’à travers nos accords bilatéraux. »

Toutefois, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a appelé Paris à « ne pas recourir à la force de manière abusive » contre les manifestants, et à ne pas empêcher les journalistes de couvrir les événements. De son côté, la rédactrice en chef de la chaîne d’État Russia Today (RT), Margarita Simonian, s’est empressée de constater sur Telegram : « Douze de nos journalistes ont déjà été blessés lors des manifestations en France. Balles en caoutchouc, pierres, gaz lacrymogènes, voit-on cela à Moscou ? », insinuant que les méthodes les plus dures et les plus violentes ne se trouvent pas nécessairement du côté de la police russe – contrairement à ce que martèlent infatigablement politiques et médias occidentaux à chaque fois qu’une manifestation non-autorisée est réprimée en Russie.

Des agents de la force publique et des "gilets jaunes", près de l'Arc de Triomphe à Paris. 1er décembre 2018. Crédits : RIAN
Les forces de l’ordre face aux Gilets jaunes près de l’Arc de Triomphe à Paris. 1er décembre 2018.
Crédits : RIAN

Festival conspirationniste

Aux premiers jours du mouvement des Gilets jaunes, les réseaux sociaux russes se sont enflammés pour diverses théories conspirationnistes concernant sa nature, ses origines et ses buts. D’aucuns estimaient qu’on avait affaire à une nouvelle « révolution de couleur » (en référence aux mouvements de protestations de 2003 en Géorgie, de 2004 en Ukraine et de 2005 au Kirghizistan), fomentée, selon Moscou, par les services secrets américains. La manœuvre aurait été directement téléguidée par un Donald Trump désireux de se venger de son homologue français qui avait évoqué, en novembre, la création d’une armée européenne indépendante des États-Unis (à la différence de l’OTAN). Cette idée a été avancée par plusieurs chaînes de télévision nationales russes, qui ont mobilisé pléthore de spécialistes et de politologues pour débattre du sujet. « Rien de plus pratique que le conspirationnisme : pas besoin de lire, de s’informer ! Mais si l’on prend la peine de chercher, on découvre, sans trop d’effort, que l’idée d’une armée européenne n’est pas neuve, et que l’on en doit une des premières formulations officielles au président du Conseil René Pleven. C’était en 1950… », ironise le politologue Alexandre Zlatopolski.

Il y a quelques années, la question avait été abordée par le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. Sans susciter, apparemment, de réaction outre-Atlantique.

« Les Gilets jaunes ne se mobilisent pas contre la hausse des prix de l’essence mais contre un système hégémonique mondial incarné par des élites qui méprisent au plus haut point le peuple. »

Le philosophe conservateur et théoricien de l’eurasisme, Alexandre Douguine, un temps considéré comme proche du Kremlin, s’est, pour sa part, prononcé en faveur des Gilets jaunes dès le début du mouvement. « Je suis un gilet jaune. Je suis un paysan français », écrivait-il alors sur sa page Vkontakte (le réseau social le plus populaire de Russie), avant de réitérer son engagement, de façon plus explicite, le 8 décembre : « Mort au système mondialiste et à l’hégémonie libérale ! Vive la Révolution (conservatrice) ! » Alexandre Douguine en est convaincu : les Gilets jaunes ne se mobilisent pas contre la hausse des prix de l’essence mais contre « un système hégémonique mondial incarné par des élites qui méprisent au plus haut point le peuple ». Le philosophe présente ainsi Emmanuel Macron comme « le symbole parfait de ces élites » et comme « le pion des Soros et autres Rothschild ».

Une autre théorie a cours chez les internautes russes « progressistes » : les Gilets jaunes seraient des créatures des services secrets russes, chargées de déstabiliser une France aux positions trop atlantistes. Le but ultime serait le renversement d’Emmanuel Macron et son remplacement par une personnalité politique proche du Kremlin ou compatible avec lui.

Les Gilets jaunes se rassemblent à Lyon, le samedi 24 novembre 2018. Crédits : TASS
Les Gilets jaunes se rassemblent à Lyon, le samedi 24 novembre 2018. Crédits : TASS

Tout conspirationnisme mis à part, la thématique du mépris des élites est souvent reprise par les médias conservateurs. Dans une interview récente accordée au journal Rossiïskaïa Gazeta, l’économiste français Jacques Sapir affirme que l’arrogance de Macron l’a perdu, notamment son comportement hautain à l’égard de ses concitoyens. L’augmentation des taxes sur les carburants, insoutenables pour les habitants de province, serait le symptôme de ce mépris.

Quoi qu’il en soit, la crise sociale française intéresse au plus haut point la Russie. Et le pouvoir semble en tirer des leçons : le 8 décembre, au congrès du parti Russie unie, le président Poutine a ainsi appelé ses membres à « ne tolérer aucune forme d’arrogance » et à ne pas répondre aux doléances de la population « par des remarques générales et des banalités ». Pour le chef de l’État, un homme politique, aujourd’hui, doit « réellement être à l’écoute des gens, les entendre, être proche d’eux ». Une remarque de bon sens, particulièrement opportune : Vladimir Poutine doit, comme Emmanuel Macron, procéder à un assainissement des finances publiques, qui suppose des réformes impopulaires (retraites, hausse de la TVA…).

La raison de la présence de Nicolas Sarkozy à Moscou serait liée à l’étude d’un « grand projet commercial » dont il prendrait la direction, sur proposition du Kremlin.

Fillon après Sarkozy

La visite de François Fillon à Moscou suit de douze jours celle de l’ancien président Nicolas Sarkozy (le 22 novembre). Officiellement, ce dernier était en Russie pour une réunion organisée par le Fonds russe d’investissements directs, créé en 2013 à l’initiative de M. Poutine (et, selon la rumeur, de François Fillon, du temps où les deux hommes étaient Premiers ministres). Le Fonds, au board duquel figure Dominique Strauss-Kahn, est présidé par Kirill Dmitriev, qui joue un rôle clef dans les contacts entre les milieux d’affaires russes et français.

Certaines sources avancent que la véritable raison de la présence de Nicolas Sarkozy à Moscou (il y vient régulièrement) serait liée à l’étude d’un « grand projet commercial » dont il prendrait la direction, sur proposition du Kremlin. L’ancien président français aurait d’ailleurs rencontré Vladimir Poutine à ce sujet. A contrario, plusieurs commentateurs soulignent que le président russe n’a pas pu rencontrer Nicolas Sarkozy, puisqu’il assistait à une réunion sur l’industrie de défense à Anapa, dans le sud du pays, au moment même où le Français se trouvait à Moscou.

 

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Boris Iounanov

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Crédits Image : RIAN15 novembre 2018
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